«ATT-CRATIE…» Le Sphinx et nous

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Comme dans un film policier, où des pouvoirs assis sur l’abus se font épingler par un justicier (agent, juge, officier du renseignement, avocat, victime résolue, etc.) en désaccord avec «le système», la publication du livre intitulé «ATT-cratie – la promotion d’un homme et de son clan» est devenue une véritable intrigue nationale où le maître du jeu, un super flic (individu ou groupe) tapis dans le secret du pouvoir, joue une partie d’échecs serrée au nom, semble-t-il, de «la défense de la cause républicaine». J’estime que ce feuilleton de mauvais goût dans la presse nationale interpelle tous les Maliens, car le Président de la République, qui va au delà de la personne de Monsieur Amadou Toumani Touré, est l’objet d’attaques de personne(s) non identifiée(s). Et, justement, c’est parce que nous ignorons jusqu’à la nationalité réelle du ou des auteurs que nous aurons tort de nous asseoir en observateurs ahuris, désemparés, indifférents, ou, plus graves, complaisants, de cette offensive déclenchée en ce moment. Nous avons tout au moins le devoir de nous interroger.

Mon propos, qu’il soit clair pour tous, n’est pas celui de personnes qui cherchent à faire plaisir, à se dédouaner, ou à divertir l’opinion, dans l’intime espoir inavouable d’un gain, d’une bonne grâce, ou d’un positionnement quelconque. Je suis un homme libre, d’âme, de conscience, et encore plus de plume, simplement convaincu que tout vrai militant des droits et libertés ne saurait garder le silence, cette neutralité coupable, lorsque la Nation est face à l’épreuve ; et cette affaire en est une. Nous ne pouvons revendiquer notre souveraineté intégrale en assistant sans réagir à pareille agression orchestrée qui touche la première Institution de notre République. En mon sens, il ne s’agit pas de se lancer bêtement dans un débat dont on a peine à saisir tous les contours, mais de faire la part des choses pour notre respect, le respect non négociable du peuple malien.

Autant le dire tout de suite, je n’ai pas lu le livre qui fait tant de remous dans les colonnes de la presse, tant de supputations dans les bureaux, et de discussions dans les cercles d’amis. J’ai cependant eu accès à un large extrait pour m’en faire une opinion. Ce qui, à la fois, autorise et justifie mon implication dans le débat sur la base de principes constants.

Je dois dire, à prime abord, que j’ai servi dans la haute administration avec la ferme conviction que le Président élu des Maliens était, quelque part, un bien national à protéger, à garder, à défendre- pas contre le peuple qui l’a porté à sa tête (absurde), mais contre les facteurs aliénants, les compromissions (de son fait ou non) et les subversions qui peuvent l’amener à perdre la confiance des gouvernés, ou à présenter des faiblesses préjudiciables au bon accomplissement de sa mission et, conséquemment, au sort des Maliens qu’il dirige et représente dans le concert des nations. C’est avec la farouche détermination du citoyen qu’il m’est arrivé de re-prendre la plume quelques fois pour aviser. Je l’ai fait avec l’intention de participer au débat, sachant que ces contradictions sont fort utiles dans une démocratie en construction. Il fallait pouvoir établir la différence à faire entre l’homme, Chef de l’Etat, justiciable, et l’Institution présidentielle, inviolable.

Aujourd’hui, en accord avec cette philosophie, au service de l’Etat et du civisme dans l’espace public, je me sens en devoir d’intervenir, non pour estomper les passions compréhensibles autour de ce «ATT-gate» (s’il en est), mais pour sortir de la logique émotionnelle et instaurer un climat de raison permettant à la Nation de se retrouver.
Les accusations du Sphinx, en effet, mettent en cause le Chef de l’Etat et son entourage, ainsi qu’un certain nombre de dignitaires et serviteurs de son régime, convaincus qui de corruption, de malversation, de pratique clientéliste, d’abus, de trafic d’influence, etc.

L’acte est d’autant plus marquant que l’auteur s’identifie à Monsieur Touré en parlant à chaque fois de «nos enfants», s’agissant des siens. Les faits sont suffisamment graves pour mériter, comme dans tout pays de droit, des enquêtes, une procédure, afin de confirmer ou d’infirmer les charges, de laver de tout soupçon ou de confondre les intéressés. Le Parlement, la représentation nationale, doit ici jouer son rôle en observant la séparation des pouvoirs comme il lui sied dans un régime républicain.

