CENTENAIRE DE LA NAISSANCE DE LEOPOLD-SEDAR SENGHOR : Renaissance d'un homme multidimensionnel hors-pair au service du dialogue universel

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"Parler de Senghor, c’est avoir toujours un tête-à-tête impossible avec un homme multidimensionnel: il y a Léopold, il y a Sédar, il y a Senghor. Au professeur se sont ajoutés le poète, puis l’homme d’Etat et l’académicien. Il y a encore le philosophe et le théoricien de la négritude. Il y a l’humaniste. Et ce n’est pas encore fini, car il y a le prisonnier de guerre et l’ancien combattant, le critique d’art, le critique littéraire, le rédacteur parmi les rédacteurs de la Constitution française". Ces mots si élogieux d’Amadou Lamine Sall, président de la Maison africaine de la poésie internationale, à l’endroit du Président-poète, le "malobali" Senghor, résument avec exactitude, la vie et l’œuvre de cet homme universel hors-pair auquel l’année 2006 a été dédiée. Et qui aurait eu 100 ans le 9 octobre dernier s’il n’était pas mort le 20 juin 2001.

Entre la mangrove et la forêt de Ngazobil, à Joal (aujourd’hui Dyong), petite ville située sur une presqu’île sablonneuse dans l’actuelle commune de Joal-Fadiouth, à 35 km de Mbour et à 115 km de Dakar, un enfant poussa son premier vagissement il y a cent ans, le 9 octobre 1906, dominant de sa voix féerique celle des dieux du bras de mer Mama Nguedj et de l’Atlantique. C’est que cet enfant prodige, qui, plus tard, marquera de son talent exceptionnel la vie littéraire, culturelle, sociale et politique du Sénégal, de l’Afrique et du monde entier, était déjà un "impudent", un "sédar" comme le diraient les Sérères, un "malobali" pour les Malinkés..

C’était sous la colonisation, époque où, d’après les termes de Léopold Sédar Senghor lui-même, l’Occident jetait "la bave et les abois" de "ses molosses" sur les terres africaines. La mère de Senghor, Gnilane Bakhoum, musulmane, était de l’ethnie des bergers peuhls de Djilor attachés à la culture sérère. Son père, Diogoye Basile Senghor, catholique, avait 5 épouses et 41 enfants.

Itinéraire d’un homme hors-pair

C’est dans cette grande famille de propriétaires terriens que "l’Insolent" passera son enfance tendre et adulée. Il entra à l’école en 1914 à l’internat de N’Gazobil chez les Pères du Saint-Esprit. Neuf ans après, en 1923, il quitta le royaume de son enfance pour fréquenter, à Dakar, le collège Libermann (futur Van Vollenhoven) où il commença à balbutier un sentiment de révolte face à la théorie – enseignée par le Blancs! – selon laquelle les Noirs n’ont rien apporté à la Civilisation: "C’est au collège Libermann de Dakar que j’ai eu pour la première fois le sentiment de la négritude".

"L’insolent" Senghor obtint, ensuite, en 1928, son baccalauréat et bénéficia d’une demi-bourse française pour poursuivre ses études à Paris. Au lycée Louis-le-Grand où il atterrit en 1931, il rencontra Georges Pompidou, Paul Guth, Robert Verdier, Henri Queffelec. Il poursuivit ses études à la Sorbonne et à l’École normale supérieure où il rencontra le Martiniquais Aimé Césaire. Il obtint la consécration en 1933 en devenant le premier agrégé africain (de grammaire) de l’Université. La même année, il obtint la nationalité française qu’il sollicitait.

Avec Léon Gontran Damas et Aimé Césaire, il jeta les fondements de la négritude dont l’organe d’expression était la revue "L’Etudiant noir" fondée en 1934. En 1937, il commença à enseigner, à Tours, comme professeur de Lettres et grammaire au lycée Descartes, puis au lycée Marcelin Berthelot à Saint-Maur-des-Fossés. Deux ans après, en 1939, il a été mobilisé au 23e régiment puis au 3e régiment d’infanterie coloniale pour prendre part à la campagne de France.

