Avant la dramatique prise d’otages dans un complexe gazier du Sahara, Alger avait promis de fermer sa frontière avec le Mali. L’heure semble venue d’un soutien plus affirmé à Paris.

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FRANCE-ALGERIE – L’heure semble venue pour Abdelaziz Bouteflika, ici avec François Hollande en décembre dernier, d’un soutien plus affirmé à l’intervention française au Mali.
AFP

Les Français le savent: l’opération Serval n’a de chance de réussir que si elle bénéficie du soutien de l’Algérie. A quoi servirait-il, en effet, de traquer les narco-djihadistes du Nord-Mali s’il leur suffisait de passer la frontière pour trouver refuge en territoire algérien? Le combat serait alors perdu d’avance, comme il l’est en Afghanistan, tant que le Pakistan voisin, tout en soutenant officiellement la coalition internationale, sert de base arrière aux talibans. Depuis une douzaine d’années, afin de sortir de la “sale guerre” qui a ensanglanté toute la décennie 1990, les autorités algériennes ont choisi d’amnistier très largement les membres des groupes armés prêts à se rallier à leur politique de réconciliation nationale; les plus déterminés, qualifiés de terroristes “résiduels”, ont été confinés, tant bien que mal, dans les régions les plus difficiles d’accès, principalement le Sahara et les montagnes de Kabylie.  

Sur place, l’armée a pratiquement cessé de traquer le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), en particulier, devenu Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi) après avoir été adoubé par Oussama ben Laden. L’intervention de la France au Mali, puis l’attaque, le 16 janvier, par un bataillon de terroristes, du complexe gazier de Tiguentourine, à In Amenas, près de la frontière libyenne, et la dramatique prise d’otages qui a suivi ont changé la donne. L’Algérie, qui ne voulait pas de cette guerre, y est bel et bien impliquée.

Longtemps, les Algériens ont plaidé pour une solution négociée. Leur décision d’autoriser le survol du territoire national par les avions français, puis de fermer leur frontière avec le Mali, a déclenché, au nom de l’anticolonialisme et de l’anti-impérialisme, une salve nourrie de critiques de la part des éditorialistes d’Alger, furieux d’avoir appris la décision par Laurent Fabius. Comment interpréter ce repositionnement, intervenu avant même l’attaque de Tiguentourine? Plusieurs analystes, à l’instar d’Omar Belhouchet, directeur de la publication du quotidien El-Watan, y voient la conséquence d’une impasse diplomatique: les Algériens, qui prônaient le dialogue, se seraient sentis trahis par les chefs du groupe islamiste touareg Ansar ed-Dine, passé à l’attaque. Alger, face à la “dérive talibane” de ce dernier, n’avait guère le choix.

Au-delà de ces négociations avortées, ce tournant pourrait traduire, de la part de certains cercles dirigeants et de l’entourage du président Abdelaziz Bouteflika, la volonté de sortir d’un isolement diplomatique de plus en plus patent à l’échelle régionale. Perte d’influence en Afrique subsaharienne, où les opinions, et parfois les dirigeants, ont le sentiment qu’Alger a pris le parti des djihadistes contre eux, éloignement des pays arabes où les “printemps” débouchent sur des régimes islamo-conservateurs… “Les plus pragmatiques des dirigeants algériens souhaitent rompre cet isolement”, affirme l’historien Benjamin Stora, spécialiste de longue date de l’Algérie, qui souligne que ce débat “traverse les institutions” du pays.

In Amenas est un camouflet terrible pour les Algériens

La visite de François Hollande à Alger, en décembre dernier, a sans doute joué aussi. Le président algérien n’a pu qu’apprécier les propos très amènes du chef de l’Etat français, qui n’a pas hésité, relève un analyste, à “cautionner largement le régime”… “Je suis convaincu que Bouteflika a voulu faire un geste à l’égard de la France, affirme Chafik Mesbah, ex-officier algérien devenu politologue, dans l’espoir que celle-ci le soutienne dans sa volonté de se succéder à lui-même en sollicitant un quatrième mandat.” Cette affaire de succession est en effet, depuis plusieurs mois déjà, en coulisses, au coeur d’un âpre débat entre les différents clans qui se partagent le pouvoir à Alger. Il est cependant peu probable que Bouteflika ait pu engager seul un tel virage diplomatique.

