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Pour renforcer sa position de pays émergent, le Mali doit s'abreuver aux sources de sa mémoire comme le conseille l'un de ses poètes. " Souviens-toi ! le souvenir est plein d'enseignements utiles, dans ses replis, il ya de quoi désaltérer l'élite de ceux qui viennent boire " Sidi Yaya cité par Es-Saadi dans le Tarikh Es-Soudan.
Parmi les quelques rares cadres supérieurs des anciennes possessions françaises d'Afrique noire, avant l'indépendance, notre pays était représenté par des figures de proue dont Hamadoun Dicko qui a marqué son époque sous plusieurs plans. Nous tenterons d'approcher l'homme pour en dégager l'ossature politique, sociale et culturelle, son rôle déterminant dans l'émancipation intellectuelle de son peuple, sa vision prophétique de l'Afrique en mutation, et le message emblématique qu'il a adressé à la jeunesse au chantier de l'avenir.
C'est en 1924, dans le superbe village peulh de Diona en 6ème région économique du Mali que Hamadoun Dicko voit le jour. Premier enfant d'une famille de chefferies traditionnelles il fait son immersion dans les valeurs dynamiques de son terroir incarné dans les symboles, les repères, le Sudu Baba.
A la conquête du savoir
Il se fait distinguer dans les études à l'école régionale de Douentza et de Mopti pour continuer avec brio au lycée Terrasson de Fougères de Bamako. Elève doué, il termine le cycle secondaire et passe au concours d'entrée à la prestigieuse Ecole Normale William Pointy de Dakar qu'il rejoint pour une formation dans la section des Enseignants. Il y décrochera avec honneur le diplôme d'instituteur. Et sera muté à Bafoulabé au pays du Bafing et le Bakoye. Plus tard il se retrouvera à Kolokani, son second poste dans le Bélédougou. Il servira ailleurs avec dévouement et abnégation.
Au cœur des natures contrastées, Hamadoun s'éprend pour le scoutisme et fixe ses émotions dans différents genres littéraires fort appréciés par ses contemporains.
Au seuil du combat
A cette époque, l'Afrique s'éveille et se cherche une voie. Le voile en poupe, elle fait face aux ouragans. Jeune militant socialiste à l'écoute de son peuple dont il partage ardemment les préoccupations, il est sollicité par les leaders d'opinons du Parti Progressiste Soudanais à se présenter aux élections législatives du 17 Juin 1951 sur la liste de Fily Dabo Sissoko.
Sur le plateau, le programme de société que le PSP présente est assez alléchant :
-La lutte contre les travaux forcés à travers un code de travail humaniste
-L'amélioration du quotidien du paysan, de l'éleveur, du pêcheur, de l'artisan, ces couches moins favorisées que les habitants des villes.
-La lutte contre l'obscurantisme grâce à des fonds à allouer à l'enseignement.
-La fin de l'injustice avec l'avènement de la revalorisation et de l'égalisation des pensions d'anciens combattants.
-L'instauration des autochtones dans leurs droits fonciers
-La revue à la baisse de la fiscalité
-La création des infrastructures pour la modernisation des transports
Le modèle de société proposé au plébiscite obtient le suffrage des masses populaires et Hamadoun Dicko fait son entrée dans l'arène politique comme Secrétaire d'âge a l'assemblée Nationale. C'est l'ascension fulgurante avec son élection à plusieurs postes. Il est promu d’abord Secrétaire à la Commission des Territoires d'outre Mer en 1954
Dicko dévient pionnier dans le renforcement des capacités des Africains en leur facilitant l'accès à un apprentissage plus poussé pour des fonctions municipales ou administratives responsables.
Il se forme lui-même et obtient des diplômes universitaires.
Dans l'hexagone il marche avec l'histoire en ratifiant le traité instituant la Communauté économique Européenne
Respectueux de l'autre et ouvert au dialogue, il prône la culture de la différence et de la tolérance sur l'échiquier politique.
Avec lui le concept d'égalité prend tout son sens entre les Noirs et les Blancs. Car il existait des Français à part entière(les blancs) et des Français entièrement à part (les noirs) .En 1956 Dicko est réélu député et accède à la commission des territoires d'outre Mer.
