« SAVANE » D’ALI FARKA TOURE : Un chef d’œuvre posthume

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Arraché à notre affection le 7 mars 2006, Ali Farka Touré n’a pas eu le temps ni de savourer son second Grammy Awards ni de baptiser son dernier « fils ». Mais, il nous a laissé un nom destiné à la postérité comme le sien : Savane ! Ce véritable chef d’œuvre, déjà sorti en Europe et aux Etats-Unis, est disponible (en CD) au Mali grâce à Mali K-7. Dans l’engrenage des 13 splendides titres, que de nostalgie et de cri de joie, que de coup de gueule, que d’interpellation et d’engagement sur fond d’un blues qui sent beaucoup plus le doux parfum du Niger que la boue du Mississipi !

« J’ai eu une inspiration quand j’ai traversé le désert et j’ai constaté comment la savane et l’environnement ont été détruits par la sécheresse. Il n’y a plus de verdure, ni d’herbe ni d’arbre. Cela m’a fait trop mal. Quand je suis parti dans d’autres pays, je ne pouvais pas remplacer ma savane que j’ai connue. Il fallait trouver quelque chose pour l’expliquer », chante Ali dans Savane. Ce titre phare de l’album posthume est donc la traduction de cette nostalgie.

Et derrière cette Savane, se cache une révolte longtemps contenue. « Il y a des pauvres partout dans le monde. Mais, il y a une différence entre nous et les autres parce que nous sommes pauvres et nous continuons à nous dresser les uns contre les autres. Si nous continuons à nous entre-tuer qui va développer ?… Donnez-nous plutôt des motopompes au lieu des bombes pour que nous puissions subvenir à nos besoins, trouver la vie, le savoir et la sagesse », dit-il à l’intention des partenaires au développement de l’Afrique.

Sur ce fabuleux héritage de son testament, pardon de sa riche discographie, on découvre les nombreux visages qui ont fait sa célébrité et sa notoriété. Savane, c’est avant tout Ali l’élu. En effet, dans Yer bounda Fara, le défunt édile de Niafunké estime que les mandants doivent travailler à satisfaire leurs électeurs et non eux-mêmes. C’est ce que les Maliens attendent de ce Mali démocratique. Et le peuple n’a pas seulement besoin de routes, mais d’éducation « sans laquelle aucune action ne sera durable. Alors mauvais dirigeants, allez-vous en ! Mauvaises pensées, libérez nos esprits ! ».

« Quelle est ta contribution au développement de ton pays ?», interroge le paysan/bluesman dans Ledi coumbe. Une interrogation légitime parce qu’il a lui-même assumer sa partition. « Mois je suis paysan, j’ai travaillé la terre. J’ai produit des céréales et du coton », rappelle-t-il dans le même titre. Et pour que nous puissions rester « un et indivisibles », il faut que chacun de nous assume sa part de responsabilité à l’égard de sa famille, de sa communauté et de sa nation.

Et ce que peu de gens savaient de lui, c’est que Ali est non seulement un grand conteur, mais aussi un poète bien inspiré. « Le Peul n’a que deux objectifs dans sa vie : être le propriétaire du plus grand nombre d’animaux du monde et écouter les contes nocturnes de sa jolie épouse », nous apprend-il. Son talent de poète et de conteur, il nous le démontre éloquemment dans l’histoire de Penda Yoro. « Je vais à Toggeré/Pour voir Penda Yoro/J’irai partout. Pour voir Penda Yoro/Je n’y achète rien/Je n’y vends rien/Rien que pour te voir/Mais, je t’en prie arrose-moi de ton parfum/Et emmène-moi où tu voudras », chante le « berger » peul. Selon la légende, Penda Yoro était une fille qui incarnait les valeurs de dignité, de noblesse et de sensibilité. Belle, bien éduquée et naturellement convoitée, elle rassemblait les griots autour d’elle tous les soirs.

Comme le disait Ali Farka, « ce n’est pas la musique qui est tellement importante, mais ce qui se dit. Mais, il faut quand même que la musique soit très bien pour qu’on entende ce qui se dit ». Et en la matière, Savane est un somptueux album dont les mélodies ne sont pas sans rappeler celles des premières œuvres de Ali Farka Touré comme Bandalabourou, Harsani, Gambari ou Soko.

En dehors des textes engagés, ce sont aussi des mélodies envoûtantes qui rendent cet album prestigieux. Ce qui n’est pas le fruit du hasard car, en dehors de ses traditionnels musiciens (Oumar Touré, Hamma Sankaré, Souleye Kané, Ali Magassa…), Ali avait rassemblé autour de lui des virtuoses comme Bassékou Kouyaté et Mama Sissoko (ngoni), Yves Wernert et Etienne Mbappé (basse)… Sans compter les superbes voix de choristes, déjà célèbres en solo, tels son neveu Afel Bocoum, Ramata Diakité et Mariam Tounkara dite Mbaou.

Envoûtant, cet opus est très nostalgique. En l’écoutant, on se fait une idée réelle du fossé que Farka a laissé dans le show biz. On éprouve alors sa nostalgie, on regrette de l’avoir perdu sitôt dans l’éternelle savane. Et pour conclure, nous ne pouvons trouver mieux que paraphraser l’immortel bluesman qui dit, dans Soko yhinka (un vibrant hommage à Anassi Coulibaly, premier député de Niafunké et tuteur de Ali), « si je pense à toi, que de larmes dans mes yeux. Que Dieu ai pitié de ce patriote ». Amen !

Moussa Bolly

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