Les révélations de Fakoly (12) : La nouvelle donne

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    Le Chef continue à remodeler son proche entourage. Mais les choses ne sont pas simples.

    La disgrâce de Sumalé ne fut pourtant ni brutale, ni immédiate. Le Chef avait encore besoin de lui et il lui évita donc le désagrément d’une totale mise à l’écart. L’ancien secrétaire permanent du Conseil militaire resta longtemps associé à Dianfa pour le traitement de certains dossiers militaires. Le patron continuait son repérage d’hommes nouveaux et même s’il ne partageait pas ses conclusions personnelles avec les deux officiers, il continuait à leur laisser un espoir de revenir dans ses bonnes grâces. Mais ni Dianfa, ni Sumalé n’étaient totalement dupes. Ils se rendaient bien compte que le Chef recoupait très souvent leurs avis avec celui de Khalil. Ce fut d’ailleurs le jeune capitaine qui eut la primeur d’une des principales décisions du patron, la réforme de la garde présidentielle. En un sens, c’était normal. Le N°1 avait fondé son choix en suivant une bonne partie des recommandations faites par son aide de camp. Il restait la touche finale à mettre, la nomination du commandant de cette garde. Le patron n’avait pas hésité dans son choix, mais il lui restait à assurer le coup. Khalil se proposa pour préparer le terrain auprès d’un ami civil de Klékagni. Cet ami devait convaincre l’officier para d’accepter ce que le Chef allait lui proposer lors d’un entretien à venir. L’échange entre les deux hommes ne fut pas des plus faciles. L’ami en question n’éprouvait pas de sympathie particulière pour Khalil qui a été pourtant un de ses camarades de lycée au milieu des années 60.

    Mais le plus délicat pour l’aide de camp c’était le fait que celui-ci n’avait aucune once d’estime pour le patron. A vrai dire, le fait de sentir Klékagni s’approcher du centre du pouvoir ne l’enchantait guère. Il nourrissait la conviction qu’au Mali ceux qui dirigeaient avaient l’habitude de presser comme des citrons, puis de rejeter dédaigneusement, ceux qui se mettaient sincèrement à leur service. Pour lui Klékagni, qui ne faisait jamais les choses à moitié, risquait d’être broyé par le milieu. Il le dit à Khalil sans détour. « Tu sais, lui lança-t-il, que Klékagni va détonner dans votre milieu. Il risque même d’être une gêne pour vous tant il est différent de vous ». L’aide de camp ne perdit pas son air imperturbable. « Eh bien, rétorqua-t-il, nous nous accommoderons de cette gêne ». De guerre lasse, l’ami civil indiqua à son visiteur qu’il ferait de son mieux pour convaincre Klékagni, mais qu’il ne garantissait rien. Cette moitié d’assurance suffit à l’évidence à Khalil qui s’en alla. Une heure plus tard, ce fut Klékagni qui arriva au domicile de son ami. Pendant près d’une heure, tous deux discutèrent de la démarche de Khalil. Ils firent le point de tous les inconvénients que contenait une telle proposition. Ils savaient qu’une proposition du Boss équivalait à une décision, mais malgré tout, ils se disaient que l’occasion était bonne pour faire entendre certaines doléances qui tenaient à cœur de l’officier para. La plus importante de celles-ci était la garantie que plus jamais les services de renseignement n’utiliseraient les installations de la compagnie pour la détention et les interrogatoires des détenus politiques. Cette demande était d’importance. Car à l’époque les hommes de Djicoroni s’étaient vus accoler une image désastreuse dans l’opinion publique malienne. Pour beaucoup, ils étaient les tortionnaires à qui revenait la sale besogne de torturer les opposants au régime avant que ceux-ci ne soient envoyés au « Grand nord », selon l’expression consacrée de l’époque.

