Le Prix d’Allemagne pour l’Afrique 2014 d’Abdel Kader Haïdara Le combat pour les manuscrits anciens de Tombouctou distingué

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L’importance des livres manuscrits anciens (LMA) en Afrique subsaharienne reste peu connue du public continental et international. Leur genèse, leur production et leurs apports à la civilisation universelle, ainsi que la typologie et la pertinence de leur contenu demeurent du domaine de l’incroyable, parfois même dans l’esprit des élites africaines. Pourtant, ces ouvrages témoignent d’une activité intellectuelle intense pendant des siècles; activité qui a généré de nombreuses bibliothèques de manuscrits dont la plupart n’existent aujourd’hui qu’en partie. Les LMA subsahariens sont, de manière immarcescible, la réponse aux négationnistes de l’entrée de l’Afrique dans l’Histoire.

La pérennisation de ces bibliothèques résiduelles est le combat permanent d’Abdel Kader Haïdara, président exécutif et fondateur de l’ONG SAVAMA-DCI, honoré par le Prix de l’Allemagne pour l’Afrique, pour avoir, lors de l’occupation de Tombouctou par les prétendus «djihadistes», sauvé le plus possible de manuscrits de la destruction, avec ses mains périssables, selon la belle formule de Malraux. Le Prix, qu’il a reçu le 6 octobre dernier à Berlin, est destiné aux personnalités participant à la promotion de la paix, de la démocratie et du développement durable en Afrique.

Les attendus qui justifient sa distinction font état de son action inlassable pour la préservation des LMA de la Bibliothèque Mamma Haïdara et d’autres institutions, familiales ou publiques similaires. Cependant, le dévouement d’Abdel Kader Haïdara excède largement le cadre de son pays. Je puis et dois en témoigner, parce qu’il travaille, avec ma modeste participation, depuis quelques années sur des projets de bibliothèques de manuscrits pour la Guinée (Labé) et le Sénégal (Ganguel-Soulé, le village de l’érudit sénégalais Cheikh Moussa Kamara). Ainsi, il se préoccupe, autant qu’au Mali, de la sauvegarde des LMA de l’Afrique occidentale, centrale, orientale et australe.

Responsable d’une des plus belles collections de manuscrits de Tombouctou, legs de ses ascendants, il aurait pu s’en délecter et la gérer sans se soucier du reste. Mais, il sait depuis son jeune âge, pour l’avoir appris auprès de son père, fondateur de la bibliothèque familiale, que l’Africain n’existe que pour sa communauté et, au-delà, pour toute l’Afrique. C’est pourquoi, son action rejoint la lutte pour la Renaissance africaine dont les fondements intellectuels et scientifiques se trouvent dans les bibliothèques de manuscrits anciens.

Ci-dessus, j’ai douté que ceux qui avaient envahi le Nord du Mali fussent des djihadistes, parce que le vrai djihad est le combat contre ses propres faiblesses pour se rapprocher davantage de son Créateur. Tuer son prochain et détruire les témoignages de sa foi ne prouvent que la barbarie. Il n’est pas fortuit également de rappeler, en ces temps troublés par le fanatisme religieux – qui constitue avec le racisme les deux lames du sabre de la barbarie dont les contours sont bien courbes ces temps-ci – que durant les Croisades, ces guerres de la Barbarie contre la Civilisation, alors que les croisés de Godefroy de Bouillon massacraient prisonniers, femmes, enfants et vieillards (70.000 juifs et musulmans à Antioche et à Jérusalem), tout en détruisant les mosquées et les bibliothèques, Saladin, «le vainqueur fit grâce aux vaincus malgré son serment, après le refus d’une première capitulation. Il en remit en liberté le plus grand nombre, et son frère Malek el Adel payait la rançon de deux mille prisonniers. Tels sont les fruits de la civilisation. Nous avons vu ceux de la barbarie.» [1]

Pendant l’occupation de sa ville natale, Abdel Kader Haïdara a montré que le vrai musulman se situe dans la modération et du côté des lumières du savoir, fût-il au prix de sa vie. C’est pour ce geste que l’Allemagne l’a honoré. Pour autant, l’ampleur de ses activités et lui-même ne sont pas toujours connus, dans son pays et ailleurs en Afrique. C’est parce qu’il est, au sens fort du terme, une éminence grise en matière de conservation des manuscrits et de codicologie (la science des manuscrits). Ni les spots, ni l’autoglorification ne l’attirent. Il sait que dans son domaine, la discrétion est recommandée, parce que tout conservateur de LMA est un gardien de trésors ! Mais, pour mieux comprendre son engagement, il n’est pas fortuit non plus, au regard des menaces qui ont pesé sur eux et qui perdurent, d’évoquer la place des LMA dans le patrimoine cognitif, dans l’historiographie du continent et, surtout, dans la Renaissance africaine. Bien entendu, il faudrait des centaines de pages pour décrire l’importance de ces ouvrages, dans tous les domaines des sciences humaines et exactes, des savoirs endogènes et dans la production de l’Homme africain libéré des complexes de la colonisation.

