Les révélations de Fakoly (8) : Les prisonniers font la loi

    0
    9

    Les vainqueurs du 28 février éprouvent des difficultés inattendues pour récupérer les services névralgiques.

    Le Chef avait l’impression que les choses ne se déroulaient pas selon ses souhaits et que s’il n’y mettait pas bon ordre, il risquait de perdre le capital de popularité que lui avait amené l’arrestation de la « bande des trois ». Ce fut la raison pour laquelle il annula un voyage à l’étranger et donna l’instruction d’intensifier la campagne de dénonciation, c’est-à-dire de publication des portraits des personnes arrêtées et photographiées avec une ardoise au cou. Le procédé portait l’humiliation à son comble pour les familles et alliés des détenus. Mais les vainqueurs avaient d’autres préoccupations en tête, que de se soucier des états d’âme des proches des prisonniers. Le boss était tout particulièrement déçu des actions de Dèssè et de sa fameuse « Commission d’enquête nationale » qui lui donnaient l’impression de tourner en rond, et de se livrer à des brimades inutiles lors des interrogatoires menés à tort et à travers. Il y avait des fuites sur les méthodes utilisées à l’initiative de Dèssè. Le Chef prit trois décisions : Primo ; on passait du mode brutal au mode civilisé, car l’opinion publique commençait à s’émouvoir des maltraitances infligées à ceux qui avaient eu le malheur de n’être pas dans le bon camp. L’opinion publique en avait eu connaissance grâce aux rumeurs lancées par certains proches des détenus, mais surtout le puissant réseau d’indicateurs créé par Tiéni et ses acolytes du temps de leur splendeur. L’homme était détenu mais la capacité d’intoxication des éléments à leur solde n’était nullement négligeable.

    Secundo ; le patron demanda que toutes les informations ayant, de près ou de loin, trait à la gestion de l’après 28 février lui soient remontées sans que personne ne s’avise à en faire le tri. Enfin, le boss commença à surveiller personnellement le cas Dèssè. Ce dernier dérivait dangereusement. Chaque jour pratiquement, des lettres anonymes arrivaient à la « Maison du peuple » pour dénoncer ses manœuvres d’accaparement. Sa moralité douteuse était devenue de notoriété publique tant l’homme paraissait atteint d’une rage du racket. Il captait tout ce qui lui passait à portée de main sans se soucier du montant de son butin. La commission qu’il dirigeait s’était totalement discréditée et le Chef voyait partir en lambeaux ce qu’il avait présenté comme une opération « mains propres ». Les dénonciations contre Dèssè tombaient maintenant en déluge et il n’était plus possible de fermer les yeux sur les agissements de l’officier. Les autres membres du Conseil se réunirent pour juger de la situation.

    Cependant le Chef n’était pas partisan d’une solution radicale, c’est-à-dire la mise à l’écart, voire l’arrestation de l’homme décrié. Il jouait la montre, ne voulant pas sacrifier trop tôt un pion qui aurait dû jouer un rôle essentiel dans son dispositif, mais sur la moralité duquel il s’était complètement trompé. Devant les tergiversations de son Chef, Sumalé alluma des pare-feu. Il investit les services de police à la tête desquels il avait placé « son » homme, Fassaman. Ce dernier devait bloquer les fuites embarrassantes pour le nouveau pouvoir et tenter de colmater celles qui existaient déjà. Pour sa part, Fankélé, qui était entré au gouvernement, avait pris ses distances avec une opération qu’il avait contribué à monter, mais dont il se désintéressait chaque jour davantage. Il avait tort car très vite une rumeur, savamment distillée par les proches de ses anciens compagnons, commença à se répandre. Elle l’accusait de vouloir rattraper dans son nouveau département le temps perdu depuis sa sortie de l’Exécutif en septembre 1975. Le coût de construction d’un portail de son nouveau ministère commença alors à faire jaser.