    A la suite de ces maltraitances, on ne comptait plus le nombre d’innocents durablement traumatisés ou irrémédiablement blessés dans leur chair. C’était Tiéni, avec la complicité de Djalan, qui avait fait entrer l’horreur dans le camp au début du règne du Conseil militaire. De camp de redressement pour les éléments récalcitrants d’autres corps de l’armée ainsi que parfois des agents des forces de sécurité, le camp para devint le lieu de détention des opposants politiques de tout bord. Klékagni savait que la réhabilitation de ses hommes, et surtout la reconquête par eux de leur statut de corps d’élite, passerait obligatoirement par l’abandon du rôle détestable que les autorités leur avaient si longtemps fait jouer. Khalil fut informé de ce souhait majeur qu’il communiqua au patron. Ce fut après cela que Klékagni fut convoqué deux semaines plus tard à une rencontre avec le Chef dans le lieu de retraite de ce dernier, « Miriya So », situé en pleine zone Office du Niger. Arrivé en fin d’après midi, l’officier fut introduit par un domestique dans un grand salon cossu où on le pria d’attendre l’arrivée du Chef. Celui-ci avait entamé sa prière du crépuscule et tous ses familiers savaient que le rituel habituel était allongé par des rites subrogatoires. Bien qu’on l’eût prévenu de la longue attente qu’il aurait à observer, le jeune officier préféra rester debout au garde à vous. Le voile de la nuit s’abaissa progressivement sur les terres de l’Office et le silence n’était percé que par le croassement lointain des crapauds. Il n’était pas loin de vingt heures quand le Chef, précédé de son aide de camp, pénétra dans le vaste salon. Après avoir reçu le salut militaire de Klékagni, il invita ce dernier et Khalil à prendre place face à lui. Le patron n’aborda pas d’emblée le sujet principal de cette rencontre. Il amena d’abord la conversation sur l’instruction militaire, sachant certainement que l’officier para en était un adepte plus que convaincu.

    Effectivement, sans s’en rendre effectivement compte, Klékagni se mit à parler avec passion de ce qu’il faisait pratiquer à ses hommes : les longues marches de nuit, les exercices de maintien de la forme de combat, les sauts maints fois programmés et souvent déprogrammés faute d’avion, les manœuvres militaires à différents endroits stratégiques d’une capitale entourée de collines au relief ingrat et même les opérations de pliage de parachutes. Le Boss, lui-même ancien instructeur, suivait avec de petits hochements de tête l’exposé que lui faisait le capitaine des paras. Visiblement, ce sujet là lui plaisait beaucoup. célèbres pour la sûreté de leurs prédictions : A un moment donné, le patron adressa un discret signe de main à son aide de camp, qui aussitôt lui demanda la permission d’aller vérifier l’exécution de consignes qu’il avait données. En clair, le chef désirait rester en tête à tête avec Klékagni. Avec le jeune officier il ne tourna pas autour du pot. Pour lever toute équivoque, il commença par reconnaître le malentendu qu’il y avait eu entre lui et le corps des parachutistes, un malentendu fondé sur des informations fausses et partielles que le patron avait reçues et qu’il avoua avoir négligé de recouper. Mais ceci appartenait au passé. Le présent pour le Boss, et il ne s’en dissimula pas, était dominé par la difficulté qu’il rencontrait à s’entourer de personnes honnêtes et compétentes, capables de bien faire le travail qu’on leur confiait et animées d’une vraie ambition pour le pays. Le Chef parla pendant près d’une dizaine de minutes et pris par son plaidoyer il s’était avancé sur le bord de son fauteuil de cuir au point que les deux hommes se trouvaient pratiquement penchés l’un vers l’autre. Lorsque son interlocuteur se tut, Klékagni répondit aussi franchement que s’était exprimé le patron : « Mon Général, dit-il, vous êtes le Chef de l’Etat et aussi le ministre de la Défense. Moi en tant que soldat, j’irai là où l’armée voudrait bien que j’aille. La décision vous appartient entièrement ». Le Chef hocha la tête et dit qu’il n’en attendait pas moins de l’officier. « Mon Capitaine, lui fera-il savoir, voyez avec votre camarade de promotion comment vous allez travailler à l’organisation d’une garde présidentielle dont le commandement vous reviendra ». Les choses étaient réglées et le Chef héla Fanfiè, un domestique qui faisait office de maître d’hôtel et lui demanda d’appeler Khalil, puis de faire servir le dîner.