Objets matériels porteurs de texte, les LMA renseignent, par exemple, sur le courant continu de relations commerciales entre l’Afrique et le monde méditerranéen, dont seuls les circuits du trafic des esclaves et de l’or sont connus. Dans un article sur la Conservation de manuscrits en milieu extrême: les bibliothéques sahariennes de la Mauritanie à Chinguetti, écrit en 1998 par l’italien Marco Sassetti, révisé en 2001 et en 2009, celui-ci note: «Le flux commercial de la fabrication du papier importé et exporté par les zones de production du bassin de la Méditerranée, entre l’Europe, le Moyen-Orient et Afrique du Nord, a produit un trafic considérable de rames de papier occidental vers les ateliers du livre du monde arabe et de la zone du Sahara et du Sahel. Ainsi, sur toute la bande entre la Mauritanie, le Mali et l’Egypte, l’art du manuscrit a survécu même au milieu du XXème siècle, avec les mêmes méthodologies constructives médiévales. Des milliers de manuscrits inédits ou inconnus en Occident sont conservés encore, tant bien que mal, dans leur lieu d’origine. La plupart d’entre eux ont été écrits sur papier de fabrication européenne, surtout italienne, apporté au Maghreb par les routes caravanières vers Tombouctou, par des trafiquants et marchands arabes et européens. L’importance des routes du commerce, pour la diffusion du matériel en papier durant tout le Moyen-Age et l’époque moderne, est qu’elle a maintenu vivante la tradition du manuscrit de la culture du bassin de la Méditerranée, en favorisant les échanges et l’intégration culturels entre l’Occident chrétien et le monde arabo-islamique, deux des civilisations du Livre.»[2]

Ce passage montre bien que l’Afrique subsaharienne était intégrée dans la grande unité culturelle créée autour du bassin méditerranéen par l’usage, le commerce, la collection du livre manuscrit du haut Moyen-Age jusqu’au XIXème siècle. Il faut aussi signaler que dans cette partie du continent, les LMA, qui remontent pour certains au XIIème siècle, sont les premiers supports de la transmission massive du savoir en Afrique subsaharienne. Car, s’il a toujours existé un corpus de savoirs endogènes dans les pays africains, ils se transmettaient par initiation, en d’autres termes de façon ésotérique, ce qui excluait leur massification. Avec l’arrivée de l’islam et de l’alphabet arabe qui le véhicule, les Africains ont donné toute la mesure de leurs capacités intellectuelles par la production d’ouvrages et de traités dans tous les domaines des connaissances et des savoirs de leur époque. De l’algèbre à la zoologie, en passant par l’astrologie, la doctrine, le droit, la grammaire, l’histoire, la littérature et, bien entendu, les sciences et techniques, en particulier dans ces domaines la médecine et la pharmacopée, les savants et les enseignants ont transcrit leurs connaissances et leurs théories. Partout, les manuscrits, malgré la cherté du parchemin ou du papier, foisonnent. Tombouctou la Mystérieuse donne le ton, suivie de Gao, entre autres cités au Mali, Pire et Koki au Sénégal, Labé et Kankan, en Guinée, Sokoto et Kano, au Nigeria, ainsi que d’autres centres qu’il serait long d’énumérer ici, s’illustrent à travers leurs universités et leurs écoles coraniques. En effet, le manuscrit est lié à une école, avec son style d’écriture, ainsi que son type d’encre et de calame. Si le cheikh, le savant, ou le chercheur produit l’original, les étudiants et les élèves sont les copistes méthodiques, sous son regard sévère et intransigeant. Au demeurant, la relation du cheikh et du disciple est calquée sur celle du maître initiateur et de l’initié dans les traditions africaines.

L’avènement de l’écriture et la production quantitative et qualitative de manuscrits sont généralement expliqués en termes de rupture avec la civilisation de l’oralité, sous l’effet d’influences, sinon de conquêtes d’origine extérieure. Les migrations d’orientaux ou leurs impacts culturels tiennent lieu de modèle explicatif général. Il est temps de réaliser que l’Afrique saharienne et sahélienne a toujours été une zone de contact, depuis l’Egypte pharaonique et l’Ethiopie, entre l’oralité et l’écriture. Le substrat indigène, avec l’adoption de l’écriture arabe, constituait, presque toujours, la souche même des essors dans la cristallisation par l’écrit des savoirs théoriques et pratiques, notamment dans les langues africaines, sans affecter la valeur d’usage des savoirs traditionnels et le maintien de leurs agences de conservation et d’apprentissage.