Mais il est capturé à la Charité-sur-Loire le 20 juin 1940 et, en 1941, il rentra dans la Résistance au sein du Front national universitaire. Après sa libération en 1942 pour cause de maladie, il reprit son poste au lycée Marcelin Berthelot et fut nommé, en 1944, professeur de langues et civilisations africaines à l’Ecole nationale de la France d’Outre-mer.

En 1945, il est élu député du Sénégal à l’Assemblée constituante française et publia "Chants d’ombre", son premier recueil de poèmes. Il fut élu membre du comité-directeur de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) en 1947, et devint partisan du Groupe des indépendants d’Outre-mer. En 1955, il fut secrétaire d’Etat à la présidence du Conseil dans le cabinet d’Edgar Faure. Senghor fut également leader de la Convention africaine, membre fondateur du Parti du regroupement africain (PRA), membre du Comité consultatif constitutionnel de la Communauté en 1958, membre fondateur du Parti de la Fédération africaine (PFA) et de la Fédération du Mali.

En 1960, il devint le premier Président de la République du Sénégal et le resta jusqu’en 1980. Docteur honoris causa de nombreuses universités, membre de l’Institut de France, il fut élu à l’Académie française le 2 juin 1983.

Mage et chantre de la négritude

La gigantesque œuvre de Leopold-Sédar Senghor, écrivain de langue française et souvent de langue ouolof, est une véritable synthèse de la civilisation universelle combinant savamment les us et coutumes des ancêtres et ceux de l’Occident. Car pour lui, le regard tourné vers le passé ne signifie pas qu’il faille le ressusciter, mais qu’il faille y puiser, "ici et maintenant", les valeurs ancestrales en faisant recours aux images, aux rythmes et aux couleurs de l’Afrique: "Il est question d’animer ce monde, hic et nunc, par les valeurs de notre passé", dit-il.

Son œuvre poétique est constituée de nombreux recueils dont "Chants d’ombre" (1945), "Hosties noires" (1948), "Chants pour Naett" (1949), "Éthiopiques" (1956), "Nocturnes" (1961), "Élégie des alizés " (1969), "Lettres d’hivernage" (1973) ou "Élégies majeures", suivies de "Dialogue sur la poésie francophone" avec Alain Bosquet, Jean-Claude Renard et Pierre Emmanuel (1979).

Quant aux récits, tout aussi très nombreux, on peut en citer "Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française" précédée de "Orphée noir" de Jean-Paul Sartre (1948), "La Parole chez Paul Claudel et chez les Négro-Africains" (1973), "La Belle Histoire de Leuk le lièvre", conte écrit en collaboration avec Abdoulaye Sadji en 1953.

Son œuvre linguistique, elle, comprend, entre autres, des ouvrages tels que "Les classes nominales en wolof et les substantifs à initiale nasale" (1944), "L’harmonie vocalique en sérère (dialecte du Dyéguène)" (1945), "L’article conjonctif en wolof" (1945) ou "La Dialectique du nom-verbe en wolof" (1961)..
En politique, autre champ d’investigation, le Président-poète a écrit "La communauté impériale française" (1945), en collaboration avec Robert Lemagnien et le prince Sisowath Youtevong, "Liberté I. Négritude et humanisme" (1961), "Les Fondements de l’Africanité ou Négritude et arabité" (conférence prononcée à l’Université du Caire le 16 février 1967), "Liberté II. Nation et voie africaine du socialisme" (1971), "Liberté III. Négritude et civilisation de l’Universel" (1977), "Liberté IV. Socialisme et planification" (1983) ou "Liberté V. Le Dialogue des cultures" (1993). .Cette œuvre est assez représentative des traits du métissage culturel multidimensionnel de Senghor imprégné de catholicisme, d’islam et d’animisme, de traditionalisme et de modernité, de cultures sérère, diawando et ouolof, de francité, de latinité, de germanité et d’hellénité, d’africanisme et d’européanisme. Mais aussi du conflit déchirant entre deux femmes noire et blanche, de complémentarité entre politique et poésie.