    A table, ce fut Khalil qui anima la conversation. Il alternait les sujets sérieux (la nécessité à aider le Chef à rebâtir un entourage plus fiable et plus réactif) et les thèmes légers (il fourmillait d’anecdotes sur les couloirs du pouvoir et avait un réel talent pour restituer avec ironie les travers des uns et des autres). Fanfiè, qui amenait les plats, jetait de fréquents coups d’œil sur Klékagni. Le jeune officier avait à ses yeux des manières différentes des visiteurs habituels du boss et Fanfiè, qui éprouva une sympathie immédiate pour lui, se dit qu’il valait mieux le mettre en garde contre ce milieu dans lequel il entrait et dont il ignorait la férocité. Juste après le dîner, le para demanda la permission de rejoindre la capitale. Son camarade de promotion le raccompagna jusqu’à sa Jeep où l’attendaient deux de ses hommes. Au moment où l’aide de camp tournait les talons et que la voiture démarrait, Fanfiè surgit de la maison avec trois gros sandwiches emballés à la main. Il se précipita vers le véhicule à l’arrêt dans l’obscurité et quand il fut assuré que Khalil était rentré sans se douter de rien, il donna ses conseils d’une voix précipitée à Klékagni : « Ne fais confiance à aucune des personnes qui tournent autour du Chef, murmura-t-il, chacune d’elle se servira au besoin de toi pour faire monter sa propre côte auprès du patron. Je les connais mieux que toi-même tu pourrais penser les connaître. Sois donc constamment sur tes gardes, et plus particulièrement vis à vis de ceux qui se disent tes amis.

    Le Chef ne sait plus très bien à qui se confier, il a essuyé tellement de déceptions ces trois dernières années qu’il se retrouve presque seul. Si nous nous voyons à Bamako comme je l’espère très bientôt, je t’entretiendrai plus longuement sur les gens que tu es appelé à fréquenter. Que Dieu te protège, car je sens quelque part que tu es un homme bon et honnête. J’aime cette honnêteté » Avant que Klékagni, un peu estomaqué par cette avalanche de conseils déballés à toute vitesse et à mi-voix, ait pu placer un mot Fanfié avait disparu aussi prestement qu’il avait surgi. En cours de route le chauffeur de la jeep, le soldat Nianankoro, lâcha un commentaire inattendu : « Mon capitaine, conseilla-t-il, à votre place je ferai confiance à cet homme. Il vous veut sincèrement du bien, cela s’entend dans sa voix. Ne rompez pas le contact avec lui, car personne ne connaît mieux une maison que les domestiques qui y travaillent. Avec Fanfiè, vous aurez un informateur privilégié, il sert à la Présidence depuis près de douze ans maintenant. Et à part l’ancien Madjoro, l’intendant domestique, il est le plus ancien de la place. Un de mes amis, le caporal Niamanto, m’a assuré que cet homme n’a pas besoin de parler avec le Chef pour savoir ce que ce dernier pense. Il le sait rien qu’en le regardant ! Ce que je vous dis là est sérieux, Fanfiè en a fait la démonstration à Niamanto. Il a un jour dit au caporal qui était de garde que ce dernier souffrait d’une petite maladie que ce dernier dissimulait à tout le monde. C’était vrai. Et quand Niamanto a pu se débarrasser de cette incommodité, Fanfiè a été le premier à le féliciter pour sa guérison. » Le caporal a été estomaqué par ces dons extraordinaires d’observation et il a demandé à Fanfiè comment ce dernier procédait. Le cuisinier lui a répondu qu’il fallait tout simplement savoir regarder les yeux d’une personne.

