Conflit foncier dans le Gegneka (cercle de Dioila) Comment les hommes de Kafougouna exproprient les paysans

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Avec le jeu de ping pong auquel se livrent le maire, le sous-préfet, certains Chefs de villages et leurs acolytes, le Gégnéka (commune rurale de Fana, cercle de Dioila) ressemble de plus en plus à une poudrière qui ne tardera pas à exploser. Lors de l’enquête que nous avons menée sur place, le lundi 18 juillet, certains ne sont pas passés par quatre chemins pour mettre sérieusement en garde "ceux qui ont bradé leurs terres aux plus offrants et continuent cette pratique au détriment des paysans". Nous avons surtout constaté un malaise profond au sein de cette population très pauvre du Gégnéka.

 

Lundi 18 juillet 2011. Nous arrivons à Fana pour rencontrer quelques habitants et producteurs victimes d’expropriation que nous avons contactés, il y a quelques jours. Le lieu de rendez-vous est la maison de jeunes. Au lieu de cinq personnes, nous en trouvons une bonne cinquantaine. Les visages sont marqués, la mine serrée et chacun est prêt à tout déballer. Prêt à trouver, à travers notre présence, un certain réconfort. En tout cas, pour ces quelques heures qu’ils passeront avec nous.

 

Comme Almamy Diané qui évoque "la gestion calamiteuse du maire" : "La gestion communale est inqualifiable. Les impôts, le PDSEC (programme de développement sectoriel communal) sont enterrés. Nous ne pouvons même pas en discuter avec le maire. Il n’y a plus de cadre de concertation, plus de gestion concertée. Il dirige tout et veut être seul à tout faire. Seuls ses avis sont à prendre en compte. Je crois que c’est une sorte d’impunité qui le pousse jusqu’à vendre les terres comme des petits pains".

 

Justement, la terre. Un sujet très sensible, un sujet qui coupe le sommeil de certains Gégnékas. Sidiki Samaké, par exemple, s’est vu confié une parcelle de 25 mètres sur 20, il y a quelques années. Avec le nouveau maire, Ismaïla Diaby, tout est devenu "caduque". Comme celle-ci, ce sont plus d’une centaine de parcelles qui ont été reprises par l’actuel maire et revendues à d’autres personnes. Notons que le maire, Ismaïla Diaby, collabore avec un groupe de "traqueurs de terrains". D’ailleurs, il ne s’en cache pas.

 

Passons à une autre victime : Komakan Baba Diarra.  Lui dénonce, preuve à l’appui, que le maire a morcelé le domaine commercial et la place réservée au stationnement des transports en commun. Sur place, nous nous sommes rendus à l’évidence. Tout est matérialisé, soit par des piquets soit par des plaques sur lesquelles des numéros sont inscrits. Des places publiques à Fana, il n’en existe plus.

Selon nos informations, elles ont été morcelées en plusieurs centaines de lots. Dans sa course effrénée à l’argent facile, le maire est allé jusqu’à vendre le terrain d’un ancien sous-préfet de la place au Badiallan, avant de se rétracter et de lui donner une autre parcelle. A qui appartient cette dernière ? On le saura certainement bientôt, car à Fana ville, les maires se succèdent et les attributions ne font que recommencer.

Plus drôle ou plutôt rocambolesque, c’est cette histoire qui coure les rues de cette petite ville, située à une centaine de kilomètres de Bamako : le maire a été menacé de mort et aurait porté plainte à la gendarmerie. Au fait, cette histoire tire son origine dans la vente d’un TF (Titre foncier). En effet, Mamadou Diarra, qui veille sur ce TF, a eu la malchance de se retrouver nez à nez avec Ismaïla Diaby, car celui-ci venait de vendre ladite parcelle à un architecte du nom de Mamadou Dembélé. Pourtant, l’architecte n’avait sur lui qu’un duplicata (écrit en rouge) de l’ancienne lettre d’attribution. Seulement voilà: le numéro dudit duplicata a été gratté et falsifié. A notre demande de savoir si cette histoire était vraie, le maire ne nous a même pas donné le temps de lui montrer des preuves. "Ces gens-là, je les connais, ils veulent ma peau, mais ils ne m’auront jamais. Je suis ici à Fana pour travailler et les gens croient que je m’enrichi. J’ai investi mes efforts pour construire une mosquée et mes détracteurs pensent que je gaspille tout l’argent…". Immédiatement, nous lui avons demandé sur quels fonds la mosquée en voie de réhabilitation. Nous n’avons pas eu de réponse précise. Dans la matinée, ce que M. Diaby ne sait pas, c’est que nous nous sommes renseignés sur la question: l’argent utilisé pour construire la mosquée provient de la vente des terrains. Normalement, le maire devrait le faire en commun accord avec le Conseil communal. Mais, pour être seul sur le podium et surtout masquer les nombreuses casseroles qu’il traîne derrière lui, il n’hésite pas à montrer à tout étranger qui passe par-là, le chantier. Nous, aussi, avons eu droit à cette visite guidée.