    Lorsque tous ces murmures gonflèrent pour atteindre une certaine ampleur, le patron et ses hommes comprirent que la chose était loin d’être fortuite et que leurs prisonniers, qui avaient fait de nombreux obligés du temps de leur gloire, passaient à la contre-attaque à partir de leurs lieux de détention. Un soir, lors d’un conseil restreint, Fankélé, appuyé par Diaraba essaya d’obtenir du Chef qu’on envoie les gêneurs au Nord en attendant leur procès. Le boss n’était pas très chaud. Il avait besoin d’un procès exemplaire, qui conforterait sa nouvelle image. Faire partir les détenus au Nord laisserait une très mauvaise impression. Il fit savoir qu’il préférerait que les prisonniers restent en contact avec leurs avocats et préparent à Bamako leur défense. Les deux autres continuaient à insister, mais le Chef tint bon. Il ne le disait pas, mais il avait reçu certaines informations concernant ses deux alliés. Il pouvait fermer les yeux sur ces révélations, mais elles n’en étaient pas moins gênantes. Diaraba, dès l’annonce de sa nomination comme premier responsable financier de l’Etat, avait reçu de certains gros opérateurs économiques près d’une bonne vingtaine de bœufs. Tous avaient été attachés dans la cour de sa maison avant d’être confiés deux jours plus tard à un berger.

    toujours du côté du vainqueur – Fankélé de son côté n’avait pas connu de problème pour réunir la trentaine de millions nécessaires pour éteindre un problème domanial qui couvait. Seul Sumalé dans cette affaire gardait (comme toujours) le nez propre. Par contre le Chef pouvait être embarrassé par le fait que l’associé de Béréni, Horonkolo nommé secrétaire d’Etat à l’intérieur à partir du mois de mai 78, se montrait un peu trop visible, et pas toujours de la meilleure manière. Il avait dépossédé la fille de Kramo d’un cheval que la jeune fille entretenait. En le faisant, il avait dit que l’on pouvait tout prendre aux prisonniers, même leur chien s’ils en possédaient un. L’homme ne se doutait pas que des années plus tard ce principe pouvait lui être appliqué. Pour le moment, c’était les familles de vaincus qui expérimentaient jour après jour des brimades diverses. Elles avaient été expulsées manu militari des logements de fonction, et les plus chanceux eurent quarante-huit heures pour faire leurs bagages. Cela sous l’œil de surveillants qui n’hésitaient pas à se servir lorsqu’un objet leur plaisait. Le Chef sentait la dérive et décida d’y mettre fin, de la manière la plus vigoureuse. Il avait pris sa revanche et maintenant il était en quête d’honorabilité et d’envergure. Pas question donc de laisser des zélés gâcher sa nouvelle image qui restait excellente au sein de la population.

    Trois semaines après la formation du nouveau gouvernement en mai 78, le boss fit réunir tous les officiers supérieurs en poste dans l’administration pour une mise au point ferme : « Mon souci, dit-il, c’est d’amener des hommes en uniforme « propres » au sein du nouveau parti que j’ai créé ». Dans l’assistance, beaucoup retinrent l’emploi de la première personne du singulier. Ce « Je » très appuyé traduisait bien le fait que son auteur se considérait désormais seul aux commandes. Pour que les choses soient claires, le Chef conclut sur une menace à peine voilée : « Ne vous faites pas remarquer, intima-t-il, pour des fautes qui ont conduit d’autres là où ils sont aujourd’hui ». C’est au sortir de cette réunion que Horonkolo, le tout nouveau Secrétaire d’Etat à l’intérieur et Djamané, un ami personnel du Chef, demandèrent la permission d’organiser une réunion à trois au domicile du dernier nommé. Le but ? Reprendre les enquêtes en main afin d’éviter le « togo tignè » (la perte de bonne réputation). La « bande des trois » résidait depuis plus de deux mois au camp des parachutistes, la plus hermétique des garnisons, mais elle restait nocive. Avec ses amis du dehors dit Horonkolo elle menait une campagne de « décrédibilisation » qui commençait à porter fruit dans la population. Il fallait donc reprendre les choses en main. Le Chef était d’accord avec cette analyse et il demanda qu’on lui fasse de bonnes propositions. Horonkolo n’attendait que cela. Il proposa de couper « la bande des trois » de ses obligés. Plutôt que de s’acharner sur les commerçants qui avaient coopéré avec les anciens hommes forts et qui s’étaient enrichis grâce à Niguèlin et Tiéni, il valait mieux les amener vers le nouveau pouvoir. On leur consentirait les mêmes faveurs que celles accordées par leurs protecteurs précédents, ils garderaient leurs marchés d’autrefois, mais ils auraient à répondre devant de nouveaux maîtres.