    Car ils reflètent clairement ce que celle-ci a vécu, ce qu’elle éprouve et très souvent ce qu’elle s’apprête à faire. « Bien sûr, avait ajouté Fanfiè, tout le monde ne peut pas traduire les messages contenus dans les yeux. Il faut un don pour cela, et ce don je le possède et un de mes oncles m’a aidé à le perfectionner ». Klékagni s’abstint de porter un jugement sur les révélations de son chauffeur, mais la vie lui avait déjà enseigné à accepter les choses les plus bizarres. Après le départ de Klékagni, le Chef avant de se retirer resta une bonne heure à s’entretenir avec Khalil. Il voulait tout d’abord recouper l’impression que lui avait laissée son visiteur. L’aide camp abonda dans le sens du commentaire positif du président avant de glisser son petit grain de sel. Une manière bien propre à lui de prendre date pour le cas où… Le capitaine, disait-il, était né sous une bonne étoile et son astre était destiné à monter très haut. Jusqu’où ? Lui Khalil ne saurait le dire. Mais les érudits qui lui avaient fait cette analyse ne se trompaient jamais. Ces théologiens de la contrée du Diapel étaient célèbres pour la sûreté de leurs prédictions et pour l’efficacité des protections qu’ils savaient ériger. Khalil les consultait d’ailleurs régulièrement pour assurer la solidité du pouvoir de son Chef.

    dirigée par quatorze chefs : La remarque de son collaborateur, qui sonnait comme une mise en garde, rendit le Chef songeur. Puis il ouvrit les deux mains en un geste fataliste et indiqua que la volonté divine s’imposait à tout fidèle. Il embraya sur un tout autre sujet qui avait trait à la purge qu’il voulait mener dans son ancien proche entourage et demanda l’avis de Khalil à propos d’un homme dont il avait programmé la prochaine disgrâce. Le jeune officier fit écho en toute sincérité au jugement critique du Chef. L’homme dont ils parlaient avait été effectivement très proche du patron et il avait joué un rôle d’avant-plan pendant les événements de février 1978. Il s’en était d’ailleurs glorifié à tout bout de champ. Mais depuis un certain temps, il semblait oublier que la fidélité était quelque chose qui se prouvait au quotidien. Il s’était donné une certaine autonomie de comportement et visiblement il avait choisi de courtiser certains cercles intellectuels du pays. Cette tentative de changer de profil agaçait fortement le Chef et l’idée de remettre à sa place son ancien camarade de promotion et homme de confiance s’imposait de plus en plus fort à lui. Mais il ne se presserait pas pour le faire, il se débarrasserait de l’intéressé lors d’un chambardement plus grand qui ferait tomber plusieurs têtes. Le boss gardait comme d’habitude une totale discrétion sur ses projets les plus importants. Cela lui assurait une totale emprise sur son entourage que stressait la moindre de ses sautes d’humeur. Quant au petit peuple, il ne s’intéressait guère aux luttes entre les « en haut de en haut », il avait déjà suffisamment à faire avec les tracasseries du quotidien. C’était un peu la même humeur désabusée qui caractérisait les « petits » de l’Armée, c’est à dire les hommes de rang et surtout les sous-officiers. Ces derniers avaient joué un rôle important lors des évènements de novembre 1968.

