35 ans après sa disparition : Djiguiba Kéita dit PPR se souvient de Cabral

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Abdoul Karim Camara dit Cabral, le leader estudiantin du début des années 1980, fait partie de ces  morts qui nourrissent la lutte des peuples, les entraînant souvent jusqu’aux révolutions, qui sont “les locomotives de l’histoire”. Une conviction politique qui reste dans les cœurs de ses camarades comme Djiguiba Kéita alias PPR.

 

“Parmi les abominables crimes du ‘Boucher de Bamako’ (titre mérité par GMT avec  le vendredi noir 22 mars 1991), l’assassinat du leader estudiantin Abdoul Karim Camara dit Cabral reste des plus emblématiques. Il fait partie de ces  morts (comme celle de Norbert Zongo en 1998 au Burkina Faso) qui nourrissent la lutte des peuples, les entraînant souvent jusqu’aux révolutions, qui sont ‘les locomotives de l’histoire’.

Le dimanche 17 février 1980, les élèves et étudiants du Mali élisaient Cabral secrétaire général de l’UNEEM, en remplacement de Tiébilé Dramé qui n’était plus étudiant. L’UNEEM vivait dans la ‘semi clandestinité’ parce que dissoute depuis le 5 janvier 1980 par la soldatesque qui dirigeait le Mali depuis le 19 novembre 1968. Dans ces moments de crise, accepter d’être leader en dit toujours long sur ceux qui acceptent la charge.

Cabral en était, bien entendu. Tout dédié à son pays et à l’idéal qui l’a toujours poussé aux côtés des peuples en lutte pour leur émancipation (d’où le nom Cabral emprunté à Amilcar Cabral combattant de la Liberté en Guinée-Bissau et au Cap-Vert, crapuleusement assassiné, comme son homonyme, le 20 janvier 1973), Abdoul Karim Camara était un leader, un homme d’écoute, un partisan du consensus, chaque fois que de besoin, mais à cheval sur les principes.

Elu dans le feu de l’action, il entame un mandat d’un mois sans répit. A l’échec des négociations avec le pouvoir pour la libération de tous les élèves et étudiants arbitrairement détenus dans les cachots de GMT, il va mettre les troupes en alerte à la veille d’un jugement inique d’élèves incarcérés à Ségou.

La condamnation d’Amadou Kané, Macky Touré et autres le jeudi 7 mars dans la Capitale des Balanzans met le feu aux poudres : une gigantesque marche violente de l’UNEEM est organisée le samedi 8 mars. A bras raccourcis, la police et la gendarmerie du régime aux abois s’abattent sur les ‘insurgés’, la direction du mouvement tombe dans la clandestinité. Le soir même, évaluant la situation, le bureau de coordination se donne la tâche d’imprimer des tracts ou d’en rédiger à la main pour dénoncer la persécution et la sauvage répression dont les élèves et étudiants sont l’objet.

Nous nous souviendrons toujours de Cabral, griffonnant avec vigueur sur les tracts manuscrits, pour les rendre illisibles, les expressions ‘les élèves et étudiants torturés à la chilienne, à l’israélienne’. C’était au suivant contrôle des tâches, le mercredi 12 mars, dernière rencontre avec le secrétaire général de l’UNEEM, dans une ruelle de Bozola,  non loin de l’INA.

En effet, au prochain rendez-vous fixé au dimanche 16 mars, le ponctuel Cabral n’apparut point… Il était tombé entre les griffes de la soldatesque de Moussa Traoré, torturé à la chilienne et à l’israélienne, par des Maliens, chose que lui Cabral estimait impensable.

Le Mali en ce début 1980 était tout caporalisé par l’absolutisme d’un régime militaire qui s’est accaparé du pouvoir d’Etat et régnait depuis par la terreur. C’est cet hydre que l’UNEEM affrontait en posant ses revendications démocratiques et d’amélioration des conditions d’études de ses militants.

Au moment où tout cela est encore si frais dans nos mémoires, les bénéficiaires de ce régime de dictature, profitant du relâchement, voire du renoncement à la cause dont des acteurs du Mouvement démocratique se sont rendus coupables (rappelez-vous l’assassin de Modibo Kéita et de Cabral qualifié de grand républicain !) non seulement lèvent la tête (alors qu’ils devraient raser les murs par respect envers leur peuple) mais, dans une posture de réécriture de l’Histoire, tentent même de dépeindre le règne de 23 ans de dictature comme l’âge d’or de l’épanouissement du peuple malien martyr. Nous y reviendrons.

Ce dimanche 16 mars 1980 donc, Cabral entre les mains de ses assassins va subir ce que subissaient les patriotes et résistants chiliens sous la dictature de Pinochet ou ce que subissent encore aujourd’hui les combattants palestiniens sous l’occupant sioniste, sous les yeux d’une communauté internationale toute de complaisance envers son enfant gâté : Israël !

C’est ainsi qu’après l’avoir torturé à la chilienne et à l’israélienne, le pouvoir fait lire à Cabral drogué, l’impensable communiqué dans lequel celui qui a passé sa vie à se battre pour son idéal d’un Mali de justice et de progrès dit “la lutte est terminée !”. C’était son adieu à ses camarades, car le lundi 17 mars 1980, il nous passait le flambeau en continuant, outre-tombe, à nous ‘abreuver’ de José Marti, ce penseur et homme politique cubain, grand inspirateur de Cabral : ‘Lorsque l’on meurt dans les bras de la patrie reconnaissante, la mort n’existe plus, la prison est brisée, et renaît avec la mort, la vie’”.