En Février de la même année il est nommé Secrétaire d'Etat à l'Industrie et au Commerce dans le gouvernement de Guy Mollet. D'autres fonctions suivront en France :
-Sous Secrétaire d'Etat à la Présidence du Conseil
-Secrétaire d'Etat à la France d'outre Mer
-Secrétaire d'Etat à l'Education Nationale dans le Cabinet de Félix Gaillard en 1958.
Il apporte un appui remarquable à la recherche scientifique et fait un brillant plaidoyer qui aboutit à un financement public de la recherche fondamentale et une amélioration sensible de la condition de vie des étudiants et des élèves boursiers de l'ex AOF
C'est à ce temps là que nous avons reçu sa visite au Cours normal de Sévaré ou j'étais en formation. Il avait fait le déplacement avec Jean Marie Koné, une autre personnalité du Soudan. C'était pour s'informer des difficultés' auxquelles nous étions confrontés et y trouver des solutions idoines. Une mutinerie avait paralysé la vie de notre établissement.
Rappelons qu'avec la création de la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France(FEANF) en 1950, la flamme revendicative estudiantine avait franchi l'océan pour se porter dans le continent. Dans les colonies, l'ébullition petit à petit gagnait du terrain au sein des associations d'élèves et étudiants, dépassant ainsi l'esprit corporatiste et académique pour épouser les objectifs des peuples en lutte pour plus d'équité.
Le rêve prométhéen de Hamadoun Dicko
Le ministre Dicko ambitionnait de faire doter les Etats de l'ex AOF d'établissements de pointes : universités, grandes écoles, lycées, centres de formation, écoles professionnelles. La formation des futurs cadres seraient assurée par des enseignants compétents, conscients de la noblesse de leur vocation et des besoins multiformes des pouvoirs publics. Pour Dicko, les programmes d'enseignements devraient nécessairement prendre en compte les traditions universitaires et l'adéquation avec l'attente de l'Afrique. Il envisageait pour ce faire, la dotation en structures professionnelles d'accueil.
Il ne voulait pas que nos pays subissent les évènements mais agir plutôt pour inverser la tendance. Il voyait dans l'enseignement la source d'un développement à long terme, dans sa globalité et sa diversité.
Une rencontre historique
De grandes difficultés obstruaient la vision de Dicko malgré son optimisme. Au Cours normal de Sévaré où nous étions en formation les conditions étaient draconiennes avec la discipline, l'éloignement, le volume horaire hebdomadaire excessif (des cours du matin au soir excepté le dimanche) des révisions la nuit, la formation militaire, l'exploitation du même programme de formation qu'en France. C'est vrai que nous étions à l'internat, que nous étions nourris, habillés, blanchis, soignés, véhiculés. Mais nous avions d'autres problèmes.
Crée en 1939, le Cours normal de Sévaré a fonctionné jusqu'en 1985 avec un régime métropolitain. Tous les professeurs étaient Français excepté au début Boucary Ouologuèm chargé du cours de botanique.
C'est là qu'ont été formés des cadres qui ont plus tard marqué le destin du Mali indépendant : entre autres, le professeur Ali Nouhoum Diallo, le professeur Yoro Diakité, le professeur Kary Dembelé, le professeur Hella Diallo, Younouss Touré, ancien premier ministre, Kindia Diallo (footballeur), Mamadou Kaloga (reporter) Pierre Diakité( reporter), Habibou Diombélé inspecteur de jeunesse, Cheick Tidiane Haidara (chercheur) , Bocar Ba (économiste) L'arrivée des deux hommes d'Etat à Sévaré fut saluée par des ovations dans la cour de l'école entourée de percansonia. Monsieur Tournoux, le Directeur et le corps professoral les accueillirent pour un briefing pendant que les délégués des élèves maitres accordaient leurs violons dans une salle de classe.
Vint l'heure de la rencontre entre les protagonistes : l'administration, les mutins et les deux facilitateurs venus de Bamako. C'était dans la grande salle du réfectoire.
Monsieur Dicko salua l'assistance, planta le décor dans une gestuelle noble et posée.