    Mais ils avaient été progressivement mis à la touche. Pourtant on ne pouvait pas les tenir pour quantité négligeable. Donc, si nos lecteurs nous le permettent nous allons interrompre un moment la progression de notre récit pour nous intéresser à deux d’entre eux qui avaient servi dans l’armée dès les premières heures de l’indépendance et qui ont pris leur retraite dans le milieu des années 80. C’étaient des hommes simples et droits que le port de l’uniforme n’avait pas enrichis, mais qui ont pourtant affronté le crépuscule de leur vie sans regrets et sans aigreur. Beaucoup de choses se sont passées sous leurs yeux sans qu’ils aient eu leur mot à dire. Ils n’ont pas approuvé tout ce dans quoi on les avait impliqués. Mais par loyauté, par discipline et aussi par amour de l’uniforme, ils avaient préféré taire leur désapprobation. Le premier, Sanoussi, était aspirant-caporal quand se produisit le coup d’Etat de novembre 1968. Lui et son ami y avaient pris part activement et en avaient tiré une fierté certaine. « Nous avions la conviction, me confessa-t-il, que l’intervention de la troupe était salutaire, car elle mettait fin aux dérives de nos hommes politiques et surtout aux pratiques arbitraires de la milice. Comme tous les autres soldats, j‘avais assisté avec colère à l’ascension de cette dernière qui s’était imposée pratiquement comme une « armée bis ». Elle disposait de nos tenues comme elle voulait, elle s’était même accaparée de certaines de nos prérogatives dans la défense des citoyens. Habillés de nos uniformes, les miliciens s’adonnaient à toutes sortes d’excès et de règlements de comptes au nom de la Révolution. Par exemple plusieurs fois ce sont eux qui provoquaient des feux de brousse que nous étions obligés d’aller éteindre. Une bonne partie du rejet que suscitaient ces actes au sein de la population retombait sur nous, et nos compatriotes nous en voulaient de regarder sans oser intervenir. Voilà pourquoi j’étais heureux d’avoir participé à novembre 1968. Mais après le coup d’Etat j’ai perdu assez rapidement mes illusions et j’ai suivi impuissant le lent pourrissement qui s’est opéré au sein de l’armée. Une seule année d’exercice du pouvoir m’a fait comprendre que nous n’étions pas habilités à diriger ce pays.

    La première anomalie que le nouveau pouvoir a introduite était que l’armée se trouvait désormais dirigée par…« quatorze chefs » au lieu d’un seul. Ensuite, nous avons vite réalisé les limites de ceux qui avaient pris le pouvoir. Pour la plupart, ils étaient des officiers sans grande expérience militaire (des lieutenants et des capitaines qui n’avaient pas connu le feu à part trois ou quatre d’entre eux). Ils auraient pu corriger cette lacune en faisant venir auprès d’eux des hommes avec un bagage plus conséquent. Mais ils s’en gardèrent bien, car ils n’avaient pas envie d’introduire dans leur entourage des fortes personnalités, qui auraient pu leur faire de l’ombre. Des officiers comme Kalifala, Tièba, Sayon, Mathias, Aladia et Tiécoura avaient été donc mis de côté avec les sous-officiers qui leur étaient proches. La plupart du temps, le nouveau pouvoir ne s’est pas limité à écarter des postes de commandement militaire les hommes jugés trop gênants, il s’est aussi évertué à les briser. Le Conseil militaire a inventé des complots et s’en est servi pour déclencher une véritable chasse aux sorcières. Il a ainsi pu procéder sans état d’âme à des épurations sanglantes. Mais ces manœuvres ont profondément déstabilisé l’Armée. Tous les hommes de troupe vous le diront : pour donner le meilleur d’eux-mêmes ils ont besoin de croire en un chef. C’est cette foi qui constitue l’esprit de base d’une section, d’un groupement, d’une compagnie et d’un corps. La première charrette des « comploteurs » était remplie de supérieurs que nous avions eu à respecter, parce qu’ils nous avaient menés « au feu » et avaient affronté à nos côtés des situations critiques. Connaissant leur passé et leurs mérites, aucun d’entre nous ne pouvait croire aux basses intentions que l’on prêtait à ces hommes.

