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Droits Humains
  Tortures dans le monde : Raison d’Etat et morale
 Les Echos, 10/09/2008   E-mail Imprimer


En ces temps troubles que connaît le monde, quelles sont les conséquences des actes commis au nom de la raison d’Etat ? Sommes-nous conscients des répercussions des décisions prises en notre nom ?

Il y a quelques jours, une chaîne de télévision des USA a diffusé, en reprise, un documentaire extraordinaire sur la torture dans le monde et sur les raisons qui poussent des Etats, c’est-à-dire, ceux qui sont au sommet de la hiérarchie, à autoriser cette pratique qui rappelle que si l’homme descend du singe, il n’est pas encore loin de brouter l’herbe...

Evidemment, le film est un clin d’œil sur l’histoire récente de Washington qui, sous George Bush, a implicitement donné le feu vert aux agents des services secrets afin qu’ils sévissent contre les « combattants ennemis illégaux » capturés en Irak ou en Afghanistan. Une définition nouvelle du prisonnier de guerre qu’aucune juridiction au monde ne connaît.

Mais peu importe… Ce n’est pas le sujet du jour. Je reviens donc au documentaire en question. Une séquence est particulièrement intéressante. Dans un sous-sol humide et mal éclairé de Colombo au Sri Lanka, un agent secret du gouvernement local, ravi de lui-même et se définissant comme un « expert » en interrogatoire de prisonniers de la rébellion tamoule raconte cette histoire.
Un jour, des policiers en civil interceptent deux individus suspects. Après les avoir tabassés, ils rapportent qu’ils sont des artificiers liés aux Tigres de libération de l’Elaam Tamoul et qu’ils viennent de déposer une bombe extrêmement puissante dans un lieu public et qu’elle est programmée pour sauter trois heures plus tard. Elle pourrait tuer au minimum 20 personnes.

Puis, ils se taisent. Refusent catégoriquement de parler. Notre « héros » du jour est appelé en renfort. Il se présente dans la salle où les deux hommes nus et enchaînés sont assis. Il pose la question : « Où est la bombe ? ». Une fois. Deux fois. A la troisième fois, il dégaine son pistolet et abat froidement le premier. Le deuxième lui indique immédiatement l’emplacement de la bombe qui est désamorcée avant son explosion.

« Puis, j’ai abattu le second », raconte-t-il en riant. Le gouvernement lui a décerné une médaille pour avoir sauvé la vie d’au moins 20 personnes. « Bravo ! » crieront les purs et durs de la répression. Le tortionnaire a bien fait d’abattre ces terroristes et de sauver la vie de dizaines de personnes.

Sauf que, l’histoire ne se termine pas là. En poursuivant ses investigations, le documentariste découvre que les deux frères des terroristes abattus, galvanisés par la mort de leur aîné, ont rejoint la guérilla avec plus de deux cents jeunes du village, outrés par le meurtre froid de leurs parents. Un des deux jeunes a fabriqué une bombe de quarante kilos qui a tué près de 60 personnes dans un marché de Colombo.

Il a ensuite envoyé une carte postale au tortionnaire qui a tué son frère avec ce mot : « C’est juste un début ». Par la suite, il aurait formé au moins une cinquantaine de jeunes à la fabrication de bombes artisanales, aux techniques de transport et de dissimulation.

Le documentariste pose alors une question à ses auditeurs : Comment concilier la lutte contre le terrorisme et le respect de la vie humaine ? Comment, dans une démocratie, peut-on respecter les droits de l’Homme et lutter contre le terrorisme ? Peut-on concilier droits humains et « guerre au terrorisme » ? Peut-on blâmer des gens qui commettent des crimes contre des terroristes afin de sauver d’autres ? Il ne fait que poser des questions et ne donne aucune réponse. C’est d’ailleurs mieux ainsi. Car, il pousse chacun de nous à réfléchir sur la difficile conciliation entre morale et raison d’Etat.