    L’affaire de l’opérateur économique ségovien ne fut-il pas l’illustration de ce changement de braquet ? « Le Malien, conclut sentencieusement le nouveau ministre, est toujours du côté du vainqueur ». Djamané fit savoir qu’il épousait le même point de vue. Il dit au Chef de se méfier de Fankélé et de Diaraba. Ces deux là avançaient leurs propres pions. Le premier essayait de faire monter sa côte dans le milieu des jeunes et le second tentait de se tailler une réputation de gestionnaire rigoureux malgré le fait qu’il acceptait des rétributions en sous-main. Le Chef resta pensif avant de lâcher un : « On va voir » qui ne l’engageait à rien. Il détourna la conversation en leur apprenant que Niguèlin avait tenté de se faire transmettre une arme dissimulée dans un poulet. La manœuvre avait été éventée et le jeune soldat, qui était de garde et dont la vigilance avait été endormie grâce à un gros pourboire, avait frôlé la radiation. Klékagni était intervenu en faveur du fautif pour que, après sa punition qui serait purgée au bataillon disciplinaire de Kidal, il soit reversé dans un autre corps. Le Chef, qui avait un faible pour le jeune lieutenant, avait accepté sa requête d’autant plus aisément que c’était la seule faute grave relevée depuis plus de deux mois (ils y séjourneront pendant six mois) que ses ennemis séjournaient au camp des parachutistes de Djicoroni. Le boss admit toutefois la nécessité de vite boucler les enquêtes sur « ces gens là » pour les envoyer au Nord après leur condamnation. Il n’y avait aucun doute dans sa tête sur une telle issue. Comme les autres tentaient de lui faire établir la date du procès, il se contenta de dire que le plus tôt serait le mieux.

    de devoir plutôt que de commandement – On était en début de septembre 1978. Le boss n’avait pas voulu reconnaître en fait que des complications étaient intervenues lors des investigations. En recherchant des éléments accablants contre « la bande des trois », les enquêteurs étaient tombés sur des dossiers embarrassants pour Béréni. Le Chef, lui-même, était surpris de voir à quel point sa compagne était impliquée dans certaines opérations avec certains commerçants de la place. Il avait donné à Sumalé des instructions pour que les conclusions de la Commission soient expurgées des informations gênantes pour sa compagne. Mais il lui fallait aussi neutraliser le tandem Tiéni-Niguèlin. Le boss avait promis que le procès serait public, il lui fallait donc s’assurer que ses anciens adversaires s’abstiendraient de faire des révélations, qui mettraient le pouvoir dans l’embarras. Rien, absolument rien ne devait filtrer.

    La négociation qui s’engageait s’annonçait serrée. Il suffisait en effet que les prisonniers se sentent en position désespérée pour refuser tout arrangement et pour se lancer dans des « mises à nu » mal venues. Pour le patron, toute la subtilité de la partie qui s’engageait consistait à conclure avec ses encombrants prisonniers un « deal » qui tiendrait le temps du procès. Voilà pourquoi il fit prendre la décision de tenir le procès en deux volets. Le premier, qui serait politique, ne concernerait que la « tentative de coup d’état ». Ensuite, il y aurait un « procès économique » qui serait délocalisé à l’intérieur du pays. Après, advienne que pourra. Arrêtons-nous un instant pour un petit commentaire qui éclairera mieux nos lecteurs sur les réalités de l’époque. Ces réalités étaient très différentes de celles qui prévalent aujourd’hui. En effet, les temps changent dans notre pays et la notion d’homme fort évolue. Dans la période où se déroule notre récit, juste au lendemain du 28 février, l’homme fort n’avait pas besoin de la légitimité des urnes, ni d’un réseau complexe d’obligés. En cette année 1978, qui voyait le régime militaire faire prévaloir plus que jamais sa logique, pouvait se considérer comme un homme fort celui qui s’était assuré de la maîtrise de quatre services.