Je ne préjuge point de la véracité des informations livrées par ce canal anonyme, malgré leur évidente vraisemblance. Et, justement, c’est l’une des raisons pour lesquelles je réagis, lorsque l’auteur se met à distribuer des encouragements à quelques titres de la place jugés «plus professionnels» et crédibles, contrairement à certains qui auraient perçu des primes en mercenaires pour contre-attaquer. Je comprends parfaitement cette éloge, qui m’amène à dire à mes amis ainsi flattés de faire énormément attention, car le travail auquel se livre notre presse dans cette affaire manque de prudence, et partant de professionnalisme. Pourquoi ?

Tout un chacun sait ce que veut dire «la présomption d’innocence». Elle est une prévention juridique visant à éviter de causer des préjudices irréparables, inadmissibles, à des personnes innocentes, et jugées comme telles jusqu’à preuve du contraire. Des évènements récents dans le monde judiciaire français ont mis en cause un juge, et la presse dans son ensemble, pour des atteintes graves à la vie d’honnêtes citoyens, finalement blanchis dans l’affaire de pédophilie qui leur a fait vivre les pires cauchemars du non respect de ce sacro-saint principe du droit.

La liberté de presse impose au journaliste la règle de prudence quant à divulguer des informations attentatoires à l’honorabilité des personnes, sans se prémunir des garde-fous nécessaires ; un point d’éthique dans la pratique de ce noble métier. Or, jusqu’à preuve du contraire, les journaux qui diffusent les «révélations» du Sphinx ne connaissent pas l’identité du ou des auteurs. Ce que je sais de la déontologie de notre profession, c’est que le journaliste a le devoir de protéger sa source, mais, qu’il s’est donné la peine tout au moins d’identifier, devenant le gardien du secret qui doit la couvrir. Lorsque tu diffuses une information, tu dois nécessairement savoir qui la donne, si tu ne veux pas te faire manipuler, pouvant être amené à servir des causes que tu ignores.

La presse malienne a ce défaut originel, pour la plupart des organes, de se classer en partisans et adversaires indexés du pouvoir, devenant du coup des syndicats d’opinion et non des relais. Nos journalistes, le plus souvent, décrètent des certitudes au lieu de soulever des questions, oubliant qu’ils ne sont pas des «enseignants de l’information» mais des porteurs d’informations censés animer le jeu de l’opinion.

La vraisemblance des imputations du Sphinx aura donc suffi à faire prendre position dans nombre de cas, d’aucuns allant jusqu’à demander au Chef de l’Etat de «se blanchir», sans savoir qui les actionne, pour quel but, et quel rôle jouent-ils ainsi dans la stratégie du grand anonyme ? Et, si par contre ils savaient à qui ils avaient affaire, c’est une question de courage que de l’assumer, malgré les probables risques encourus.

Je peux me tromper, mais j’ai sincèrement le sentiment que le professionnalisme journalistique demande une autre démarche. Ceux qui ont forcé le respect dans l’histoire de ce sacerdoce sont ceux-là qui ont compris dans des situations similaires que voici venue l’occasion d’une véritable investigation, où l’homme de média devient un enquêteur à l’image d’un détective privé pour, en bon bambara traduit, «aller mettre la main sur la graine». Je ne dénie pas à mes confrères que certains d’entre eux soient déjà au boulot, dans les dédales de cet exercice en environnement incertain. Je ne leur apprends rien. Tout simplement, l’effet du sensationnel du livre à scandales, me semble-t-il, a certainement pris le pas sur l’analyse à tête froide du devoir en la circonstance.

Ce long développement balise le champ de mon véritable propos sur cette affaire. Nous les Maliens, nous souffrons aujourd’hui de lire et d’entendre notre pays traité «d’Etat voyou» dans des médias étrangers. Suprême affront pour notre dignité nationale. Nos pères de l’Indépendance devraient gémir d’amertume dans leurs tombes.

Si le Sphinx, le livre édité et celui annoncé, les articles dans la presse sous sa signature, ne sont d’aucune intelligence avec l’étranger, alors, il s’agit d’une affaire intérieure concevable comme telle, qui demande d’être éclaircie par les voies de droit, et réglées conformément aux dispositions légales. C’est l’honneur de tous nos patriotes, vrais et postiches, que de veiller à «la manifestation de la vérité». Les grandes démocraties ont des procédures «d’impeachment» pour disqualifier le Chef de l’Exécutif en cas de forfaiture. Nous avons également des lois qui, le cas échéant, devraient s’appliquer.