 

Et parmi les nombreuses casseroles, il y a ce terrain du défunt vieux Cissé (30 mètres sur 30). Il l’avait acheté pour ses enfants. Après le décès de son épouse, les enfants sont devenus orphelins. Le terrain, lui, est tombé sous l’œil des "chasseurs de prime". Résultat : vendu à une autre personne. Abdoulaye Gassambé a qui le vieux Cissé avait confié ce terrain, jure de mourir pour la parcelle. Il se bat toujours. Dans la ville de Fana, la liste est longue. On dénombre environ 318 lots qui ont été ainsi revendus officiellement. Officieusement, l’addition est plus que salée.

Pour justifier cette spéculation foncière, le maire brandi la loi 08-76 de 1988. Elle dit, en substance, que "faute d’avoir investi sur la parcelle en l’espace de trois ans, elle vous sera retirée sans aucune dépense administrative". Mais le maire le dit, lui-même. Sans pour autant regretter. "C’est le hic dans la lettre d’attribution". De plus, il se bombe le torse et "met au défi toute personne qui pourra lui prouver qu’il a retiré un terrain inoccupé pendant moins de 10 ans". Cette loi fait gambader Ismaïla Diaby jusque dans les exploitations agricoles des pauvres paysans. Cette loi, tombée en désuétude, n’a pas pu être appliquée à Bamako, le maire du Distrcit en sait quelque chose. Alors, pourquoi à Fana on en fait une arme d’expropriation, au vue et au su du ministre de tutelle Kafougouna Koné.

 

Exploitations  agricoles : l’autre terrain de chasse

De Warsalla à Ouerikila en passant par Dien, Kalifabougou, Tientina, Ndjinina, le maire de Fana a fait et continue de faire parler de lui. Même s’il rejette en bloc les accusations qui sont portées contre lui, plusieurs documents soumis à notre appréciation ne le blanchissent point. Au contraire.

A Warsala, environ 6 kilomètres de Fana, le problème foncier dure depuis son arrivée, selon les différents témoignages que nous avons recueillis. Sur l’un des nombreux documents que nous avons reçu, le maire demande à un certain Sinaly Bagayogo de "se munir de l’avis des siens", car, écrit-il plus haut, "le champ de ce dernier lui a été attribué depuis les années 1929 par la chefferie traditionnelle". Or, notre enquête nous a prouvé que ce même Sinaly Bagayogo, Conseiller à Warsala, est impliqué dans plusieurs ventes illicites de terres. Certaines lettres adressées aux autorités locales l’attestent. Lors de notre entretien avec le maire, les premiers mots concernant la vente des terres dans les villages ont été plus que limpides : "Je n’ai rien à voir avec la vente des terres villageoises". Alors, M. le maire, pourquoi votre signature et votre numéro de téléphone figure sur le document daté du 21 décembre 2010 et adressé à ce conseiller du chef de village de Warsala pour prouver que les terres, ci-dessus, mentionnées lui appartiennent ? Là encore, nous avons entendu tout, sauf du concret. Une fois de plus, nous avons découvert que le maire voulait vendre ces terres de plusieurs hectares avec la complicité de M. Bagayogo. Ismaïla Diaby est allé jusqu’à mentir aux paysans qu’une usine y sera bâtie. A la grande surprise des villageois, l’usine se retrouve aujourd’hui dans l’enceinte de la CMDT, à Fana. M. Diaby, essayant de répondre à cette accusation fondée s’est rabattu sur le sous-préfet, Zan Diarra. Il n’a pas manqué d’enfoncer le clou en affirmant que "Zan Diarra avait fait cette transaction seul et qu’il avait été interpellé par lui, le maire, sur la question". "Je lui ai clairement dit que sur ce genre de situation, nous sommes les plus habilités à trouver une solution au problème. Nous sommes plus proches des paysans et dorénavant, il faut nous associer" a-t-il ajouté. Sans omettre de nous faire cette confidence : "le sous-préfet s’est d’ailleurs livré à ce genre d’actions en vendant des parcelles vers le Centre de Santé".

 

 

Le sous-préfet : intelligent, mais…

En quittant le maire de Fana, nous avons pensé trouver un sous-préfet très décontracté. Mais face aux nombreux faux pas qui lui sont reprochés, Zan Diarra s’est vite mis sur la défensive. D’abord calme, il nous a expliqué qu’il "était le dernier maillon de la chaîne, en ce qui concerne la vente des terres". Dernier maillon ou maillon caché ? C’est ce que nous avons voulu savoir en fouillant dans les différents documents (Zan Diarra, administrateur civil, est très doué, il sait que les documents signés sont une preuve irréfutable).