    « il faut d’abord aimer l’odeur » : La scission au sein de l’Armée a été aggravée par un autre phénomène regrettable. De nombreux officiers se détournaient plus ou moins ouvertement de la troupe. Ils se lançaient dans une course effrénée aux sinécures, aux postes de ministre ou d’administrateur dans des circonscriptions juteuses, aux fauteuils de directeur général dans des entreprises d’Etat. Ils lâchaient l’Armée et logiquement celle-ci se désintéressait d’eux. Or, un officier n’est rien sans la troupe tout comme la troupe s’affaiblit sans un commandement fort. Nous avons été d’autant plus frustrés que pour remplacer nos supérieurs arrêtés ou partis à la chasse à la fortune, nous avons vu débarquer de jeunes officiers manquant d’expérience et qui, pour beaucoup d’entre eux, présentaient la caractéristique d’être « sous le couvert » d’un membre du Conseil militaire. Dans les camps pour les identifier, on les désignait rarement par leur nom. On se contentait de les indexer en fonction de leurs relations avec tel ou tel de leurs protecteurs au sein du Conseil militaire. Tout cela a contribué à déprécier le prestige des officiers au sein de la troupe. Nous, les vieux de la vieille, étions habitués à être commandés avec fermeté voilà pourquoi nous étions complètement déboussolés. Nous avons cherché autour de nous des supérieurs qui aimaient l’armée. Entendez par là, des officiers qui défendaient leurs hommes et savaient ne pas se plier aveuglément aux désirs des « patrons », en l’occurrence des membres du Conseil militaire et associés. La vie n’était donc pas facile au début des années 1970 pour un bon soldat. Car en plus des officiers souvent incompétents, il lui fallait supporter leurs épouses qui se montraient sous les traits de patronnes abusives et orgueilleuses. Quiconque connaît un peu la vie de l’armée sait que la femme d’un officier joue un très grand rôle dans l’autorité qu’exerce son mari sur la troupe. Si elle sait se montrer humble, sociable et attentive, les hommes se dévoueront corps et âme pour son mari, même en dehors du cadre militaire.

    Mais quand le cas contraire se présente, alors même un bon officier aura de fortes chances de ne pas garder longtemps le respect de ses subordonnés. Ces grandes dames, venues s’installer dans les camps, professaient un dédain à peine dissimulé pour les hommes de troupe. Elles n’avaient aucune envie de comprendre le milieu militaire et la plupart d’entre elles étaient restées comme un corps étranger dont la greffe n’a jamais pris avec les camps. Je vais te raconter une petite anecdote à ce sujet. On était au milieu des années 1970. Un jour, la femme d’un soldat de 2è classe est venue demander à la seconde épouse d’un officier supérieur bien connu si cette dernière voulait faire laver les tenues de son époux. Son interlocutrice acquiesça avec empressement et revint avec une grande bassine remplie de treillis. Elle donna le tout à la femme du soldat en disant qu’elle était bien contente de pouvoir se dispenser de cette corvée. Car, expliqua-t-elle, les treillis étaient les habits les plus durs à laver. La première épouse de l’officier, qui avait assisté au manège, ne fit pas de commentaires, mais laissa échapper un sourire narquois. Le soir, quand la femme du soldat revint avec les tenues propres, ce fut la première épouse qui sortit exprès pour l’accueillir. Elle remercia la brave dame, puis lança à très haute voix et sur un ton provocateur : « Pour pouvoir laver correctement les treillis, il faut d’abord aimer leur odeur ». Pour toutes les femmes du camp, le message était clair. Il indiquait que la seconde épouse avait rejoint l’officier pour la situation qu’il lui offrait. Maintenant qu’il soit ou non dans l’armée ne l’intéressait guère. Les braves dames du camp prirent dès cet instant en grippe l’opportuniste et ne manquaient pas une occasion pour lui manifester leur animosité. L’Histoire leur donna raison pour leur attitude hostile.