    Le premier était ce qu’on appelait la sûreté d’Etat. Tiéni, toujours bien inspiré lorsqu’il lui fallait souligner sa propre importance, avait ajouté la précision « d’Etat » au mot « sûreté ». Le second était le service de renseignement de la gendarmerie ; le troisième celui de l’armée que l’on appelait communément le « Deuxième bureau » et le quatrième, le service de renseignement de la police. Avant le 28 février 1978 le boss, qui n’était qu’un membre parmi les autres du Conseil militaire, ne tenait en main aucune de ces structures. Mais le plus étonnant, c’était que deux mois après avoir mis ses plus dangereux concurrents à l’ombre, le Chef n’avait toujours pas la maîtrise des différents services de renseignement. L’explication de cet état de fait était très simple. La police avait été décapitée et malgré les efforts de reprise en main opérés par Sumalé, le corps restait sans vrai chef. Fassaman, l’homme que le permanent du Conseil militaire avait placé à la tête des flics, ne jouissait d’aucune autorité, ni d’aucune considération parmi ceux qu’il était sensé commander. Certes, il se vantait partout d’avoir claqué la porte, début février, lors de la fameuse réunion des commissaires avec Tiéni. Mais, selon certains de ses collègues, cette opposition à son chef trouvait sa vraie source non pas dans sa loyauté au boss, mais dans le football, les deux hommes étant de fieffés supporters de clubs fortement rivaux.

    Fassaman avait été ensuite un de ceux qui avaient communiqué au patron, par l’intermédiaire du secrétaire permanent du Conseil, de précieux renseignements sur le corps. Cela n’avait pas été du tout apprécié par certains de ses collègues qui pointaient du doigt son opportunisme. En outre, ni le protecteur (Sumalé), ni le protégé (Fassaman) n’étaient des personnalités à poigne. S’il fallait les définir succinctement, on les catégoriserait comme des hommes plutôt de devoir que de commandement. C’était pourquoi Tiéni et ses acolytes, malgré leur incarcération, continuaient à garder une indiscutable influence sur ce qui restait du corps. Il n’y avait rien d’étonnant en cela, Tiéni avait régné en s’attachant ses subordonnés par des avantages divers. On avait arrêté ses fidèles les plus en vue. Mais parmi les hommes qui étaient restés en place, beaucoup lui étaient plus ou moins redevables de quelque chose. Même s’ils pliaient le dos devant les nouveaux maîtres, ils ne refusaient pas à l’occasion de rendre un « petit service » à l’ancien patron, surtout que l’émotion et la crainte des premiers mois étaient passées. La sûreté d’Etat était un corps assez disparate à l’époque, mais tous ses éléments avaient vu leur recrutement supervisé personnellement par Tiéni. Ce dernier connaissait tous les points forts, les talons d’Achille et les pensées profondes des siens qu’ils soient civils, militaires, policiers ou gendarmes.

    la côte de Niamba – En outre, lui seul pouvait dire qui était membre de son service et qui n’en était pas. Mais personne n’ignorait à l’époque que certains civils, pour leur dévouement, avaient gagné parfois plus en promotion que les hommes en uniforme. Le secret était si bien gardé dans ce service de répression que par exemple peu de gens savaient que Djalan, le chef des paras, était en réalité l’adjoint direct de Tiéni à la Sûreté d’Etat. La chose ne fut connue qu’après février 1978 et elle causa un tort énorme à ce corps d’élite. Le statut caché de Djalan n’était même pas soupçonné par son adjoint direct Klékagni. Pourtant ce dernier, sans le savoir, avait bénéficié d’une fleur que son chef lui avait fait sans l’en avertir. Ce dernier avait fait libérer son beau-père, qui était un baron de l’ancien régime et qui pour ses convictions politiques, avait été emprisonné pendant une semaine sans que le jeune lieutenant n’en fût informé.

