Dr Aly dit Agali Wélé à propos de la problématique de l’emploi au Mali : \” Il n’y aura pas de solution durable au chômage sans la prise en compte des milliers de gens dont le revenu atteint à peine le niveau de subsistance\”

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Dans une contribution qu’il nous a fait parvenir, Dr Aly  dit Agali Welé, l’ancien Secrétaire exécutif régional de lutte contre le Vih-Sida du district de Bamako, non moins ancien chef de programme concerté santé-Mali de la coopération française, ex-coordinateur Santé de Amnesty International-Mali,   donne son point de vue sur la problématique de l’emploi de notre pays. Pour Dr Wélé: " Il n’y aura pas de solution durable au chômage sans la prise en compte des milliers de gens dont le revenu atteint à peine le niveau de subsistance"

 Je viens sonner l’alarme, pour que les responsables s’assument. Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Gouverner, c’est prévenir.  Les hommes politiques doivent innover pour conserver et créer des emplois. Ils doivent mettre à profit notre democratie pour baisser le taux de chômage afin que le peuple malien ait accès à ses aspirations.

Que devient l’emploi dans votre conception  économique ?

Vous avez tout à gagner en répondant à cette question.

Aujourd’hui, le problème majeur, c’est l’emploi. Plus qu’un discours sur le dialogue social, les gens attendent des solutions au chômage.

Le chômage est le plus grand ferment de désagrégation sociale et la lutte contre celui-ci doit être notre priorité.

Le droit au travail est un droit imprescriptible de l’homme inscrit dans la charte des Nations unies, et par là, dans notre constitution. Il est en soi significatif que la seconde guerre mondiale ait abouti à la reconnaissance universelle de ce droit.

Les hommes politiques de l’après guerre avaient compris que la dislocation des processus d’intégration sociale, et notamment la montée du chômage, avait été le terreau favori des fascismes. Pourtant, aujourd’hui, un voile pudique recouvre ce rappel historique, et le droit fondamental au travail n’est pas respecté. Non pas que les politiques se satisfassent de cet état de fait, mais tout semble avoir été tenté pour freiner la hausse du chômage. La classe politique apparaît totalement impuissante. Faut-il pour autant se résigner ? Tout a-t-il été mis en œuvre ? Il n’y a sans doute pas de solution miracle. Mais, ici comme ailleurs, la volonté collective peut permettre de faire bouger les choses. La réponse au chômage naît de l’analyse même du phénomène.

Comprenons bien, il existe deux types de chômages : 

Un chômage régulateur, passager. Des entreprises naissent, d’autres font faillite, de nouveaux métiers se substituent à des compétences devenues obsolètes : ces événements rendent compte de la souplesse de notre économie, de sa capacité de modernisation. L’adaptation permanente de notre activité commande, pour de nombreux salariés, l’alternance de périodes de travail et de chômage. Mais cette perte occasionnelle d’emploi doit rester transitoire, le temps de trouver un nouveau poste ou de se former à de nouvelles techniques. Ce chômage est acceptable.

L’inacceptable, c’est le chômage-exclusion, celui de longue durée, qui touche principalement la femme ou l’homme de plus de quarante ans qui perd son emploi sans grand espoir d’en trouver un autre, ou pire encore, le chômage des jeunes. On ne peut se résigner plus longtemps, au risque de graves explosions sociales, à laisser des personnes hors du monde du travail plus d’un an. D’autant qu’il se produit un processus psychologique de désespérance, on se sent rejeté de la société, et la prolongation infinie du manque de travail conduit à la perte d’identité et de volonté. Le cercle vicieux de l’exclusion se met en route, irrémédiablement, ce que notre société se devrait d’interdire. Il y a aujourd’hui au Mali plusieurs milliers de chômeurs de longue durée, une solidarité doit s’organiser de toute urgence :

           Il faut être plus exigeant et volontariste. Il faut bousculer les égoïsmes en mettant la collectivité devant ses responsabilités. Je proposerais comme la plus minimale des exigences que la loi impose un quota d’embauche de chômeurs de longue durée à toutes les entreprises.

