Abderrahmane Sissako : “Au Mali, les Touaregs sont à voir comme des victimes”

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Abderrahmane Sissako : "Au Mali, les Touaregs sont à voir comme des victimes"
Abderrahmane Sissako à Paris, le 8 mai. © Vincent Fournier pour J.A.

En lice pour la Palme d’or du Festival de Cannes, le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako présente son dernier film, “Timbuktu”, dont l’action se déroule pendant l’occupation de “La Ville aux 333 saints” par les islamistes, au Mali. Un entretien paru en intégralité dans “Jeune Afrique” n° 2784.

 

Toutes ses oeuvres, même son court-métrage de fin d’études il y a un quart de siècle, ont été montrées à Cannes lors du festival. Mais avec son nouveau film, Timbuktu, dont l’action se déroule pendant l’occupation par les jihadistes de la ville sainte du Mali, Abderrahmane Sissako est pour la première fois en compétition pour la Palme d’or. Seul à représenter le continent à ce niveau. Peu avant le lancement du festival, alors qu’il vient tout juste de terminer la postproduction de son quatrième long-métrage, le cinéaste mauritanien à la cinquantaine élégante se dit très confiant avant ce “coup de projecteur” – c’est son expression – sur son travail. De sa voix douce, il raconte volontiers pourquoi et comment il a conçu ce film. Et quelle aventure a représenté sa réalisation dans une région très proche de celle où opèrent régulièrement les islamistes radicaux.

 

 

Jeune Afrique : Un grand succès critique mais aussi public en 2006 avec Bamako, puis aujourd’hui, huit ans après, un nouveau film. Pourquoi aviez-vous disparu ?

ABDERRAHMANE SISSAKO : Je n’ai pas “rien fait” depuis Bamako, j’ai fait deux filles. Et puis réaliser un film, ce n’est pas comme aller à un rendez-vous. Dès qu’on est reconnu, certes, on peut en faire un tous les deux ans. Mais pour moi, c’est différent : mon travail me dépasse, d’autres se l’approprient, l’inscrivent dans une dimension politique, lui font raconter un continent. Alors il n’est pas facile d’aller vers un nouveau sujet. J’ai donc tendance à attendre que les choses m’arrivent, d’être face à une situation devant laquelle je ne peux pas fuir. De plus, quelques années après Bamako, j’ai cessé d’habiter à Paris et je suis rentré au pays. Je n’avais jamais vraiment coupé avec la Mauritanie. Et, où que je sois, j’ai toujours l’impression d’être ailleurs. Mais, là, je me suis replongé dans une réalité qui m’a peut-être un peu éloigné du cinéma.

 

 

Qu’est-ce qui a été déterminant pour décider de faire ce film, le premier, parmi tous ceux que vous avez tournés, vraiment dans l’actualité ?

Quand on est un homme politique, mais aussi un artiste, face aux choses qui vous révoltent, on parle souvent sans faire. Un double discours. Or une situation telle que celle du Nord-Mali m’obligeait à me positionner. Assister à cela sans intervenir, sans rien faire, alors que j’étais pour ainsi dire sur place, ça me paraissait impossible, une démission.

 

Ce qui aurait pu vous conduire à réaliser un documentaire…

À l’origine, premier réflexe, j’étais en effet parti pour faire un documentaire. Mais j’ai vite compris que cela consisterait à donner la parole à des islamistes qui vous utilisent. Et il m’a semblé aussi que je ne ferais pas un documentaire étonnant. J’avais envoyé un journaliste mauritanien enquêter sur le terrain. Je m’apercevais qu’il ne m’écoutait pas, qu’il ne pouvait pas raisonner comme un cinéaste. À tel point que nos conversations téléphoniques, quand il était sur place, devenaient absurdes… et que j’ai même commencé à les enregistrer, en pensant que cela pourrait être dans le film. C’est pourtant grâce à lui que j’ai trouvé quoi faire. Un jour, il a pu filmer à Tombouctou l’attente de l’exécution d’un Touareg accusé d’avoir tué un pêcheur. Et quand il m’a dit cela, je me suis dit : voilà mon sujet, ce sera l’histoire de ce Touareg. Dans le film, c’est un berger, Kidane, qui a donné la mort par accident à un pêcheur bozo qu’il était venu trouver parce que celui-ci avait tué sa vache. Et j’ai décidé de raconter les quarante-huit heures précédant son exécution.