    Après les évènements de février 1978, quand l’officier fut arrêté pour s’être trouvé au mauvais moment dans le mauvais camp, la dame demanda sans hésiter et obtint rapidement le divorce. Je vous le répète les soldats, tout comme leurs épouses, ont une intuition infaillible pour déceler les bons officiers. C’est à dire ceux qui seront avec eux solidaires dans l’épreuve et à dire vrai, au début des années 70, ce genre d’hommes ne courait pas les casernes. Prenez par exemple notre ministre Niguèlin. Il avait été perçu par les hommes comme un bon chef. En ce sens qu’il se préoccupait d’une bonne dotation de l’Armée au niveau de l’équipement et du quotidien. Mais ce n’était pas un chef aimé. Pour l’être, il aurait fallu qu’il établisse un contact étroit avec les hommes et surtout les sous-officiers comme il avait eu le mérite à le faire avant novembre 1968. Il était nécessaire qu’il sache autant les comprendre que se faire écouter d’eux. Mais Niguélin s’était révélé à l’exercice du pouvoir un homme froid et réservé. Il vivait à l’écart et n’a jamais suscité ce courant d’adoration que savaient entretenir certains anciens officiers. Je vais vous surprendre en vous disant que par contre entre 1975 et 1978, le grand Chef bénéficiait de la meilleure côte de popularité au sein de la troupe. Mais son aura a considérablement faibli quand nous avons vu comment il a fait traiter ses anciens compagnons. Tiéni Niguèlin et leurs comparses ont été ligotés comme de vulgaires malfaiteurs et humiliés à la face de tout le pays. Cela nous a choqués. Déjà en 1969 nous n’avions pas apprécié non plus que de bons officiers soient désignés comme de vils comploteurs, soient emmenés enchaînés tels des criminels jusqu’à la barre des tribunaux. Cette présentation humiliante a été infligée à des officiers dont la bravoure ne faisait aucun doute. La raison ? Ces gens là avaient eu tort de réclamer le retour au strict respect de la hiérarchie militaire. Ne dit-on pas que l’acte du brave ne lui profite que rarement ? D’ailleurs, le Conseil militaire règlera ce problème de grade dès l’année suivante en attribuant à chacun de ses membres les galons qu’il lui fallait pour dominer les autres officiers.

    La règle du jeu entre militaires était claire : L’armée a ceci de particulier qu’elle n’aime pas ceux qui humilient leurs compagnons après les avoir désarmés. Ne me demandez pas de vous expliquer en détails pourquoi. Nous, les gens en uniforme, nous formons une grande famille et il y a des choses que nous devons éviter de nous faire les uns aux autres devant les civils. Je précise bien « devant les civils ». Car entre nous-mêmes à l’époque il n’y avait pas beaucoup de place pour la pitié et le pardon. J’ai été parmi ceux qui ont eu à garder Tiéni et Niguèlin. Je peux donc vous dire que cela avait été très dur pour ces deux officiers après leur arrestation. Les soldats aimaient pouvoir exercer un droit à la violence à tout moment sur un ancien chef. Dès qu’ils en bénéficiaient, ils en usaient à fond. Ils vous diront que c’était un peu leur manière à eux de faire payer leurs dures conditions d’existence à des prisonniers qui avaient longtemps vécu comme des privilégiés. Tiéni et Niguèlin ont donc été battus et torturés pendant leur détention, parfois de manière inhumaine. Moi, un aspirant-caporal de « l’ancien temps », je ne pouvais pas supporter ces pratiques. Mais chaque fois que je demandais clémence pour les prisonniers, les hommes me rétorquaient que ces officiers récoltaient ce qu’ils avaient fait subir aux autres. Ils étaient d’autant plus encouragés à continuer, qu’ils savaient que Bamako était mis au courant de ce qu’ils faisaient et ne les avait jamais blâmés. Le silence du grand Chef s’interprétait alors comme un encouragement à cette violence qui pouvait se muer, chez certains, en vraie manifestation de haine. J’ai rencontré plus tard beaucoup de jeunes que j’avais commandés et qui ont reconnu que j’avais eu raison de les empêcher de prendre part aux mauvais traitements faits aux prisonniers. J’ai été heureux de les entendre. Cela me prouvait que j’avais quelque part protégé ces jeunes, et que je les avais préservés d’un acte qu’ils auraient eu sur la conscience plus tard. Mais revenons à une réflexion que je vous ai faite. Comme je le disais, l’armée s’était mise en quête de chef à vénérer au début des années 80. Ainsi que le disait un de mes amis, qui manie l’humour : « les corps sont à la recherche de leurs têtes ». La Grande muette, comme vous les civils vous nous appelez, était un corps écartelé. Le Boss lui-même en était conscient, mais il était partagé dans les décisions à prendre. Car cette situation lui convenait et le dérangeait tout à la fois. Elle lui convenait parce que l’atmosphère de jalousie que cultivaient entre eux les jeunes officiers et les commandants d’unité lui permettait de tenir en mains tout ce monde.

