Culture du Coton au Mali : L’or blanc, source de la misère noire paysanne

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L’or blanc ! C’est ainsi qu’on avait qualifié le coton dans les années de splendeur économique. Mais aujourd’hui, pour les paysans des pays pauvres et économiquement impuissants comme le Mali, le coton est aussi noir que la misère dans laquelle ils vivent. Et cela à cause de la baisse constante des cours mondiaux, la chute progressive de la production et l’insuffisance des rendements… De nos jours, les paysans maliens ne sont pas plus nantis que leurs homologues indiens dont certains se sont récemment suicidés pour ne pas vivre la misère à laquelle la culture du coton les condamne.

 

Longtemps considéré comme le poumon de l’économie malienne, le coton représente près de 10 % du PIB et fait vivre 3,3 millions de personnes au Mali. L’or blanc a eu ses années de gloire dans un pays où la majorité vit de l’agriculture. Mais, depuis plus d’une décennie, les cotonculteurs des pays pauvres comme le Mali poussent des cheveux blancs. Le coton ne nourrit plus le paysan. Au Mali, on est loin des fastes des années durant lesquelles la Compagnie malienne du développement des textiles (CMDT) dilapidaient des millions pour organiser la fête du coton.

A la mauvaise gestion des sociétés cotonnières, se sont greffées la baisse constante des cours mondiaux, la chute progressive de la production et l’insuffisance des rendements. Les subventions à la production et à l’exportation accordées aux paysans américains et européens ne pouvaient donc qu’enfoncer davantage les Africains, Indiens et Brésiliens dans la misère. Les cotonculteurs des pays pauvres sont aujourd’hui au bord de la décadence humaine. Les conséquences socioéconomiques, voire politiques de la crise du secteur cotonnier sont telles qu’il est urgent de se pencher sur une filière sous perfusion parce qu’à l’agonie.

« La réorganisation de la filière est nécessaire, mais depuis l’annonce de la privatisation de la CMDT, prévue en 2006 puis reportée à 2008, les problèmes s’accumulent, tandis que les cours mondiaux sont à la baisse », résume un observateur. De 620 000 tonnes lors de la campagne 2003-2004, la production malienne est tombée à 589 000 tonnes en 2005, et les prévisions pour 2005-2006 tablent sur 535 000 tonnes, contre 610 000 espérées. Personne ne rêve d’un miracle par rapport aux attentes de production parce que, en plus de la démotivation des paysans, la pluviométrie a été catastrophique à certains moments cruciaux de la culture du coton. « Les pluies ont été insuffisantes durant la période des semis », argumente Mamadou Touré, de la CMDT, cité par nos confrères de Jeune Afrique.

 

De nombreux goulots d’étranglement

Mais, la mauvaise répartition d’une pluviométrie déficitaire n’explique pas toutes les misères de la filière. Elle s’enlise aussi dans la mauvaise qualité des semences, la cherté des intrants le plus souvent obsolètes, la réduction des surfaces de culture au profit des céréales, l’insuffisance de la fertilisation des sols non irrigués… Pistes rurales mal entretenues, paysans désabusés, sureffectif de la CMDT… viennent compléter ce sombre tableau qui explique en partie la non rentabilité du coton malien.

Il est évident que le rendement d’une tonne par hectare dans notre pays est sans commune mesure avec les 3 tonnes assurées au Brésil ou en Chine. « Nous semons du coton et nous récoltons des déficits comblés par le gouvernement », a récemment reconnu le président Amadou Toumani Touré. Pour la campagne écoulée, les pertes se sont élevées à 68 milliards de F CFA. On comprend alors la pression exercée par la Banque mondiale sur les autorités maliennes afin de les contraindre à se débarrasser vite de ce gouffre financier.

Mais, il est évident que la privatisation de la CMDT ne rapportera rien au Trésor public malien dans ces conditions. « On gagne bien à vendre une vache bien nourrie qu’une vache maigre », caricaturait son PDG, Ousmane Amion Guindo, après la conférence ministérielle de l’OMC tenue à Hongkong. La réorganisation du secteur n’est pas seulement une nécessité socio-économique, mais également une stratégie commerciale visant à tirer le meilleur profit possible de la privatisation de la Compagnie.