Cycle infernal
De mon propre point de vue, je pense qu’aucune raison au monde ne saurait justifier la torture qui est le summum de la sauvagerie chez l’être humain. Les régimes qui ont recours à ces méthodes barbares (Dieu sait qu’ils sont nombreux sur Terre) sont disqualifiés à jamais. Parce que, tout simplement, voir le problème sous l’angle de la lutte entre le Bien et le Mal est une optique viciée. Toutes les formes de contestation d’un pouvoir, qu’il s’agisse de rébellion, d’émeutes ou d’opposition violente ont une origine commune : le déficit démocratique, l’injustice.

Cette injustice peut-être politique, économique ou sociale. Pour parler spécifiquement du cas du Sri Lanka, la solution à la rébellion tamoule ne sera jamais militaire parce que son origine n’est pas militaire. Les Tigres tamouls ont pris les armes parce que la majorité cingalaise ne leur a pas laissé d’autres options : mépris, ostracisme, isolement, refus d’autonomie, refus d’intégration à la haute fonction publique… bref les Tamouls sont devenus, par le fait d’une majorité cingalaise aveugle, insensible, politiquement condamnée à l’extrémisme par des politiciens médiocres, des citoyens sans droit, sans considération.

Le gouvernement de Colombo peut engloutir la totalité du budget national dans l’armée, elle n’arrivera pas à bout de cette rébellion. Tous les chefs qui ont pris l’engagement d’écraser l’irrédentisme tamoul ont lamentablement échoué.
Alors, ma pensée est que le tortionnaire citée plus haut n’est qu’un sinistre élément d’une tragédie politico-militaire qui dépasse largement sa piètre personne. Il est un instrument infâme aux mains d’une élite sans pudeur qui trouve son compte dans cette situation de guerre permanente qui permet de maintenir le pays sous pression, de fouler aux pieds toutes les règles de bonne gouvernance au nom d’une sacro-sainte unité face à un ennemi commun.

Le gouvernement du Sri Lanka est obligé d’avoir recours à des sbires de cet acabit parce qu’au fond, il est prisonnier d’une logique jusqu’au-boutiste qui l’empêche d’oser une autre stratégie. Toutes les tentatives de règlement de ce conflit vieux de près de 40 ans, notamment de la part de l’Inde, ont buté sur les mêmes écueils : démagogie et surenchère de politiciens véreux qui promettent des solutions chimériques, activisme débridé de chefs religieux qui confondent croyance et bellicisme, armée hypertrophiée et insatiable qui gruge près de 65 % du budget et tient mordicus à ses privilèges, sans oublier les chefs rebelles dont le fameux « Tigre suprême », un mégalomane doublé de cruel kleptomane et noceur devenu un des hommes les plus riches d’Asie grâce aux « impôts » et « taxes » prélevés dans sa zone et au trafic de stupéfiants.

Il est clair que la torture n’aurait droit de cité dans un système qui fonctionne selon les normes acceptables. La torture est une réponse sauvage et utopique à un problème réel. Malheureusement, au-delà de son immoralité, la peine est de voir des gouvernements, des groupes armés ou de simples, mais puissants citoyens croire qu’elle peut être une solution. Elle ne l’a jamais été et ne sera jamais. Car, chaque fois que l’on viole le droit d’un individu parce qu’on est plus fort, il passera le reste de sa vie à préparer sa vengeance. Et le cycle devient infernal. Un Etat qui autorise la torture contre ses citoyens ne fait que préparer sa propre tombe.
Ousmane Sow
(journaliste, Montréal)


P. S. Dans un tout autre registre, il est important de rappeler à chaque citoyen du Mali que l’assassinat de 4 Touaregs dans le cercle d’Ansongo est un acte ignoble et inadmissible dans un Etat de droit. Au-delà des condoléances à présenter aux familles des victimes, notre souhait est de voir les criminels et leurs commanditaires arrêtés et déférés devant les tribunaux afin que la justice s’applique dans toute sa rigueur. Du moins, nous espérons qu’au moins une fois, un crime gratuit de ce type ne restera pas impuni…

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