Avec l’attaque contre le complexe gazier de Tiguentourine, la guerre contre les djihadistes devient la guerre de la nation algérienne. 

Si ces querelles de famille ne prennent pas le dessus, la spectaculaire et dramatique opération de Tiguentourine devrait conforter ceux qui souhaitent que la lutte antiterroriste de leur pays sorte définitivement de son ambiguïté. “Après l’intervention française au Mali, deux thématiques s’opposaient en Algérie, fait valoir l’historien du Maghreb Pierre Vermeren, professeur à la Sorbonne. La première, antidjihadiste, approuvait l’action de Paris; la seconde, anticolonialiste, critiquait le soutien à la France au nom de la défense de la souveraineté nationale. L’attaque contre le complexe gazier de Tiguentourine a eu pour effet de fédérer ces deux thématiques. La guerre contre les djihadistes devient la guerre de la nation algérienne.”

Le coup de force d’In Amenas est un camouflet terrible pour les Algériens. Il montre, s’il en était besoin, que la stratégie consistant à confiner les terroristes est un échec. Le débat sur ce sujet, au sein des services chargés du renseignement, risque d’être rude et pourrait faire tomber des têtes… D’autant que la tragédie de Tiguentourine intervient quelques mois après la prise en otages d’agents consulaires algériens à Gao, dans le Nord-Mali. Surtout, l’ennemi a prouvé sa capacité de frapper le coeur économique du pays. A lui seul, le complexe gazier de Tiguentourine représente 12% de la production gazière et 18% des exportations de l’Algérie. Jamais, même pendant la sanglante guerre civile, un groupe armé n’avait réussi à s’en prendre à ce trésor national. Hautement stratégiques, les sites gaziers et pétroliers sont censés être ultraprotégés.

Paris espère qu’Alger prendra toute sa part dans cette nouvelle guerre des sables

Qu’un commando d’une trentaine d’hommes armés soit parvenu à déjouer toutes les protections, puis à prendre en otages plusieurs centaines d’employés, dont des dizaines d’étrangers, constitue un tel affront à la souveraineté algérienne que les antiennes anti-impérialistes des caciques du FLN, l’ex-parti unique, et des associations d’anciens moudjahidin (combattants) devraient être bien vite remisées.

Selon une source locale, les rotations se sont accélérées, ces derniers jours, entre la base militaire de Boufarik, à une trentaine de kilomètres d’Alger, et les aéroports de Djanet, Tamanrasset et In Amenas, au Sahara. C’est sans doute le signe, encourageant, que les Algériens sont prêts à renforcer effectivement le contrôle de leur frontière avec le Mali, véritable passoire de 1400 kilomètres de longueur. Paris espère qu’Alger prendra désormais toute sa part dans cette nouvelle guerre des sables.

Reste à savoir quel sera le degré de cohésion des “décideurs”, galonnés ou pas, dans un pays où le jeu des équilibres internes est décisif. D’autant que l’adhésion de la population, qui ne veut surtout pas revivre le cauchemar de la décennie 1990, et qui a en permanence le sentiment d’être méprisée par ceux qui la gouvernent, est loin d’être acquise.

Des Français compréhensifs

La brutalité de l’assaut algérien contre le complexe de Tiguentourine a été vivement critiquée par plusieurs capitales occidentales. Tokyo, Londres et Washington ont déploré l’absence de communication et les méthodes expéditives de l’armée algérienne. Les Français se sont bien gardés de joindre leur voix à ce concert. Alger a choisi les “réponses les plus adaptées”, a estimé François Hollande. Pas question de se priver du soutien algérien dans la guerre du Mali contre les narco-djihadistes…

Par , avec Annis Alik à Alger, publié le 23/01/2013 à 11:55

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