    A partir du grade de capitaine, chacun défendait jalousement son territoire et se méfiait des autres. Dans une telle atmosphère, monter un complot militaire relevait de l’impossible exploit. Mais la situation dans le même temps dérangeait le Chef, car elle exposait le pouvoir à une action suicidaire et imprévisible tentée par une tête brûlée. Comme cela avait été le cas pour le fameux « coup d’Etat des gendarmes ». Quand les sous-officiers en arrivent à se dire que l’aventure est possible à tout moment, ce n’est jamais très bon pour un régime. Le Chef savait tout cela et sans qu’il ne l’avoue ouvertement (mais des réflexions dépitées lui avait échappé à ce sujet en public), les morts de Tiéni et Niguèlin l’avaient secoué et affaibli son pouvoir. Non pas qu’il ait eu des remords à ce sujet. En tant que putschiste, il savait que la règle du jeu entre militaires était claire. Celui qui jouait et qui perdait devait payer. Et le prix était fixé par le vainqueur. Mais le patron n’ignorait pas que ses deux anciens compagnons conservaient, malgré tout, des obligés dans tous les corps. Et il ne pouvait prévoir le comportement de leurs sympathisants dont la panique s’était estompée après les verdicts des procès. Quels que soient les défauts d’un homme, il se trouvera toujours des gens qui ne les voient pas. La preuve en est qu’à un moment donné le Chef en personne a eu à regretter l’absence de Tiéni, « le seul homme qui se soit mouillé à fond pour lui. » Arrivé à ce moment de sa narration, le désormais sergent-chef Sanoussi se tut et fit signe à son compagnon Fotigui de prendre le relais. Ce dernier hésita un court instant en roulant les yeux, comme s’il se demandait à quel point il pouvait me faire confiance. Puis il se fia au jugement de son ami pour se lancer à son tour dans les confidences.

    (à suivre)

    TIEMOGOBA

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    fah<span class="wpdiscuz-comment-count"><i class="fa fa-commenting"></i> 1</span>
    Membre
    fah 1
    4 années 6 mois plus tôt

    Bonjour M.Tiemogoba, je vous suis depuis les aventures de SIDIKI qui se sont achevées sans suite. Je ne sais pas d’où vienne votre inspiration car je vous admire pour vos ecritures qui reflètent l’histoire. Sur les revelations de Fakoly, il manque le n° 11. Voici mon mail:doumbiavakaramoko@yahoo.fr pour toute correspondance.
    Merci et bonne continuation

    pepstar<span class="wpdiscuz-comment-count"><i class="fa fa-commenting"></i> 28</span>
    pepstar 28
    4 années 5 mois plus tôt

    En effet Mr Fah ce serait superbe de savoir ou est passé le N°11 ???
    Et sans blague, Mr Tiemogoba vous avez le don de l’ecriture… Faites en votre metier et essayer de sortir un bouquin sur ces deux histoires, je suis sur que ca fera un tabac…
    Boe chance à vous mon frère

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