 

En parcourant donc toutes les preuves, nous nous sommes rendus compte qu’il a, par exemple, donné un titre foncier provisoire  de 2,5 ha à Frédéric Oumar Kanouté. Le bémol dans cette affaire, – et c’est ce que l’honorable Koniba Sidibé a brandi comme reproche, lors de l’interpellation- est qu’il a, sur papier, qualifié notre footballeur international de "rapatrié de Côte d’Ivoire". Sur la même liste des bénéficiaires des concessions rurales de Dien, on retrouve des "jeunes diplômé sans emploi" qui ont demandé 2,5 ha. Un jeune diplômé sans emploi qui veut exploiter 2,5 ha. La magouille est de taille et elle nous a été décortiquée par un de ses collaborateurs, estomaqué par la pratique. Le sous-préfet, sachant qu’il ne doit pas accorder un titre provisoire de plus de 2,5 ha, s’est arrangé à trouver des fonctions fictives. En réalité, "Fred" détient 14,5 ha sur cette liste. Si le sous-préfet estime qu’il n’a pas de problème avec les villageois, pourquoi ont-ils demandé à son ministre de tutelle (dans une correspondance datée du 4 novembre 2010 et signée du Chef de village de Warsala) de "s’impliquer afin que le village, qui est l’objet d’expropriation de terrain de la part du sous-préfet, puisse entrer en possession des ses droits?" 

 

Précision de taille : on a fait savoir à tout le Mali que les 14,5 ha avaient été gracieusement offerts à notre compatriote pour une cause sociale. L’anguille sous roche est de taille : les terres auraient été monnayées à coup de plusieurs millions de FCFA à travers une mécanique bien huilée. Quand nous avons eu le sous-préfet au téléphone, le mardi dernier, il était très agité. A travers un discours alambiqué, il a tenté de nous expliquer que la liste sur laquelle figure le nom du footballeur du FC Séville était "erronée" et que la vente des parcelles concernées était suspendue, exceptée celle attribuée à Kanouté. Dans plusieurs documents, on constate que cette version est fausse. Et pour preuve: Tiéfolo Bagayogo, le lettré de Warsala, nous a montré une pile de décisions signées par le sous-préfet. Il jure de "mourir pour la terre de ses ancêtres".

 

Le sous-préfet n’ayant pas d’arguments suffisants pour se défendre nous a révélé qu’il a beuacoup de preuves accablantes contre le maire. 

 

Chefs de villages : couteau à double tranchant

Lors de notre enquête, nous avons compris que les chefs de village étaient des "hybrides". En d’autres termes, ils étaient et sont toujours du côté qui les arrange. Quand la vente des terrains ou des terres leur profite, ils vont à fond la caisse. Quand ce n’est pas le cas, ils brandissent leur veto. Le Chef du village de Fana se souvient certainement de ce jour où il a été contraint de donner de l’argent (20 000 FCFA exactement) à la société civile pour apaiser le courroux des populations, lasses de voir leurs terres bazardées aux Bamakois et surtout aux plus offrants. Le PV de la réunion en fait foi.

A Warsala, le Chef de village ne peut pas démentir que les populations ont demandé sa destitution, à l’issue d’une Assemblée générale. Ici encore, les raisons évoquées sont claires : ventes abusives des terres.

 

Face à ces nombreuses plaintes, très souvent adressées au gouverneur et au ministre Kafougouna Koné, pourquoi cet immobilisme ? Comment le ministre de l’Administration Territoriale a-t-il eu le courage de venir devant les élus du peuple pour dire qu’il n’y avait pas de problèmes fonciers dans tout le Gégnéka ?- Parce qu’au-delà des localités que nous avons eu à visiter, la vente de terres s’étend sur tout le cercle de Dioila- Combien de fois s’est-il rendu sur place pour trouver un début de soulagement aux nombreux cris de cœur qui lui ont été adressés ?

Mais plus que ces quelques questions, nous avons eu la certitude que le Général-ministre, presque retraité, a d’autres chats à fouetter que de s’occuper des problèmes fonciers de Fana. Nous avons aussi constaté que les nouveaux propriétaires terriens ne sont pas, comme le dirait l’autre, "des n’importe qui". Sur ce point, nous reviendrons largement dans une prochaine enquête.

En quittant Fana sous une grosse averse, deux images nous sont restées en mémoire.

 

D’abord celle de ce vieux producteur, la soixantaine bien sonnée, et originaire de Ouerikila. Issu d’une grande famille, il exploitait une dizaine d’hectares. Aujourd’hui, il ne possède pas plus de 2, conséquence de l’expropriation.

 

Ensuite, c’est cette vieille dame, habitante de Fana ville, et veuve. Son terrain, le seul bien qui lui restait, a été traqué et vendu par le maire Diaby.

Le Président de la République, Amadou Toumani Touré, lors d’une réunion des maires au CICB, avait amicalement demandé aux maires de surseoir au retrait des parcelles, car lui-même en avait et n’y avait pas investi pendant plusieurs années, faute de moyens.

 

Dans son Programme de Développement Economique et Social (PDES), l’agriculture figure en bonne place avec la Loi d’Orientation Agricole. Mais, ce qui se dessine est inquiétant avec l’expropriation de plus en plus grandissante des pauvres, des paysans, des autochtones au profit des nouveaux riches et des barons du régime. On a l’impression que cette réforme s’opère pour conforter la nomenclatura actuelle. Nous y reviendrons

A suivre.

 

*Envoyé spécial.

 

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