    Tiéni et Djalan arrêtés, la sûreté d’Etat s’était pratiquement sabordée. Et les civils, qui en étaient membres, observaient un profil bas. Il fallut pour les nouveaux maîtres reconstituer le service avec uniquement les hommes en uniforme qui provenaient des différents corps ou étaient choisis par la Commission d’enquête. Cette restructuration prit au moins dix mois. Durant ce laps de temps et bien au-delà, le Chef ne contrôlait ni la police, ni la Sûreté d’Etat. Il n’avait aucune prise sur la gendarmerie non plus. Car celle-ci restait encore ulcérée par la trahison de Dula que tout le monde savait être un ami intime de Tiéni. Les gendarmes, en outre, aimaient bien leur ex-chef Niamba, qui avait toujours protégé ses services contre les tentatives de Tiéni d’empiéter sur leurs prérogatives. Ils jugeaient leur boss comme un excellent gendarme, qui avait sans doute la faiblesse d’aimer un peu trop les liqueurs, mais sur lequel on pouvait compter en cas de coup dur. Niamba l’avait d’ailleurs montré un an avant son arrestation en 1977 lors d’une altercation assez vive entre les gendarmes et les policiers, deux corps qui ne se sont jamais aimés. Faisant prévaloir son droit d’aînesse il avait exigé et obtenu de Tiéni les excuses de la police. En outre, le tout puissant chef de la Sûreté était venu jusqu’à l’Etat-major de la gendarmerie pour exprimer son repentir. Que l’un des pontes du Conseil militaire se soit, en personne, déplacé jusqu’au bureau de leur patron pour faire amende honorable avait fait grimper vertigineusement la côte de Niamba auprès de ses hommes. Inversement, Dula avait vu son étoile considérablement pâlir, les hommes ne se gênaient pas pour commenter avec ironie son attachement démonstratif à Tiéni.

    Après le 28 février, quand son rôle dans les événements filtra, Dula vit sa réputation considérablement ébranlée auprès des gendarmes qui ne comprenaient pas qu’on puisse ainsi se retourner contre un homme auquel tant de choses vous ont lié. Dula ne maîtrisera donc jamais complètement la gendarmerie, malgré que celle-ci ait eu à prendre une part très active dans l’arrestation de Niguèlin, de Tiéni et de Djalan. Pour l’opération du « 28 » nous avions « prêté nos muscles et non notre cerveau » dira, dans une formule très originale, un officier de gendarmerie très au fait de l’affaire. Comme Dula était sensé être l’homme du Chef au sein de ce corps, autant dire que par ricochet le patron ne contrôlait pas autant qu’il l’aurait voulu le service de renseignement de la maréchaussée. Le dernier élément dont nous vous parlions et qui est le plus important dans un régime militaire, était le « Deuxième bureau » de l’armée. Ce service a pour fonction d’être le baromètre de la Grande muette et de détecter le moindre signe de fièvre au sein de la troupe pour le signaler à qui de droit. Il avait connu plusieurs chefs depuis le coup d’Etat de 1968. Et voilà que Tololén, celui qui en avait la charge au moment des événements de février, se découvrait de nouvelles ambitions quand il fut nommé membre de la commission nationale d’enquête. Il lui paraissait plus intéressant au plan de sa carrière de prendre en main cette Commission en main plutôt que de rester dans ce bureau, où il était assis sur un siège éjectable et où ses efforts n’étaient pas toujours payés en retour.

    Tololén ramassa donc ses cliques et ses claques, mit à sa place un jeune officier en qui il avait entièrement confiance (on n’est jamais trop prudent) et il partit pour ce qu’il estimait être une seconde carrière. Le Deuxième bureau se retrouvait donc dans les mains d’un homme inexpérimenté et qui fut d’une utilité plus que limitée pour le patron. La chance du successeur de Tololén, qui tardait à maîtriser les fils du réseau dont il avait hérité en urgence, c’était qu’il n’y avait aucun danger de mutinerie dans les rangs. Certes, Niguèlin jouissait d’une bonne réputation en tant qu’officier, mais pas au point que les soldats se soulèvent pour exiger sa libération. En outre, les informations largement diffusées sur l’ampleur de sa fortune avaient jeté un froid, même parmi ceux qui l’admiraient. Sous-officiers et hommes de rang se disaient, avec bon sens, que le 28 février constituait un règlement de comptes entre les gros poissons et qu’eux n’avaient pas à prendre parti dans cette bataille.