Pour l’éveil des consciences

En effet, dans toute son œuvre, "l’Effronté" Senghor prône une confession personnelle qui débouche sur une revendication universelle reposant sur un dialogue des cultures qu’il n’a cessé de chanter pour la paix universelle. Ce faisant, le moyen utilisé pour faire accéder la négritude à l’Universel est le français. Et c’est grâce à cet accès que la négritude permet aux Africains de découvrir les cultures africaines par la fraternité et le respect mutuel.
Une ouverture à autrui qui permet de se transformer par lui ne signifie pas pour autant qu’il faille s’aliéner. Car pour cet adepte des "solutions négociées", le français est un vecteur permettant d’élargir le dialogue et, au-delà, le dialogue francophone. Ce qui signifie qu’il faut "s’enrichir de nos différences pour converger vers l’Universel". Il s’agit de dénoncer la négritude ghetto qui enferme les Noirs dans leur couleur. C’est pourquoi Senghor a toujours lutté pour le juste milieu.

Son œuvre, faite de langue savante, de rythmes populaires chantant l’amour, la réconciliation et le dialogue, lui a toujours permis de s’écarter de la démesure inspirée par la culture grecque. En cela, tout en restant ferme et homme de décision, il est toujours resté humble. D’une humilité qui a souvent fait penser à la timidité.

C’est pourquoi, en préférant, au terme "négritude", plus dynamique, à celui de "négrité», plus statique, il est volontairement provocateur : les cultures africaines sont beaucoup plus importantes que ne le pensaient les Occidentaux et doivent s’inscrire dans la mondialisation économique et culturelle. En cela aussi, le message du mage Senghor était ambitieux et prémonitoire: il avait prédit que l’Africain s’ouvrirait à d’autres cultures sans s’oublier lui-même.
Au contraire, l’ouverture est éveil des consciences pour Senghor: "Ma Négritude point n’est sommeil de la race mais soleil de l’âme, ma négritude vue et vie. Ma Négritude est truelle à la main, est lance au poing. Récade. Il n’est question de boire, de manger l’instant qui passe.
Tant pis si je m’attendris sur les roses du Cap-Vert ! Ma tâche est d’éveiller mon peuple aux futurs flamboyants. Ma joie de créer des images pour le nourrir, ô lumières rythmées de la Parole !".

Autrement dit, un melting-pot savant des valeurs africaines: "Objectivement, la négritude est un fait, une culture. C’est l’ensemble des valeurs, économiques et politiques, intellectuelles et morales, artistiques et sociales, non seulement des peuples d’Afrique noire, mais encore des minorités noires d’Amérique, voire d’Asie et d’Océanie", disait Senghor. Et le message francophone senghorien, toujours d’actualité, est caractérisé par sa bivalence artistique et politique qui a vocation à transformer totalement la société. Celle de l’Afrique tout entière !

Cette richesse, Abdou Diouf l’a exprimée ainsi lors de la consécration de l’année 2006 comme année Senghor: "Ce respect de l’âme des peuples ne peut qu’offrir aux hommes de nouveaux terrains d’échanges et de partage et ainsi leur permettre d’entrer dans l’ère d’une mondialisation à visage humain, riche de toutes les percées créatives et citoyennes de peuples divers mais résolus à s’enrichir de leurs différences". Ce qui prouve au moins que Léopold Sédar Shnghor, mort en 2001, à Verson en Normandie, n’est pas vraiment mort. Il reste gravé, comme sa poésie, dans la conscience du monde.

Zoubeirou MAIGA

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