|
«Les pensionnaires des centres de rétention pour émigrés clandestins en Libye sont traités avec égard et conformément aux lois en la matière et jouissent de toutes les prestations nécessaires… Ce en vertu du sentiment d’appartenance de la Libye à l’Afrique et de ses engagements envers le droit international». Voilà ce qu’affirment les autorités libyennes. Pur mensonge, rétorque un groupe de jeunes expulsés maliens. Les faits sont malheureusement là pour attester du caractère erroné des déclarations de Tripoli.
Mouammar Kadhafi ne se reproche donc rien si l’on en croit les déclarations de son Directeur chargé du département des passeports (service de l’immigration). C’est à la faveur d’un atelier sur la gestion des centres de rétention des migrants que le Directeur de ce service dévolu à la traque et à l’expulsion des immigrés a fait la déclaration le mardi 08 novembre dernier à Sabratha, ville située à une centaine de 80 km de la capitale libyenne.
L’atelier en question a été initié par l’Organisation internationale pour la paix, l’assistance et le secours (IOPCR), une ONG libyenne en collaboration avec le Centre international pour la promotion des politiques migratoires (ICMPD), le bureau du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) et le Centre italien pour les réfugiés.
Joint par le correspondant de Pana, le capitaine Mohamed El Béchir, le Directeur de l’immigration a donc montré patte blanche. Il soutient même que la Libye donne de l’argent de poche aux émigrés reconduits. Le bon Samaritain !
De nombreux témoignages prouvent évidemment le contraire (lire encadré) au point de susciter une réaction des associations maliennes.
Pour Mamadou Kéita, membre de l’Association malienne des expulsés (AME), les autorités libyennes réservent en effet des traitements dégradants et humiliants aux immigrés, Maliens en l’occurrence, avant de les expulser. Toute chose qu’il dénonce avec véhémence. Pour sa part, le président de l’Association malienne de défense des droits de l’Homme (AMDH), Me Ibrahima Koné, il est inadmissible que Kadhafi, se réclame du panafricaniste et réserve un traitement avilissant aux ressortissants africains dans son pays.
L’événement le plus récent, contredisant les allégations de Tripoli est la mort, au mois de septembre dernier, de deux ressortissants maliens dans les geôles libyennes. Il s’agit de Modibo Kéïta et Abdoulaye Sangaré, respectivement originaires de Kayes et de Kolondiéba. Ils n’ont pas eu la chance de faire partir des 153 autres expulsés maliens de la Libye, le 30 septembre 2009.
Selon le témoignage de ces derniers, à la faveur d’une conférence de presse à la Radio Kayira, le 7 octobre dernier, les deux malheureux ont été victimes de mauvais traitements de la part des autorités libyennes. Le parti SADI et l’association «Tounkan té dambé don» ont vivement réagi mais sans obtenir la moindre compassion ni démenti de la part de la représentation diplomatique libyenne à Bamako. Cela passe encore, mais tenir des contrevérités…
Kadhafi, plus euro que panafricain
Celui-là qui prétend être le Roi des Roi, le panafricaniste bien aimé a, en fait signé des accords avec l’Union Européenne et son ancienne puissance coloniale (l’Italie) en l’occurrence, afin de lutter contre l’immigration. Le pays du grand Guide est donc devenu un poste avancé européen sur le continent africain dans la lutte contre le phénomène de l’immigration moyennant bien entendu quelques «arrangements» entre dirigeants.
Selon le redoutable « Der Spiegel » (Hebdomadaire Allemand), « il y a eu un accord de coopération global entre l’Allemagne et le régime du colonel Kadhafi consistant à lui livrer armes et savoir-faire technologique… », Mais aussi, «des sacs à cadavres pour les clandestins… ».
Les dirigeants européens, précise le journal, « s’entendent comme larrons en foire avec les Libyens dès qu’il s’agit d’empêcher les migrants africains de prendre d’assaut la forteresse Europe… Des fonctionnaires de tous les pays européens travaillent main dans la main avec le régime libyen, pour refouler ces indésirables qui transitent notamment par le vaste territoire de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste. Chaque année, des milliers d’entre eux, qui ont survécu à la traversée du désert de Libye, embarquent sur des radeaux de fortune… L’Europe a trouvé en la Libye de Kadhafi un garde-chiourme hors pair qu’il convient d’équiper comme il se doit ».
Pour sa part, l’ONG allemande Pro Asyl dénonce de « Graves manquements aux droits de l’homme » rendus possibles grâce au « renforcement de la collaboration européenne avec le régime du colonel Kadhafi ».
Selon un rapport de Frontex (Agence européenne pour la gestion de la coopération aux frontières extérieures de l’Europe), rapport en date de 2005, l’Union Européenne a financièrement contribué à la construction de deux camps de plus pour les immigrants illégaux, à Kufra et Sebha (sud de la Libye)». L’ONG rappelle toujours que 60.000 réfugiés sont emprisonnés en Libye dans de très mauvaises conditions».
«Les accords signés entre les différents ministères de l’Intérieur européens, s’indigne l’ONG, nous rendent non seulement dépendants mais aussi complices du régime autoritaire du colonel Kadhafi».
Après tout cela, Tripoli peut prétendre à redorer son blason auprès des européens et en immolant la jeunesse de son continent, mais de grâce, halte au mensonge !
B.S. Diarra
QUELQUES TEMOIGNAGES
A la faveur d’une énième expulsion de ressortissants maliens de Libye en 2007, l’AFP, a réalisé quelques entretiens à chaud avec les victimes, quelque 280 migrants.
«On parle d’unité africaine, de la Libye qui aime les Africains. C’est faux, c’est archi-faux», martèle Mohamed Diané, arrêté dans le sud de la Libye.
«Les Libyens sont très racistes. Moi, j’ai tout perdu dans ce pays, mon argent, mes vêtements. Je ne conseille à personne d’aller dans ce pays», explique-t-il.
«J’ai fait onze mois en prison. On m’a arrêté en plein Tripoli alors que j’avais mon passeport avec un visa», déplore Oumar, 15 ans. Comme lui, ses collègues ont fait un séjour, plus ou moins long, dans les prisons libyennes avant d’être expulsés.
L’adolescent affirme avoir été, avec «d’autres Africains», victime de «tortures» en prison. «Chaque matin, notre premier repas, c’était les coups de bâton. On nous frappait systématiquement», assure-t-il.
«Je voulais partir en Europe. Mais ce n’est pas une raison pour me traiter comme ça», renchérit Amadou, qui a été arrêté alors qu’il tentait d’aller en Italie via la Libye, important point de transit vers le sud de l’Europe.
«Je suis resté comme un voleur en prison pendant six mois. On me donnait un peu de pain et de la sardine à manger. Rien d’autre. Il y a aujourd’hui des centaines, mêmes des milliers d’Africains en prison en Libye», affirme-t-il.
Omar, un autre expulsé, ne tentera plus de passer par la Libye pour gagner l’Europe: «Il vaut mieux tenter sa chance de partir autrement et ailleurs. Par la Libye, ce n’est pas la peine. C’est trop dur, trop dur! Et si on t’attrape, tu es foutu!».
|