           Aucun partenaire social ne représente explicitement les chômeurs. C’est bien le drame : le sentiment de solidarité ne joue plus envers les exclus. La puissance publique, expression d’un choix démocratique, se doit de légiférer encore en leur nom.

Pensez – vous que la démocratie apporte des solutions aux problèmes du chômage ?

           Certainement, je pense même qu’il convient de partir de là. La réforme de l’entreprise sera bien plus efficace dans la lutte contre le chômage que toute mesure administrative. Parfois, la puissance publique se doit d’intervenir pour corriger des injustices flagrantes : c’est le cas du chômage de longue durée contre lequel je propose une loi d’intégration obligatoire dans les entreprises. Mais, pour résorber le chômage, il faut modifier la logique financière. Cette réforme ne peut partir que de l’entreprise. En effet, les suppressions d’emplois répondent à un objectif de rentabilité. Les patrons affirment qu’ils ne licencient jamais par plaisir, nous voulons bien les croire; ils répondent à une logique financière. Peut-on se satisfaire de lire tous les jours dans les journaux que l’emploi baisse ?

L’expression démocratique des intérêts des salariés peut équilibrer cette logique de rentabilité à court terme. Ainsi, les dirigeants d’entreprise se verraient dans l’obligation d’étudier toutes les autres pistes avant d’envisager une réduction des effectifs. Très souvent, cet examen approfondi permettrait d’éviter une bonne part des licenciements. D’autant que la démocratie facilite un courant social qui accorde une grande souplesse de gestion aux dirigeants.

Pourquoi les entreprises qui fonctionnent bien hésitent-elles à embaucher ? Elles craignent qu’un retournement de conjoncture ne les mette en péril. La flexibilité démocratique permet seule d’évacuer cette crainte.

           Il faut reformer complètement le fonctionnement de l’Agence nationale pour l’emploi, lui donner les mêmes possibilités et le même dynamisme que les sociétés intérimaires. Le personnel qui y travaille manifeste une très bonne volonté, mais la structure s’avère inadaptée. L’ANPE convenait dans le cadre de la planification économique, en période de croissance régulière. Aujourd’hui, nous sommes face à l’internationalisation des économies, ce qui suppose une confrontation avec des logiques financières destructrices d’emploi.

           On doit imaginer un regroupement des divers services en charge de l’emploi pour ne pas disperser les efforts. Il faut mener une politique volontariste de retour à l’emploi, en concertation avec les entreprises et l’ensemble des partenaires locaux.   Tous les programmes politiques doivent évoquer l’urgence d’une reforme globale de notre fiscalité. Mais rien ne se fait.

           Je touche là à une machinerie ou tout est lié avec tout. Les petites reformes s’avèrent inefficaces et les grandes reformes demandent un courage politique considérable. Et pourtant, le problème croissant du chômage appelle une réaction rapide. Il faut briser les effets pervers. Une refonte de la fiscalité s’impose à l’évidence, je pense notamment qu’il convient de lier le taux de l’impôt sur les sociétés à l’évolution de l’emploi des sociétés. Autrement dit, les entreprises qui embaucheraient, paieraient moins d’impôts.

           De même, en modifiant la logique des prélèvements obligatoires (impôts, taxes et cotisations), on induit des comportements distincts chez les acteurs économiques, en faveur de la création nette d’emplois. Il faut arrêter d’agir en aval à coups de grandes subventions, d’indemnités, de plan de réinsertion. Il est grand temps d’agir en amont, en touchant au cœur de la logique économique déterminée par des rapports de pouvoir et de propriété. Dans le domaine de l’emploi comme ailleurs, la prévention doit suppléer les pompiers.

Il n’y aura pas de solution durable au chômage sans la prise en compte des milliers de gens dont le revenu atteint à peine le niveau de subsistance, et qui constitue une main d’œuvre corvéable à merci. Notre devoir moral, comme notre intérêt social, est de participer activement au développement de toutes les régions du Mali, par le partage du savoir et le refus de l’exploitation.  C’est cela le changement, le vrai changement auquel le peuple malien aspire pour un vrai départ.

Dr Aly dit Agali Wélé

Profession : Médecin Gestionnaire Hospitalier

 

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