En tout état de cause, les sources d’information écrite recoupent celles des traditions orales, et l’une n’est pas plus crédible que l’autre. Elles recouvrent, toutes les deux, des champs d’application différents et complémentaires dans le discours scientifique relatif à l’Homme. Or, les civilisations, comme l’écrit F. Braudel, sont des «continuités» et se «définissent par rapport aux sciences de l’homme.»[3] Dans cet ordre d’idée, on peut se demander pourquoi en Afrique subsaharienne, les manuscrits, en tant qu’éléments d’information sur les sciences de l’Homme sont généralement absents des musées, particulièrement au Musée national du Mali, pays qui recèle les plus grands gisements de LMA en Afrique? Au-delà de l’aspect purement technique du rôle que peuvent avoir les musées dans la conservation des manuscrits en Afrique subsaharienne, comme en Occident et en Orient, il serait utile de revenir sur l’exclusion des manuscrits dans l’espace muséal, en partant du postulat selon lequel les sciences de l’Homme définissent un rapport à la civilisation.

L’exclusion des manuscrits date de la colonisation, époque où se sont constituées les collections essentielles des musées, sur la base d’une théorie ethnographique orientée résolument vers le rejet de la culture des populations musulmanes. Dans son scénario, l’ethnographie coloniale, en concordance avec la doctrine «diviser pour régner» de l’administration de l’époque, s’est efforcée de dresser des barrières mentales et des frontières imaginaires entre Africains musulmans et non-musulmans. La typologie des collections muséographiques, marquée par l’intérêt exclusif porté aux cultures non musulmanes, indique que celles-ci étaient considérées comme les seuls représentants de la civilisation africaine. Cette démarcation, aussi factice que les frontières qui séparent les peuples et les cultures africaines depuis le partage colonial, voulait amputer l’Afrique d’éléments non négligeables pour comprendre la continuité de ses sciences humaines et exactes.

C’est pourquoi, le combat sans répit d’Abdel Kader Haïdara se situe résolument dans le cadre de la Renaissance africaine, car les LMA offrent à ce projet de civilisation, non seulement le continuum historique dans lequel s’inscrivent les sciences de l’Homme en Afrique, mais aussi des ressorts pour rebondir, conformément à ce qu’écrivait Cheikh Anta Diop, le premier à la formuler explicitement, en conclusion de son article intitulé «Quand pourra-t-on parler de Renaissance africaine?»: «Disons, pour terminer que ce sont des ressorts que nous cherchons, au fond, dans la tradition africaine, et quand nous les trouvons, nous devons nous appuyer dessus à tout casser.» [4]

La plupart de ces ressorts que les Africains cherchent ou devraient chercher, notamment la jeunesse, se trouvent enfouis dans les gisements de LMA. En se consacrant à la sauvegarde et à leur diffusion, Abdel Kader Haïdara nous rappelle, opportunément, que l’Afrique n’empruntera la voie qui mène à sa renaissance qu’en pensant avec sa propre tête, et non avec celle des autres. Or, les LMA constituent une des ressources les plus substantielles pour cette révolution mentale. En tout état de cause, il est important de souligner que, quelles que soient sa composition et ses dimensions, et à quelque moment qu’on la considère, une société est toujours et déjà aux prises avec une culture. L’idéal serait que cette culture soit la sienne propre.

Finalement, l’action d’Abdel Kader Haïdara nous invite à nous adosser au patrimoine cognitif africain plutôt que de nous arrimer, sans discernement, à d’autres civilisations. C’est le seul moyen de les considérer comme des partenaires. A défaut, nous continuerons à être leurs émules, dans un contexte différent du leur.

Merci Abdel Kader d’avoir été là.

Papa Toumané Ndiaye, Diplômé en Histoire, Spécialiste en muséologie, patrimoine culturel et propriété intellectuelle, Ancien expert de l’ISESCO, Consultant, Dakar

 

[1]Dr Leclerc, Lucien, 1980 : Histoire de la médecine arabe. Exposé complet des traductions du grec. Les sciences en Orient, leur transmission à l’Occident par les traductions latines, t. 2, Paris, Ernest Leroux, éditeur, 1876, p. 5.

[2] Sassetti, Marco : Sauvegarde du patrimoine en Mauritanie. Les manuscrits de Chinguetti, p. 367-368, in Gaudio, Attilio, 2002, Les bibliothèques du Désert. Recherches et études sur un millénaire d’écrits, Paris, L’Harmattan, 410 p.

 

[3] Braudel, Fernand, 1987 : Grammaire des civilisations, Flammarion, col. Champs histoire, Paris, p. 49

[4]Diop, Cheikh Anta, 1948 : Le Musée vivant, numéro spécial 36-37. Passage cité par, Dioume, Oumar : Lumières noires de l’Humanité, inventeurs, héros, artistes et sportifs », IFAN Cheikh Anta Diop, Dakar, 2010, p.17.

 

Après vérification, dans les dictionnaires, Larousse et Grevisse, j’ai trouvé ceci : « Moment déterminé dans l’histoire, marqué par quelque événement ou une personnalité considérable ; période : L’époque des croisades.

Moment déterminé de la vie de quelqu’un, d’un groupe, de l’évolution de quelque
chose, du cours du temps, marqué par un fait, une caractéristique : L’époque des vendanges. À
l’époque où je vivais à la campagne. »

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