Mariage : Les messagers de l’espérance !

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    Ils sont incontournables et leur mission sociale est bénévole. La récompense est morale.

    Le mariage est l’union de deux familles et non de deux personnes. Ce principe fondamental favorise la bonne intégration de la femme dans sa nouvelle famille. Au Mali comme un peu partout en Afrique, le mariage est soumis à l’accomplissement intégral de certains rituels dont la diversité fait la richesse des cultures nationales. Toutes les ethnies suivent des procédures propres pour sceller le mariage. Le présent article met l’accent sur le rôle des « facilitateurs » ou « démarcheurs » de mariage. Ces personnes jouent un grand rôle dans l’union de la femme et de l’homme. Ils seront toute la vie les protecteurs discrets du futur foyer conjugal. La première étape du mariage est réservée à ces intermédiaires sociaux. Ils prennent contact avec la famille de la future épouse d’un ami ou du fils d’un parent allié. Ils appuient toute famille qui fait appel à leur entregent.

    La profession de démarcheur est une fonction sociale à part entière. C’est une mission bénévole qui incombait surtout au griot et à d’autres hommes de caste dans la majorité des localités du pays. Mais comme il se dit, « l’exception confirme la règle ». Dans la zone de Dioïla, c’est le père du prétendant au mariage qui va lui-même demander à la future belle famille la main de leur fille. La mission sociale des démarcheurs est bénévole. Toutes les procédures du mariage commencent par les premiers pas de ces messagers. Ils apportent la bonne nouvelle aux parents dont les filles sont en âge de se marier. La procédure est souvent très longue et demande de la patience. « Si les démarches ont lieu à Bamako, on va très souvent vers une personne qu’on a jamais connue auparavant dans la mégapole qu’est devenue la capitale aujourd’hui. Dans ce cas, nous devons être patients. » explique, le vieux Moussa Diabaté griot et facilitateur de mariage depuis des décennies.

    MISSION DE RENSEIGNEMENT. Ce grand griot développe les différentes étapes qui balisent le chemin du bonheur conjugal des futurs jeunes mariés. L’envoyé prend langue avec le papa de celle qui est convoitée par son mandataire. L’auguste émissaire apporte à la famille de la future fiancée afin d’amorcer le dialogue un présent symbolique de 10 colas et une somme 500Fcfa.

    Ce premier contact est une mission de renseignement. La fille ou la femme adulte visée n’est-elle pas déjà promise à un autre prétendant ? Si ce n’est pas le cas le facilitateur négocie l’accord des parents. Il retourne chez lui en ayant transmis aux éventuels beaux parents les dix colas, « le tougossi woro » pour signifier la pureté des intentions de ceux qui ont mis en mission l’envoyé auguste. La réponse lui est transmise quelques jours plus tard lors de sa seconde visite. Une réponse positive lui permettra de continuer sa mission. Il sera désormais l’intermédiaire entre les deux familles prêtes à unir deux adolescents ou deux adultes. C’est ainsi que débutent les procédures des fiançailles. L’homme de confiance des deux familles, « celui qui dégage le chemin qui débouche sur l’union conjugale », en accord avec la famille du jeune homme apporte à leur futur beau père trois lots de 10 colas et la somme de 1500Fcfa. Ces colas sont distribués dans la famille de la femme convoitée aux pères, aux mères aux frères et aux sœurs. Ils sont informés que les patriarches ont accepté de donner Fatoumata ou Awa en mariage. Le facilitateur obtient un autre rendez-vous. La belle famille se donne le temps de fixer la dot. Le griot Moussa Diabaté indique que la dot est symbolique. Elle est fixée par les mères et les tantes de la jeune fille.