    Pas de dossiers solides – Parmi les officiers, beaucoup avaient d’autres soucis que de penser à un coup d’Etat. Par le jeu des arrestations, des places se libéraient et des possibilités de promotion apparaissaient pour ceux qui étaient à l’affût. Les plus pressés essayaient d’ailleurs de donner un coup de pouce au destin en se répandant en sous-entendus et en calomnies contre les supérieurs dont ils guettaient la place. Bref, l’armée était devenue un chaudron où bouillonnaient des appétits pas très avouables. Mais l’essentiel pour le boss, c’était que ces appétits s’arrêtent au seuil de son pouvoir. Aussi laissait-il faire et recueillait-il avec une mine impassible les dénonciations que venaient lui faire les opportunistes. Le seul embarras (mais il était de taille) de la situation du « Deuxième bureau » renouvelé, c’est qu’à cause de l’inexpérience de son titulaire, il ne pouvait pas constituer des dossiers solides contre la « bande des trois ». Le Chef voulait qu’on prouve que ses adversaires s’apprêtaient à faire une levée de troupes pour le démettre et plonger le pays dans un bain de sang. Mais le service de renseignement des Armées fut bien incapable de réunir des éléments solides pour étayer cette thèse. Ou même d’en fabriquer.

    La tentative de levée des troupes ne put être établie que contre les adjoints de Tiéni, à savoir Togotan et Youba. Le procès de « la bande des trois » qui aurait dû être retentissant s’annonçait mal. D’autant plus que dans l’opinion publique, le vent avait tourné. La période de grâce s’achevait pour les vainqueurs et l’intoxication, menée par les réseaux des prévenus, était plus active que jamais. En outre, les dossiers économiques, qui auraient dû être accablants notamment contre Niguèlin, se vidaient de leur substance, car ils recoupaient des activités menées par Béréni et le Chef avait donné des instructions pour que le nom de sa compagne ne transparaisse nulle part. Niguèlin avait certes détourné beaucoup d’argent, mais il n’avait pas oublié de servir matériellement le boss en personne qui s’était lancé dans d’importants travaux champêtres. Les engins du génie militaire avaient été mobilisés pour les dessouchages et l’égalisation du terrain sans compter des tracteurs. De plus Béréni lui était redevable sur le plan financier. Le patron avait donc de sérieuses raisons de se faire des soucis. Il cherchait, avant tout, à donner une version honorable des arrestations de février, afin d’éteindre les rumeurs de règlements de compte qui se faisaient entendre de plus en plus fort. Mais pour cela, il avait besoin de dossiers solidement ficelés. Or, ses hommes étaient incapables de les lui fournir, tout simplement parce qu’ils ne pouvaient pas faire travailler à fond les réseaux de renseignement des différents corps.

    Le Chef était si exaspéré par les piétinements des hommes chargés de l’instruction du procès que devant un de ses collaborateurs civils il laissa échapper en début juillet, cette réflexion pleine d’amertume : « Que Dieu nous garde des incompétents ». Voyant qu’il n’y avait rien à tirer de son entourage, il se décida à prendre lui-même les choses en main. Il fit appeler Tololén et le chargea d’une mission toute particulière. Après son départ le boss demanda à Sumalé (« sa conscience » comme l’avait surnommé un journaliste étranger) de venir le voir toutes affaires cessantes. Les deux hommes s’enfermèrent pendant près de deux heures pour discuter et rien ne filtra de cet entretien exceptionnellement long. Deux jours plus tard, les prisonniers, que Tololén venait interroger (on devrait plutôt dire « sonder » car c’était cela la mission qui lui avait été confiée) à des heures tardives au camp para sans la présence de Dèssè de plus en plus discrédité, commencèrent à se montrer passablement coopératifs. Certains d’entre eux manifestèrent même une humeur joyeuse assez inexplicable. Un jour Tiéni, qui ne pouvait se débarrasser d’un petit sourire satisfait, fit demander le jeune lieutenant Klékagni. Ce dernier, intrigué par cette requête, hésita avant que l’un de ses sous-officiers les plus écoutés ne lui conseille d’aller voir ce que lui voulait le prisonnier. Rendre visite à Tiéni n’engageait absolument à rien, expliqua l’ancien. L’ex-chef de la Sûreté savait bien que le lieutenant des paras était imperméable à la flatterie et à la corruption.