 

Les turbulences de la privatisation

Même si de nombreuses incertitudes pèsent encore sur ce processus, le Mali se dirige inexorablement vers une division en quatre zones géographiques sur le modèle du Burkina voisin. Le schéma idéal serait de convaincre un opérateur privé différent pour chaque région, qui détiendrait le monopole de la filière afin d’en assurer la rentabilité. A charge pour lui de travailler en synergie avec les paysans, d’acheter leur récolte, d’assurer l’entretien des pistes, d’effectuer l’égrenage et la vente de la fibre.

En attendant, pour inverser la tendance, l’Etat, la CMDT et le Groupement des syndicats cotonniers et vivriers du Mali (GSCVM) se sont entendus, en janvier 2005, sur un nouveau mécanisme pour fixer le prix d’achat au producteur. L’objectif visé est de favoriser le développement durable de la filière, de respecter l’équilibre des différents acteurs, les inciter à améliorer leurs performances respectives et limiter les risques budgétaires. Ainsi, le prix d’achat n’est plus déterminé en fonction du coût de production, mais des cours mondiaux.

En 2004-2005, les cotonniers ont écoulé leur récolte à 210 F CFA le kg. Ce tarif avantageux leur a assuré un revenu, mais il a creusé le trou de la CMDT, placée dans l’incapacité de s’aligner sur la concurrence internationale. Cette année, le prix est de 160 F CFA, tandis que le coût de production moyen est estimé à 187 F CFA le kg, soit une perte sèche de 27 F CFA. « Les producteurs inefficaces vont devoir faire autre chose. Le Trésor public ne peut indéfiniment boucher les trous », avertit Tiénan Coulibaly de la Mission de restructuration du secteur coton (MRSC).

 

Un mécanisme de compensation en place

Pour soulager le fardeau des cotonculteurs, le protocole d’accord Etat-CMDT-producteurs sur le mécanisme de détermination du prix aux producteurs de coton graine signé le 13 janvier 2005, un fonds de soutien avait été institué. Propriété exclusive des paysans, il a pour objet d’atténuer les effets négatifs des fluctuations du cours mondial de l’or blanc sur les producteurs.

Ce document stipule que le prix final de la campagne est calculé sur la base d’une répartition des revenus bruts de la filière entre les producteurs pour 60 % et la CMDT pour 40 %. La part des producteurs dans l’excédent éventuel sera répartie entre le complément de prix aux producteurs, c’est-à-dire la part qui sera directement versée aux producteurs en plus du prix d’achat et la dotation du Fonds de soutien.

Mais, au cas où le prix de vente du coton sur le marché mondial ne couvre pas le prix payé aux producteurs lors de la commercialisation du coton par la CMDT, le Fonds de soutien servirait à compenser les pertes de la Compagnie, dans les limites de la dotation du Fonds, du trop perçu par les producteurs. L’avantage est que ce mécanisme permet d’éviter toutes réclamations aux producteurs à la suite d’un mauvais comportement du marché mondial de la fibre.

Il met relativement les producteurs maliens à l’abri de la tragédie qui s’est récemment déroulée en Inde. Pour la campagne 2005-2006, le montant de ce fonds se chiffre à plus de 5 milliards de F CFA. Les différentes organisations professionnelles des producteurs de zones cotonnières ont plaidé à ce que ce fonds soit partagé au moins à 80 % entre les paysans et le reste devra être versé dans le fonds de soutien.

Déjà, ledit fonds fait l’objet de beaucoup de spéculations au sein du monde rural où l’on craint qu’il ne soit détourné à d’autres fins. Un risque minimisé par les responsables de la CMDT et de la MRSC. D’ailleurs, le principal responsable de cette Mission, Fagnanama Koné, un ancien ministre de l’Agriculture, ne rate aucune occasion pour insister sur l’importance du fonds de soutien aujourd’hui indispensable à la pérennisation de la culture du coton au Mali. Toutefois, son efficacité passe par la prise de décisions responsables et bénéfiques par les paysans, les premiers concernés.

« Notre filière connaît depuis des années des problèmes que nous devrons résoudre d’abord entre acteurs directement concernés avant de solliciter l’appui du gouvernement et des partenaires techniques et financiers », analyse M. Koné.

Une vision partagée par Ousmane Amion Guindo, PDG de la CMDT, qui a invité les producteurs à faire confiance à ce nouvel instrument qui pourra constituer l’une des solutions aux fluctuations du prix du coton sur le marché mondial. Ont-ils réellement d’autres choix ? Rien n’est moins sûr car aucune branche n’est trop petite dans la main de celui qui se noie.

Moussa Bolly 

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