    De nos jours, à Bamako, la dot inclut une somme qui varie de 50 000 à 200 000 Fcfa et un panier de colas. Le plus souvent les familles à travers l’intermédiaire négocient la baisse du montant de la dot. Il revient au facilitateur d’apporter en personne à la belle famille le panier de colas et la somme convenue. « Le travail est fait dans le strict respect de nos traditions et coutumes » souligne Moussa Diabaté. Selon le doyen Madou Kouyaté, ancien militaire et griot résidant à Bamako-coura la démarche matrimoniale traditionnelle est un service social qui n’a pas de prix. Cependant quand la famille qui a demandé le service du démarcheur est satisfaite elle lui offre un boubou, de l’argent au moment de la confection des trousseaux de la mariée. Mais aucun don matériel ne peut égaler la valeur sociale du succès de la démarche. « Personne ne peut payer nos services à sa valeur réelle » a souligné Madou Kouyaté. La plus grande satisfaction est d’assister aux baptêmes et aux mariages des enfants des couples qu’ils ont unis. Le démarcheur est choisi en fonction de ses qualités de bon orateur. On ne choisit pas les jours par hasard. Tous les jours ne sont pas propices pour entamer la plaidoirie matrimoniale. Par expérience Madou Kouyaté conseille le jeudi, un jour particulier et très approprié.

    « Quand j’arrive dans la famille de la jeune fille, après les salutations, je décline mon nom, le but de ma visite » explique Kouyaté. Il justifie sa visite en ces termes : « Je suis griot, je m’appelle Madou, c’est ma première fois de venir chez vous. Je suis l’envoyé de telle famille, et nous avons vu « quelque chose » chez vous que nous apprécions à sa juste valeur. » Avant d’arriver dans la famille de la future fiancée l’émissaire sait avec qui il va s’entretenir. C’est généralement le jeune frère du papa de la fille ou son grand frère considéré comme le parrain. Le père géniteur n’a pas le droit d’interférer dans cette affaire. La jeune fille et son homme sont déclarés fiancés au cours d’une cérémonie familiale de répartition du panier de colas et d’une partie de l’argent de la dot aux mères et tantes de la fiancée. Leur union est connue et autorisée par toute la grande famille et la communauté. Cependant, estime le vieux Diabaté cette mission noble et de haute portée sociale de facilitation du mariage est en train de perdre actuellement son caractère sacré dans la cité des « Trois caïmans ». Ce relâchement découle du manque de considération de la jeune génération. Les jeunes par négligence ou inconscience, ont mis de côté des valeurs ancestrales jugées « vieux jeu ». Ils n’entretiennent plus de rapports suivis avec celui qui a mis ses connaissances de la société à leur service. Après la célébration du mariage, ils n’accordent plus d’importance au messager traditionnel dans son rôle de suivi des premiers pas du couple dans la vie conjugale.

    ATTITUDE INGRATE. Notre interlocuteur témoigne qu’il ne se souvient plus du nombre de mariages devenus réalité grâce à ses efforts de médiation. « Avant, les jeunes mariés m’accordaient des égards. J’étais consulté souvent pour donner mon point de vue sur certaines décisions que les jeunes couples s’apprêtaient à prendre. Il est reconnu de tous qu’il n’ y a pas de vie de couple sans problème. C’est quand une crise survient que nous démarcheurs devons être saisis le plus tôt. », conseille le vieux Diabaté. Il a eu dans le temps à étouffer plusieurs tensions dans les jeunes couples pour empêcher le divorce. En ces temps lointains, la reconnaissance du mérite des nouveaux mariés a valu au vieux d’avoir à Bamako et ailleurs plusieurs homonymes. Mais le vieux griot estime qu’il ne sent plus cette marque de reconnaissance de la part de la nouvelle génération. Certains jeunes mariés font semblant de ne pas le reconnaître dans la rue quelques mois après la célébration de leur mariage. Cette attitude ingrate des jeunes est à la base de la prolifération du divorce dans notre pays.