    Klékagni se laissa convaincre, mais il prit cependant ses précautions. Il informa par téléphone le capitaine Tololén dont dépendait la garde des prisonniers. Son supérieur se montra franchement emballé et encouragea chaudement Klékagni à accepter l’invite. Le lieutenant s’était entouré de toutes les garanties, mais l’initiative de Tiéni ne lui plaisait toujours pas. Il indiqua à son prisonnier l’heure à laquelle il viendrait le voir tout en faisant attention de placer son arrivée à 17 heures au moment où le camp était encore animé. Il s’assura que les portes d’un bureau du bâtiment du futur bataillon, qui tenait lieu de cellule aux célèbres prisonniers, resteraient grandes ouvertes pendant tout l’entretien. Klékagni salua brièvement Niguèlin qui eut un mouvement de recul et s’approcha de Tiéni. La première question de celui-ci le prit complètement au dépourvu : « Est-ce que mon équipe a bien gagné sans l’arbitre ? » demanda-t-il à brûle pourpoint. Klékagni comprit que l’autre voulait parler de la finale de la Coupe du Mali dans laquelle était impliqué le club de l’ancien directeur de la Sécurité. Il répondit par l’affirmative.

    uniquement de football – Le petit homme se mit alors à faire des sauts sur place en jetant ses bras au ciel en signe de joie : « On ne pourra pas dire que j’étais là pour influencer les arbitres, mon club est le plus fort, je l’ai toujours dit s’exclama-t-il ». Le jeune lieutenant était passablement estomaqué. Voilà un homme qui risquait la peine de mort et qui ne trouvait rien de plus important que de se renseigner sur le sort d’un match. Si ce n’était pas de l’inconscience, cela y ressemblait. Passée cette parenthèse sportive, les trois hommes s’assirent, les soldats de garde, comme pour respecter leur entretien, regardèrent ailleurs. Pendant près d’une heure, Tiéni parla à mi-voix, sur le ton de la confidence. Assis en face de lui, le visage apparemment impassible, Klékagni l’écoutait. Il s’efforçait de ne rien laisser voir de ses sentiments. Mais en entendant certaines informations, il ne pouvait s’empêcher de hausser les sourcils sous l’effet de l’étonnement.

    Quand Tiéni eut fini Niguèlin, qui s’était vite ressaisi, avait écouté sans placer le moindre mot se pencha à son tour vers le jeune lieutenant et lui parla à voix basse. Cela ne dura que dix minutes. Aux termes de ces confidences Klékagni prit congé d’eux. Le crépuscule était tombé et les deux compagnons regagnèrent leur chambre que l’on boucla à double tour. Un silence profond s’installa sur les lieux. Les détenus savaient qu’aux alentours d’une heure du matin, ils seraient réveillés par leur geôlier Tololén et que les questions allaient recommencer. Mais cette nuit là, ils ne reçurent aucune visite. Le lendemain, le directeur de la Sécurité d’état (le mot sûreté avait été changé contre Sécurité) téléphona à Klékagni pour prendre de ses nouvelles et aussi pour tenter de savoir ce que Tiéni avait bien pu lui dire pendant leur long entretien. « C’est incroyable mais on a parlé uniquement de football », s’entendit-il répondre.

    L’enquêteur savait pertinemment qu’il n’obtiendrait rien de plus de son cadet. Il fit donc part à ce dernier du désir du boss de le rencontrer dans ces tout prochains jours. Le lieutenant savait que quelque part on essayait de le manipuler. Mais il savait aussi qu’il ne dirait rien à ceux qui tenteraient de savoir le contenu des confidences de Tiéni et Niguèlin. Bien des années auparavant, un vieil oncle lui avait enseigné que l’homme honnête était celui qui savait garder un secret. Cela quoi que sa discrétion puisse lui coûter. Klékagni savait qu’il était un officier loyal à ses supérieurs, mais il se voulait par-dessus tout un homme honnête. Il était donc bien décidé à ne pas révéler ce que lui avait dit les deux anciens membres du Conseil militaire. D’autant plus que cela ne menaçait pas la sécurité du pays et que lui n’utiliserait jamais ces confidences contre qui que ce soit. Heureusement pour lui, il ne fut pas mis dans l’embarras : l’entretien annoncé comme imminent avec le Chef n’eut pas lieu.

    (à suivre)

    TIEMOGOBA

    NB - L'auteur de cet article est seul responsable de son contenu.