‘’Les roues du Destin’’ : Un roman malien à lire absolument

1

Existe-t-il aujourd’hui une possibilité de comprendre le Mali sans céder sous le poids des commentaires qui vont bon train au sein de cette presse gagnée par le catastrophisme, toujours enclin à étaler son impatience de voir le pays se redresser, et repartir à zéro ? Peut- on ne pas ne pas constater que toute une société se sent déçue par ses caciques carriéristes dont l’immaturité et la fausse lecture qu’ils ont fait des situations ont plongé le pays dans une compromission inextricable ? Que dire de cette jeunesse exposée à la désespérance, et qui de plus, se sent victime de l’abandon ?

En réalité, l’état de la société au Mali est tel qu’il est difficile de situer les responsabilités. Peut-être faut-il cautionner le schéma selon lequel chacun est à la fois victime et bourreau, innocent et coupable. Dans un tel contexte, la littérature peut servir à comprendre les raisons de pareille chute sociopolitique. Mais encore faudrait-il que l’esprit d’indépendance gagne le romancier, pour qu’il ose se démarquer de certains conformismes qui ont longtemps maintenu cette littérature (celle du Mali) dans la fixité. Le roman du Professeur Amadou Keita, les Roues du destin (1), inscrit une autre manière d’appréhender une société où les hommes sont happés par un sentiment de déception et d’indignation généralisée, les dignités sont offusquées. L’on y rencontre un Mali temporel, celui de notre génération, avec une jeunesse en proie au chômage « qui est en passe de devenir la première calamité nationale ». Une jeunesse qui attend sans savoir ce qu’elle attend, qui ne sait pas ce qui l’attend, qui a le pénible sentiment que le système s’acharne à l’oublier, et pis, qui s’assoit autour du thé pour attendre que le Bon Dieu lui envoie l’Archange Gabriel…
Dans les Roues du destin, l’auteur donne à découvrir le quotidien de deux jeunes réduits au chômage, d’une famille « séparée dans l’union » et à la merci de l’adversité dans une ville. Il y a Moussa et pierre, deux amis inlassablement à la quête du travail, mais qui finiront par se résoudre à entreprendre, forts d’un constat selon lequel « nous avons été habitués à voir dans l’Etat le seul pourvoyeur d’emplois. L’histoire est là pour nous apprendre que ceux qui avaient adopté cette politique se sont lamentablement fourvoyés. Aucun Etat ne peut se targuer de faire le bonheur de ses citoyens à leur place ».
Il y a aussi Méché, l’ancien instituteur, atteint de troubles psychiques, traité de fou mais qui ne se voit pas comme tel « tu sais Moussa, les gens pensent que je suis fou, mais en réalité, ce sont eux qui sont fous. Leur problème, c’est qu’ils ne voient que les aspects artificiels des choses qui les entourent… »
Mariam, la mère de Moussa, est le prototype d’une femme malienne d’abord, et accessoirement africaine. Elle est comme toutes ces femmes acculées à souffrir l’enfer du foyer au seul motif de voir leur enfant réussir. Elles sont prêtes à tout pour cela ! D’où sa démarche d’amener Moussa consulter soumbou le géomancien « ces hommes aux pouvoirs extraordinaires (qui) sont la cheville ouvrière d’une société fondée sur l’irrationnel »pour qu’il retrouve « la cause » qui le fera grimper l’arbre du bonheur. Car « chaque chose que vous voyez dans ce monde a un principe et il n’y a pas de petit principe. Il faut donc connaitre le principe de certains phénomènes pour agir sur eux »
Dans l’écrit du Docteur Amadou Keita (2), l’humour le dispute au sérieux, le style n’est pas opaque. Sans ratiocination, il touche à des problèmes qui sont à l’ordre du jour comme lorsque Pierre essaye de convaincre son ami de ne pas attendre grand-chose de l’Etat. Extrait : « Dans un pays où plus personne ne croit à la vertu du travail honnête, l’Etat ne peut être qu’un instrument d’enrichissement personnel. Qui sait comment nous nous comporterons nous-mêmes plus tard ? (…) Pense un peu si nous décidions de faire quelque chose au lieu d’attendre tout de l’Etat… »
Pierre a réellement trouvé là où la mayonnaise a du mal à prendre : cette jeunesse est malade d’une erreur. Elle doit apprendre à mettre en valeur ce précepte de Kennedy « ne te demande pas chaque matin ce que ton pays peut faire pour toi mais ce que tu peux faire pour lui »
Les Roues du destin est plutôt un hymne à la jeunesse. Les Roues du destin ne traite  ni des questions relatives à AQMI-ANSARDINE-MNLA-MUJUAO ni d’autres sujets  qui sont presque devenus un fonds de commerce pour «  les chercheurs de ce qui est racontable ». C’est un roman que l’on dévore. De plus, il n’a rien d’un coup d’essai et mérite davantage de droit de regard dont les critiques se feront l’écho. Bien entendu, la jeunesse aura profit à lire le Professeur Amadou Keita : il donne à comprendre que l’espoir est ce qu’il y a de plus humain. A cette génération, il permet de se dégager de cette posture « victimiste » qui freine toute volonté d’entreprendre dans une société où, effectivement, « tout est à refaire » Et enfin, avec ce roman, on entrevoit qu’il y a multiples voies qui mènent à la réussite comme tous les chemins mènent à  Rome.
(1)   Les Roues du destin, paru aux éditions Presses Universitaires du Mali (PUM), 101 pages, 5000 fcfa
(2)    L’auteur Amadou Keita, est Docteur en Droit et en Science politique. Coordinateur du Groupe d’Etude et de Recherche en Sociologie et Droit Appliqué (GERSDA) en Sociologie ; Il est actuellement le Doyen de la faculté de Droit Public de l’Université des Sciences Juridiques et Politiques de Bamako.

Boubacar SANGARE

PARTAGER

1 commentaire

  1. Mr sangare,vous savez fait une bonne analyse du roman,mais il vous arrive de d’écrire souvent”docteur et professeur concernant la même personne.Heureusement qu’en conclusion vous avez écrit qu’il est docteur en droit.

Comments are closed.