    Le messager traditionnel pour nouer le mariage est un recours social très utile dans la stabilité des familles. Il est le pigeon de la paix. Il apporte la parole qui détermine le destin d’une femme et d’un homme ; le devenir de deux familles désormais alliées à vie. Le vieux Moussa Diabaté murmure amer dans sa barbe que « les jeunes de plus en plus décident seuls du choix de la conjointe et de la date du mariage. La nouvelle génération se marie entre elle ». Le regard rêveur il constate que « si pour certains cette liberté de choisir ou de décider, sans l’avis d’une large frange de la parenté, est une avancée en matière de droits de l’homme, elle sonne le glas de certaines de nos valeurs et fondements du mariage ». Dans l’exercice de leur travail les démarcheurs rencontrent de nombreux problèmes. Ces problèmes se situent généralement au niveau de la famille de celle qu’on demande en mariage. L’argent est au centre de ces conflits. L’appartenance à une caste bloque parfois les intentions de mariage. Le griot et grand démarcheur de mariage Madou Kouyaté a été confronté à ces genres de situation. Il relate sa mission à Daoudabougou dans la famille Traoré. « Quand je me suis arrivé dans cette famille le père déclaré qu’il ne pouvait pas accorder la main de sa fille à un homme de caste » se rappelle le doyen Madou.

    Le papa insistait sur le fait que le prétendant, un jeune ingénieur appartenait à une famille Kouyaté. J’ai encore dans les oreilles les propos courroucés du père de la fille, un Diarra de Ségou : « on n’a jamais fait ça dans mon village ni dans ma famille, il est hors de question que j’accepte cette union ». La deuxième cas c’était à Djicoroni Madou Kouyaté explique que cette fois les parents n’ont même pas dit la raison de leur refus. « Le jour où je me suis rendu dans cette famille le tuteur et parrain n’était pas présent. Le lendemain à 9h j’étais chez lui. Après les salutations et les présentations je lui ai fait part du but de ma visite. Ce jour là je n’ai pas pu avoir de réponse. Le père seul ne pouvait pas prendre la décision. Depuis le vieux renvoyait toujours mes rendez-vous au lendemain. Ce mariage a été empêché et on n’a jamais su le pourquoi » se rappelle-t-il. Madou Kouyaté précise que la démarche matrimoniale en faveur de gens qui ont appris à se connaître est très facile à faire aboutir. Les démarcheurs sont présents tout au long de la vie conjugale des couples qu’ils unissent. L’ancien militaire est fier d’avoir empêché un divorce précoce dans une des familles Koné à Bamako coura.

    La jeune mariée F. Traoré était prétentieuse. Elle avait beaucoup de défauts et parlait mal à tous. Le comble est qu’elle ne savait pas préparer. La bru incommode avait été renvoyée chez ses parents. « La famille de F. Traoré a fait appel à mon service pour faire réintégrer l’épouse sur le point d’être répudiée. J’ai persuadé la belle famille de la volonté de leur bru de se plier à la discipline de son foyer conjugal » a conclu le messager de l’espoir. Les jeunes bamakois ne sont pas les seuls à piétiner nos coutumes reconnaît par ailleurs le vieux griot. Il raconte qu’il s’est senti ridicule il y a juste une semaine avant notre entretien. Il nous confie les raisons de sa frustration. Il a croisé en ville le père d’une fille dont il avait entamé depuis un moment les démarches matrimoniales. Le griot nous fit le récit suivant de leur dialogue. « Par gentillesse, après les salutations d’usage, en bon griot je lui ai dit de patienter. Dans les jours prochains j’irai personnellement voir l’autre camp pour hâter la célébration du mariage qui tarde. A ma grande surprise, le papa m’informa que la question ne se posait plus, d’autant plus que le prétendant avait désisté de sa demande de mariage » nous relate Moussa. Très choqué le vieux se rendit chez le père du jeune homme en question. Ce père inconscient lui avoua qu’il n’avait pas jugé important de mettre le griot au courant de la volte-face de son fils. Le vieux griot Moussa Diabaté, courroie sociale de la sagesse malienne, n’est pas prêt d’oublier cet affront. Le temps a changé sous nos cieux. Les hommes aussi.

    M. A. Traoré

    F. Nafo

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