Comment s’est fait le casting ?

Pour le couple touareg au centre de ce film, comme il s’agit d’une fiction, j’ai pensé qu’il fallait des professionnels. Mais autour d’eux, il n’y a, sauf exception, que des gens recrutés sur place, notamment à la frontière entre le Mali et la Mauritanie, dans le camp de M’bera, où vivent 75 000 réfugiés. C’est là par exemple que j’ai trouvé, au cours d’une série de castings sur place, une petite fille de 11 ans, Layla, qui m’a tellement impressionné par sa détermination à jouer dans le film – partout où j’allais dans le camp, elle se débrouillait pour être là, devant moi ! – que j’ai modifié le scénario pour construire un personnage qu’elle pourrait incarner. Et elle a été éblouissante.

Avec l’arrivée de l’armée et des Nations unies, j’ai tout de suite pensé que tourner à Tombouctou, ce dont je rêvais, devenait possible.

Le film a été tourné en Mauritanie, à côté du Mali, à Oualata et à Nema. Ce n’était pas possible à Tombouctou, même après le départ des islamistes ?

Quand l’opération Serval est intervenue, j’étais déjà en train de préparer le film, avec l’idée, évidemment, de le réaliser ailleurs. Mais avec l’arrivée de l’armée et des Nations unies, j’ai tout de suite pensé que tourner à Tombouctou, ce dont je rêvais, devenait possible. Je suis allé sur place faire des repérages, repenser mon scénario en fonction de ce que je voyais et tout préparer avec mes assistants. Malheureusement, à quelques semaines du début du tournage, le 28 septembre dernier, il y a eu un grave attentat-suicide devant la caserne militaire malienne à Tombouctou. Cela devenait trop dangereux. Et la course a commencé pour changer de lieu en très peu de temps, repenser le casting, recréer en quelque sorte Tombouctou en Mauritanie. Tout était difficile : si on voulait tourner au bord d’un fleuve, il fallait une journée de route pour y aller depuis Oualata. Sans l’aide de l’État mauritanien, il aurait sans doute été impossible de réaliser le film. En particulier sans la protection que l’armée nous a procurée alors qu’on tournait, avec une dizaine de Français dans l’équipe, un film anti-islamiste – le premier film radicalement anti-islamiste – dans une région où ils auraient pu agir, poser des bombes.

Quel message voulez-vous faire passer ?

On parle plus souvent de l’obscurantisme, de la barbarie quand il y a quelques otages que quand, comme à Tombouctou, il y en a des dizaines de milliers. Mais c’était aussi, et peut-être surtout, une histoire, celle d’une ville qui a toujours été un lieu de tolérance et celle d’un islam qui étaient pris en otage. En allant à Tombouctou, j’ai vraiment compris qu’il s’était passé là, si l’on peut dire, une guerre pacifique. Un imam m’a dit : “Tombouctou a tout le temps été occupé. Avant les jihadistes, c’était par les Français. Et ça s’est toujours terminé. On sait résister.” J’ai senti que les gens, surtout les femmes, étaient courageux pendant l’occupation islamiste. Même si les femmes sont sorties voilées, il y avait sous chaque voile une dignité, une résistance. J’avais envie aussi avec ce film de combattre l’amalgame trop répandu Touareg-jihadiste. Je crois que ce film va être surtout surprenant pour les Maliens en leur montrant – pour moi c’est très important – que les Touaregs sont à voir comme des victimes.

Tourner finalement à Oualata, ville de vos ancêtres du côté paternel, c’était important ?

Oualata, en dehors de ce côté familial, c’est surtout une ville sainte qui est une jumelle de Tombouctou. Même université, même principe d’architecture, beaucoup d’échanges. Ce que je recherchais donc. J’ai pourtant pensé partir ailleurs pour trouver des dunes. J’en ai parlé à un adjoint du maire, qui m’a amené dans les environs où il m’a fait découvrir des dunes, en particulier une qui me convenait tout à fait. Je le lui ai dit et il m’a alors appris quel nom portait cette dune : c’était celui de mon grand-père ! J’étais vraiment chez moi pour tourner.