Bréhima Sogoba

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8 COMMENTAIRES

  1. Suivons Bertold Brecht:
    “Quand l’injustice devient loi, la rébellion devient devoir”
    “Si tu ne participes pas à la lutte, tu participes à la défaite”
    Salut la nouvelle generation, ne courrez pas derriére l’argent mais amasser bien des richesses intellectuelles, morales et civiques…

  2. Merci PPr pour ce rappel sur une de nos références (nous les contemporains de l'illustre Cabral). Il y a bcp d'autres parties de son histoire que avons le devoir de relater sans en avoir le temps souvent. J'ai juste une correction à faire sur cet article pour avoir été membre fondateur de l'UNEEM en janvier 1978 à la maison des jeunes de Bamako. Cabral y était au compte du comité de l'ENSUP. Son surnom vient de Luiz Cabral président à cette époque de la Guinée Bissao. Et non d'Amilcar Cabral le grand devancier de l'autre..

  3. Merci PPr pour ce rappel sur une de nos références (nous les contemporains de l'illustre Cabral). Il y a bcp d'autres parties de son histoire que avons le devoir de relater sans en avoir le temps souvent. J'ai juste une correction à faire sur cet article pour avoir été membre fondateur de l'UNEEM en janvier 1978 à la maison des jeunes de Bamako. Cabral y était au compte du comité de l'ENSUP. Son surnom vient de Luiz Cabral président à cette époque de la Guinée Bissao. Et non d'Amilcar Cabral le grand devancier de l'autre..

  4. Dort en paix cher Camarade. Nous nous souviendrons toujours de cette nuit où l’annonce de sa mort nous est parvenue du lycée des jeunes filles. Nous étions à l’internat au lycée Technique. Là même où quelques mois auparavant, il permit l’installation de notre comité UNEEM, tiraillé entre deux tendances inconciliables. Quelle tristesse et quelle émotion de voir cette rue entièrement noire de monde devant la maison de Cabral. Que réclamions-nous? Juste le corps, pour des funérailles dignes d’un être humain. Le décrété “grand républicain”, peut-il dire pour la postérité où a-t-il fait enterrer Abdoulkarim? Son visiteur d’un soir, notre cher président a-t-il du cran? Peut-il le lui demander? Que dit la religion musulmane de ceux qui ôtent la vie de leur semblable? Peut-on être “Walidjou” et assassin? Quelle conscience peut supporter aussi longtemps, le tragique destin infligé à des semblables, dont l’unique tord est d’exprimer une opinion contraire?

  5. Merci pour ce brillant exposé qui est nécessaire pour nous jeunes. N’oublions pas aussi les camarades tels Inzan Coulibaly alors étudiant à l’ENSUP qui devait passer juste après Cabral. Et à tous les autres d’ailleurs. Mercci Cabral

  6. Ce rafraichissement de nos mémoires était nécessaire et nécessaire car Cabral est et reste pour nous un modèle sans précédent qu’il faut vénérer avec tout le sérieux. Cabral mérite d’avoir un mausolée qui doit renfermer plus de lui la vie de l’ensemble des martyr de la démocratie malienne. Il y a des hommes bien que physiquement absent, reste et resterons éternellement gravés dans l’esprit de leur compatriotes. Moussa TRAORE bourreau de ce jeune Cabral continue d’avoir sur sa conscience la mort de ce grand homme de l’histoire contemporaine de notre très cher pays.
    Il faut retenir que ” Dans la vie des nations et des peuples, il y a des instants qui semblent
    déterminer une part décisive de leur destin, ou qui en tout cas, s’inscrivent au registre de l’histoire en lettres capitales autour desquelles les légendes s’édifient, marquant de manière particulière au graphique de la difficile évolution humaine, des points culminants, des sommets qui expriment autant de victoire de l’homme sur lui-même ; autant de conquêtes de la société sur le milieu naturel qui l’entoure.” Fin de citation. Ahmed Sékou TOURE, Août 1958.
    L’ex-Président de la Guinée Conakry de 1958 à 1984, Panafricaniste indéniable.
    Je ne comprend pas le discours d’IBK qui retient que Moussa TRAORE est un Républicain après tout ce qu’il a fait en persécutant son peuple pendant 23 ans. Seul IBK lui même sait pourquoi il a prononcé ce mot à l’égard d’un homme si méchant et très méchant pour son peuple, un peuple docile et travailleur, un capable d’aller à l’extrême de la résilience.
    NB: Merci PPR pour ce rappel d’un pan important de la vie de notre nation.

  7. Tous mes respects cher PPR! Pas étonnant venant de la part d’un Homme comme vous, un des rares à ne pas oublier les Causes Premières de la lutte contre GMT le maléfique. Merci pour cette leçon d’histoire. Si Cabral est un exemple pour la jeunesse, vous et vos acolytes n’en demeurent pas mois, nous comptons sur vous pour continuer le combat.Toutefois, pour que cela soit, il va falloir que vous taisiez les bla-blas et luttes partisans et vous retrouver autour de l’Essentiel.

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