Mali: Les forces de défense : Une armée qui suscite des doutes

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Feu Ousmane Sow
Feu Ousmane Sow

Dans ce texte, Ousmane a déploré des tares de nos forces de défense dont la promotion des grades par complaisance encore pratiquées par l’actuel régime d’IBK. Lisez ces traces de sa plume, qui restent d’actualité, sur la crise sécuritaire du Mali.

L’armée malienne fête, ce jeudi  20 janvier 2011, ses 50 ans. Est-elle aujourd’hui ce que qu’elle devait être : adaptée, formée,  équipée et managée pour les  nouveaux défis ? Les Maliens sont loin de le croire tant les interrogations sont nombreuses !

Dans un des 250 000 télégrammes de Wikileaks, un passage a attiré l’attention des experts ou passionnés de la chose militaire dans le cas spécifique du Mali : Un diplomate américain suggère que les troupes  maliennes sont « une bande d’amateurs », peu formés et mal préparés à leur mission. Un officier, encore un Américain, apporte un éclairage sur un incident tragique : des dizaines de combattants engagés contre des rebelles au Nord sont morts parce que le seul élément capable de manipuler une automitrailleuse et le seul capable de conduire le véhicule  étaient tombés au champ d’honneur. Cet officier soulignait la joie de ses stagiaires qui venaient, en une semaine, de tirer mille cartouches, ce qu’un soldat normal n’aurait pas fait toute sa carrière et d’autres admiraient fièrement leur permis de conduire.

Puisque ces informations ont été publiées et n’ont jamais été démenties par les autorités, nous pouvons les considérer vraies. Et, malheureusement, c’est inquiétant. Très inquiétant même eu égard aux défis colossaux qui se posent aujourd’hui à notre pays en matière de sécurité. Avons-nous tout simplement une armée inefficace, pas en termes de bravoure ou de sens patriotique, mais inefficace par manque de stratégies et de prospectives en matière de formation et d’équipements ? Le monde a changé et évolué. Les menaces classiques contre les Etats ont presque disparu et laissé la place à ce que l’on appelle désormais des « guerres asymétriques ». Grosso modo, cela veut dire que les batailles rangées, les guerres de mouvement ou statiques, bref tout ce qui était enseigné dans les académies n’est plus opérationnel. A la place, ce sont des mouvements de rébellion, des techniques de guérillas très sophistiquées, le terrorisme et le grand banditisme qui ont pris cours.

On constate que l’armée malienne actuelle n’a pas suivi ce schéma d’évolution. Un officier supérieur que nous avons interrogé est formel : « A l’EMIA de Koulikoro, on continue toujours à enseigner les lois de la guerre comme il y a trente ans. Il y a de petites digressions sur les menaces nouvelles mais, sur le terrain, nos officiers doivent encore suivre des formations et des stages pour maîtriser les enjeux nouveaux. Et comme la plupart ont un niveau de culture générale assez lacunaire, vous imaginez les conséquences…» Et la classification des corps reste toujours classiques : l’infanterie, l’artillerie, les blindés, le génie, l’aviation… Pourtant, à l’analyse, il faut aujourd’hui au Mali, des commandos, des unités mobiles avec une chaîne de commandement très légère et un rayon d’action étendu. L’armée a également besoin de moyens aériens, surtout d’hélicoptères à forte autonomie de vol, compte tenu de l’étendue du territoire, particulièrement du Septentrion.

En somme, selon notre interlocuteur, c’est toute la politique de Défense nationale qui doit être revue et corrigée. Non seulement concernant l’achat de matériels et la sélection des hommes, mais également toute la formation. Et s’il y a une écurie d’Augias à nettoyer aujourd’hui en priorité, c’est bien l’armée nationale (armée, gendarmerie et garde nationale) car, la base même du bon fonctionnement d’une force moderne et motivée n’existe plus. Cela, pour des raisons qui sont les suivantes :

– Le recrutement : Aux premières heures de l’indépendance, les pionniers de cette armée, Abdoulaye Soumaré, Kélétigui Drabo et son frère, Sékou Traoré et compagnie avaient, pour mission, de bâtir une armée nationale à partir de rien. L’engagement était volontaire et les recrues portaient l’uniforme non pas pour échapper au chômage mais par amour de la patrie. Faire partie de l’armée était un motif de fierté. Que constate-t-on à présent ? N’importe qui peut devenir militaire à condition qu’il ait les bras longs ou beaucoup d’argent. Pour certains gradés, l’armée est même devenue un refuge pour rejetons délinquants ou parents du village à la recherche d’emploi. Pour entrer dans les rangs, il faut débourser ! Peut-on honnêtement s’attendre à ce que des éléments entrés dans les corps pour parader dans de beaux treillis acceptent le sacrifice suprême pour lequel ils sont paradoxalement payés et bien payés. La Garde nationale, par exemple, depuis la revalorisation des soldes et des conditions de vie, est devenue une citadelle réservée aux bras longs.