Mais, s’il s’agissait d’une éventuelle cabale télécommandée de l’étranger, notre attitude ne devrait plus être la même. Et, c’est bien ce second cas de figure qui me préoccupe sérieusement. Au passage, je suis d’accord qu’il importe moins que la source soit intérieure ou extérieure. Si les faits imputés sont avérés, nous devons être conséquents avec nous-mêmes pour sauver l’honneur national. Mais, ne soyons pas dupes.

Ce qui est inacceptable, c’est de nous mettre à nous détruire nous mêmes, à vilipender nos Institutions, à semer le désordre (justifié ou non), aidés en cela par d’autres Etats, d’autres cercles de sédition, qui ont un profit à en tirer, et pas pour l’intérêt des Maliennes et des Maliens. Notre Président, quelle que soit sa faute, n’est pas à vendre, ou à livrer. Fautif ou non, il reste un Malien. Il n’y a pas un fils de ce pays que notre Peuple ne saurait gérer, quelle que soit sa puissance. Les Maliens l’ont prouvé par le passé, ils le prouveront au besoin, quand il le faut. En invitant mes frères de la presse à la prudence, j’ai quelques réserves que je souhaiterai ici leur faire partager.

Puisque le livre est édité par une imprimerie française, il va de soi que l’identité du ou des auteurs est connue du partenaire français. Et, c’est pourtant la France qui encadre jusqu’à nos services de renseignement. On peut en conclure que l’ignorance par nos autorités de la source est voulue et entretenue par cette puissance. Pourquoi ? Au même moment, un journaliste français répondant au nom de LEPIGEON, drôle de pigeon, s’exerce dans le même registre, sur une affaire de milliards qui auraient servi à l’achat de conscience de notre premier magistrat dans le règlement de la crise ivoirienne ; un tir groupé précédé par un autre article incendiaire dans la presse algérienne sur la gestion du Nord, le tout accablant le même homme et son régime.

Toute cette charge est balancée à 6 mois des élections au Mali. Est-ce un hasard ? Ou qui veut «abattre» le Président malien ? Pour quel objectif ? Voilà des questions logiques que l’observateur est en droit de se poser, indépendamment du bien fondé de ce tonitruant bulletin de renseignements. Qui plus est, de quoi ATT s’est-il rendu coupable, pour que la presse titre sur le froid, ou la discorde, entre Paris et Bamako, entre Jacques et son ami ? Cela fait trop d’éléments qui s’apparentent à une campagne de déstabilisation systématique, programmée dans le temps et dans l’espace. On se rappelle, sous le Président Alpha Oumar Konaré, que c’est d’un journal de Niamey, «le Républicain», que des attaques en discrédit avaient également été lancées contre lui.

Le Président Touré serait-il à son tour dans le collimateur de puissances qui n’approuvent pas ses prises de position ; ou est-il trahi à nouveau par ceux qu’il croyait être des amis ? Allez savoir ! Lors du 22 septembre, célébré à Sikasso, il s’était exprimé pour dire que le retour à l’histoire était aussi «une façon de résister». Ferait-il les frais de sa résistance ?
Je ne puis ignorer dans cet échange la question du Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat – GSPC, que j’ai relevée dans mes lectures de l’extrait du livre de la controverse. La thèse d’un fief d’Al QAIDA au Nord Mali «incontrôlé» est à nouveau soutenue. Récemment, on a parlé d’un accrochage entre les Touaregs et le Groupe qui a fait cinq morts maliens. Nous comprendrons qu’on veuille doter l’Algérie et le Mali de moyens de contrôle de leurs territoires, mais n’accepterons pas que l’on vienne nous envahir, sous prétexte de «lutte contre le terrorisme», de bombes qui, au lieu de nous prémunir contre la violence gratuite, serviront à nous massacrer dans une histoire sans queue ni tête, comme en Irak. Soyons vigilants.

Pour conclure, s’il était établi que l’action du Sphinx est une œuvre de Maliens engagés pour la cause nationale, pour la patrie, je me serai certainement réservé d’intervenir, car je n’ai pas de leçon à donner à ceux qui exercent leur droit, quoique l’on dise de la méthode. Je dirai simplement, dans le souci de la légalité, que le droit s’applique dans le respect de la présomption d’innocence pour tous ceux qui sont accusés. Je ne saurai faire l’avocat d’une quelconque partie, autre que celle de la vérité, du droit, de la liberté. Ce que je crois, il nous faut respecter nos Institutions et les règles applicables devant elles consenties par tous. En attendant une certitude sur la personne du Sphinx, il faut apprécier la fouille, produire des analyses informatives, tout en évitant (s’il vous plaît) de confondre étalage et déballage.

Par Mohamed Coulibaly* Ingénieur

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