Il portait un merveilleux costume parisien sous lequel il respirait l'autorité comme un aristocrate romain sous sa toge. Il avait le regard vaste qui faisait rayonner sa clarté peuhle.
Fin communicateur, Dicko était rationaliste dans sa méthode, comparable à Cicéron, ou au tribun Caius Gracchus. Rompu à l'art de briser le silence et de ramener l'auditoire au niveau du débat, il se mit à l'écoute des plaignants. Ceux-ci portèrent l'estocade contre la direction de l'école en soulignant la mauvaise qualité de la nourriture et des chaussures démodées qu'on leur faisait porter.
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Etes-vous satisfaits de vos professeurs et de l'enseignement qu'ils vous donnent ? demanda Dicko dans une réplique courtoise.
Sur ce plan, c'est dure mais c'est excellent, répondirent les élèves.
Après une analyse dialectique des thèses, Hamadoun Dicko fit la synthèse et l'anti thèse pour arriver à cette conclusion avec un brin d'humour
-Chers Normaliens, j'appelle votre révolution la révolution des pieds et des bouches. Le pays est débout dans la tempête pour le renouveau et vous voulez vous restaurer comme en Métropole. Soit. Si le régime change tout entrera dans l'ordre ?
-Dès demain fit le porte parole des élèves maitres.
Dicko promit le changement dans la nourriture et l'habillement. Et sa promesse fut tenue. Il assista à une leçon d'application à l'école annexe du Cours normal.
Un berger avait apporté à un enseignant une chèvre pour libérer son fils de l'école afin qu'il aille garder son troupeau.
Hamadoun Dicko parla au berger à cœur ouvert :
-Le pays a besoin de ton fils. Il doit étudier. Et je te dis ceci. Cet enfant que tu veux priver de la lumière du savoir cherchera demain à payer de sa poche des enseignants pour offrir à prix d'or une formation à son fils. Toi et moi nous ne serions peut être plus là mais ce temps viendra. L'instruction coûtera cher car l'ignorance sera un lourd handicap.
Le berger le fixa longuement, puis reprenant sa chèvre, il partit.
Avant de quitter Sévaré, Dicko partagea sa vision de l'avenir avec les pensionnaires du Cours normal. Il parla de son expérience d'enseignant, du sens de son combat pour la jeunesse.
La chute de l'ange
Lorsqu'on visite les pensées du professeur Abdou Moumini DIOFFO du Niger ou de Cheick Modibo Diarra, le malien de la NASA sur le rôle de l'éducation en Afrique on pense au précurseur que fut Hamadoun Dicko dans ce domaine.
Après une réflexion critique sur la philosophie de l'éthique que l'homme avait de l'enseignement, on comprend que ses concepts sont toujours d'actualité. L'abandon de l'enseignement colonial et l'adoption d'une conception nouvelle répondant aux perspectives futures des pays du continent devront partir d'une base populaire réelle vers une orientation moderne.
En 1958 le ciel politique ouest Africain se couvrit de nuages avec l'annonce du référendum sur l'Union Française. Hamadoun Dicko rallia le Général De Gaule en Juin de la même année. En 1960 la République du Mali voit le jour dans un contexte teinté d'amertume après l'éclatement de la Fédération avec le Sénégal. En 1962 le Franc Malien est créé. Au cours d'une émeute populaire contre cette initiative des arrestations ont lieu dont celles de Fily Dabo Sissoko, Hamadoun Dicko et Kassoum Touré. Ils seront inculpés, jugés et déportés dans le Septentrion malien où ils mourront en 1964.
Hamadoun Dicko avait quarante ans. Le flambeau du continent s'était incarné dans la conscience de l'histoire.
La tombe de Dicko fait partie des berceaux de l'humanité. C'est un symbole à sauvegarder à travers un mémorial.Le Mali de demain doit fructifier l'idéal de Dicko : le triomphe de l'humain dans l'homme, le pardon et l'amour, la culture de l'excellence à l’école et à l’Université à l’heure du L.M.D et la victoire sur les défis et les challenges pour notre pays et pour l'Afrique sur les chemins qui montent.
Pr. Gaoussou DIAWARA
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