– La formation : Les standards physiques, intellectuels et moraux ont été rabaissés le plus possible afin d’éviter à des recrues inaptes mais bien pistonnés de ne pas subir les affres du simple bizutage a fortiori d’une formation rigoureuse. Tout se négocie actuellement, y compris les réquisitions pour les champs de bataille et les lucratives missions de paix ou de formation à l’étranger ;

– L’équipement : Pour revenir au télégramme de Wikileaks, il est inconcevable qu’au sein d’une armée qui fait face à ces nouveaux types de menaces, de trouver des soldats incapables de manier des armes de base comme une automitrailleuse ou des militaires qui ne savent pas conduire un véhicule. Tout le temps qu’ils passent oisifs dans les casernes doit être mis à profit à moins que l’on ne redoute que des officiers affairistes n’en profitent pour se créer un nouveau filon d’enrichissement sans cause ;

– La discipline : de l’avis unanime des militaires, elle a quasiment disparu dans nos casernes. Port négligé de l’uniforme, insubordination, absences sans autorisation, fautes graves, tout est permis et jamais sanctionné. « Ce sont les éléments sans protecteur puissant que je peux sanctionner. Sinon, dès qu’on touche au fils, cousin, neveu… de quelqu’un, la sanction est annulée et mon autorité se retrouve encore plus sapée » se plaint notre source.

– La prospective : Il n’y a quasiment pas de planification stratégique connue en ce moment. Le ministère de la Défense, à part son titulaire, roule avec un staff quasiment militaire et les avis extérieurs sont tabous. Or, notre armée a besoin de ce type d’intrusion pour évoluer et s’adapter. Les coopérants américains ou français ont des missions qui ne sont pas nécessairement les besoins du Mali ;

– Le commandement : Il s’effrite dangereusement parce qu’il se crée, pernicieusement, des pôles : les touchables et les intouchables. Il y a ceux qui, sur le terrain, respectent la voie hiérarchique et il y a les privilégiés qui peuvent appeler directement le chef de l’Etat et prendre des instructions. Le président de la République doit revenir à l’orthodoxie et arrêter ce genre de privilèges ;

– Les promotions : Au sein de la Grande muette, les promotions, depuis l’indépendance du Mali, n’arrivent pas à être organisées de manière neutre et transparente. Et pourtant, tant qu’on n’y arrivera pas, la cohésion sera une illusion dans les rangs. Quand des soldats, des officiers, ont le sentiment d’être bridés dans leur avancement pour des raisons qui n’ont rien à voir avec leur métier, il devient difficile voire impossible d’arriver à une armée soudée et pleinement opérationnelle.

AUX ORIGINES DE LA DERIVE

Pour être plus juste dans l’analyse, il faut remonter aux origines de cette déliquescence qui ne dit pas encore son nom. En recoupant les avis, on se rend compte que la fêlure actuelle tient ses origines du coup d’Etat du 19 novembre 1968. Un acteur de cette époque explique : « Avant 1968, nous avions une armée avec comme modèle, la France républicaine. Des soldats soumis à une autorité civile élue et le respect de la hiérarchie était sacré. En plus, tous les officiers avaient un passé de champ de bataille à travers le monde. Et nous voyons, soudain, de jeunes officiers, sans CV digne de ce nom, s’emparer brutalement du pouvoir suprême. Moussa Traoré, Tiécoro Bagayoko, Kissima Doucoura, Karim Dembelé n’étaient pas de la même école que les Soumaré, Drabo, Sékou Traoré ou Boukari Sangaré. Les militaires de 1968 que nous étions ont ouvert la voie à une nouvelle race : le militaire frimeur, pouvoiriste, cupide, impitoyable envers l’opposant mais évitant comme la peste son devoir patriotique d’aller au front. »

Nous avons aussi compris que la première vague de purges, allant de 1969 à 1973, annonçait un cataclysme plus grave. Il arrivera le 28 février 1978, avec l’affaire dite de la Bande des trois ou la « tentative » de coup d’Etat des Kissima Doukara et Tiécoro Bagayoko. Moussa Traoré a profité de l’occasion pour régler ses comptes avec les derniers remparts de l’ordre et de la discipline au sein de la Grande muette. L’UDPM est venue ajouter à l’affairisme ambiant, l’incompétence et le « coup de piston ». On entend alors, pour la première fois, parler de 100 000 à 200 000 francs Cfa à débourser pour porter l’uniforme, pour entrer au Prytanée militaire ou à l’EMIA, dans la police ou la douane. Les fils à papa venaient de faire leur entrée par la grande porte.

La troisième République, avec la démocratie, a planté le dernier clou dans le cercueil d’un système qui tangue dangereusement. Il plane un doute, sérieux, sur la capacité des chefs militaires à imposer une discipline et ramener l’ordre dans les casernes. Revenir aux fondamentaux de la vie militaire ne serait pas une œuvre aisée après tant de décennie de culture d’impunité et de laxisme.

Le défilé militaire du 22 septembre à provoqué une poussée d’adrénaline patriotique chez certains citoyens qui, malheureusement, ne savent pas aussi que des engins militaires tombés en panne jonchaient les bords de route, que les soldats se plaignaient de la vétusté du matériel, des camions qui refusaient de démarrer et de la couche annuelle de peinture qui servait à masquer l’état pitoyable de la logistique.

Dans son discours du 20 janvier, une importante frange des porteurs d’uniforme attend d’Amadou Toumani Touré un discours de rupture, un discours de chef suprême des armées qui annonce des changements radicaux, des bouleversements qui entraîneront l’entrée de nos forces dans le vingt-unième siècle et un retour à l’orthodoxie. On entre dans l’armée par amour du métier et par aptitude, les promotions se font par le mérite et les sanctions s’appliquent sans discrimination. Une armée dotée de moyens adaptée à ses besoins pour coopérer avec les pays voisins et annihiler les menaces mouvantes est impératif.

Ousmane Sow

 

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1 commentaire

  1. Feu Ousmane Sow, que la terre lui
    Soit legere, un homme serieux, courtois, visionaire mais pas severe
    Il n’etait pas un ami mais j’ai eu a les cotoye , Feu Thomas Lazarre Keita, Bally Idtiss Sissoko.,,

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