Je n’ai pas le sentiment, hélas, que l’État malien ait aujourd’hui une réelle capacité à régler le problème qu’il affronte !

Vous avez une opinion sur la suite des événements dans la région ? Côté État malien et côté Aqmi ?

Je n’ai pas le sentiment, hélas, que l’État malien ait aujourd’hui une réelle capacité à régler le problème qu’il affronte ! Du côté d’Aqmi, je me demande surtout comment ils vont accueillir la sortie du film. Que dira leur site ?

audra-t-il encore attendre huit ans pour le prochain film ?

Non, j’ai envie de tourner un peu plus, je n’attendrai pas aussi longtemps. Je sais d’ailleurs quel sera mon prochain film. Je ne souhaite pas en parler, mais je peux dire qu’il se passera à la fois en Afrique, dans une ville à déterminer, et en Chine, en particulier à Canton. L’Afrique en Chine et la Chine en Afrique.

Un cinéma qui a du style

Applaudi à Cannes lors de sa présentation aux critiques (ce qui est assez rare), le superbe Timbuktu est à la fois différent des autres longs-métrages de Sissako – La Vie sur terre, Heremakono et Bamako -, et pourtant dans la continuité de son oeuvre. Différent parce qu’il se présente sous une forme plus classique, moins “impressionniste”, privilégiant le récit très explicite pour évoquer le destin tragique d’un Touareg lors de l’occupation jihadiste du Nord-Mali. Dans la continuité aussi, car il confirme le goût de Sissako pour une approche très originale de la réalisation, caractérisée par de magnifiques images (qui doivent beaucoup ici au chef opérateur tunisien Sofian El Fani) souvent dotées d’une grande force poétique, et par l’insertion, à la périphérie du sujet central, de scènes drôles ou graves qui donnent de l’épaisseur et une couleur unique à son cinéma. Un cinéma plein de style, où éthique et esthétique ne font qu’un.

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4 COMMENTAIRES

  1. Mes frères ne soyez pas en colère, s’il pense que en disant ces choses sur notre pays le Mali pour obtenir le palme d’or,lui fera réussir dans la vie, il a tiré à terre. Puisqu’il sera frappé par une malédiction incontrôlable qui l’emportera. Il peut continuer de dire ces propos pour le plaisir de Paris et de la Suisse, mais il doit avoir honte d’avoir utilisé le nom des villes Maliennes pour tourner ses films. Si ces comportements de bassesses peuvent lui apporter une vie riche, il peut continuer. Une chose est sûre, sa présence au Mali est synonyme de signature de l’acte de son décès!

  2. C'est très étonnant de la part d'un grand homme de culture comme Sissako. C'est faut ce que vous dites. On vous a financé pour dire cela et c'est très grave. Un vrai cinéaste doit dire la vérité, les touaregs n'ont jamais accepté les autres maliens, ils pensent qu'ils ont toujours droit sur eux. Va te faire voir. Désormais on te considère comme ennemi du Mali.

  3. Les Mauritaniens tout comme certains Touaregs (pas tous), n’ont jamais accepter les populations noires comme leur semblable tant en Mauritanie ou ailleurs dans le Sahara.

  4. C’est faux Sissako; c’est trop raciste de ta part: les touarges n’ont jamais été victimes; bien au contraire ce sont eux qui ont pris ce pays en otage depuis l’indépendance. Quand un touareg tu e 10 maliens il devient policier; lorsqu’il tue 100 il devient gendarme; 1000 il devient douanier. Lorsqu’il a le bac il devient Directeur, lorsqu’il a la maîtrise il devient SEGAL ou ministre. Et lorsqu’il occupe ces fonctions juteuses, il puise dans le budget de son service pour alimenter la rébellion. Presque tous ces DG touaregs alimentent la rébellion à partir des sous détournés de leurs services. Et il n’ y jamais un contrôle d’Etat ni du VEGAL dans un service dirigé par un touarag. c’est le nomasland.

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