Le Sahel, ce « ventre mou » devenu si stratégique

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SahelUn mois après le début de l’intervention française au Mali, le Sahel inquiète. Les Etats s’y sont montrés impuissants face au terrorisme islamiste. Tour d’horizon d’une région dont l’instabilité menacerait la sécurité du monde.

Maintenant que l’armée française a tapé dans la fourmilière des groupes islamistes et libéré les villes du nord du Mali, qu’est-ce qu’on fait ? » s’interroge-t-on dans les chancelleries. Car au-delà de la stabilisation du Mali, le problème de la région dans son ensemble reste entier. Un mois après le lancement de l’opération surprise de soutien à Bamako lancée par Paris, le Sahel suscite toujours autant d’interrogations et apparaît comme une sorte de « ventre mou », sur lequel il est bien difficile de s’appuyer. Il représente pourtant un enjeu capital pour les espaces qui l’entourent… et bien au-delà. Souvent qualifié de « zone grise » sans unité, voire de « chaos » après l’« Afrique inutile » de l’époque coloniale, le Sahel vaut en effet beaucoup plus que cela : l’historien Fernand Braudel ne désignait-il pas le Sahara comme « l’autre Méditerranée », alors que l’OCDE, dans une étude récente, estimait qu’ « on ne peut aborder les enjeux stratégiques méditerranéens en faisant l’impasse sur la géopolitique du Sahel », « cet espace charnière entre la Méditerranée et l’Afrique subsaharienne » ? Les voies de passage, qu’on croit s’être évanouies avec les caravanes, appartiennent bien au présent, et les flux migratoires y sont plus vigoureux que jamais. Ironique consécration, d’ailleurs : depuis les années 2000, « le Sahel est perçu comme un espace dont l’instabilité menacerait la sécurité du monde », rappelle le politologue Frédéric Deycard, chercheur associé au laboratoire Les Afriques dans le monde, de Bordeaux.

Les faiblesses politiques, institutionnelles, économiques et militaires de la région en font à l’évidence un terrain miné. « Sur le fond, tous les pays y vivent un peu les mêmes difficultés que le Mali, et tout le monde peut sauter », résume crûment un haut responsable diplomatique européen. « Fragilité », « vulnérabilité », résonnent en leitmotiv chez les experts du Sahel. Elles sont multiformes, et ne disparaîtront pas du jour au lendemain.

En son temps, déjà, la décolonisation n’a su léguer ni paix ni fonctionnement démocratique à des Etats qui, bien plus que des agressions extérieures, ont depuis eu à souffrir de handicaps internes précipitant désordres politiques, coups d’Etat, partitions, et conflits ethniques et religieux. Avec pour résultat une sous-administration chronique des territoires et la stérilisation de l’émergence de toute gouvernance. Les plans d’ajustement structurels et le désendettement imposés à ces pays par les institutions internationales n’ont pas non plus aidé : en asséchant leurs déjà chiches budgets sociaux, ils ont ouvert un véritable boulevard à la prolifération d’organisations non-étatiques nouvelles et puissantes, souvent radicales, réduisant d’autant l’emprise de l’Etat sur la société, relèvent les experts. En matière de décomposition étatique, dont le Mali ne constitue hélas pas un contre-exemple, « le Sahel semble en passe de succéder à la région des Grands Lacs », estime Serge Sur, rédacteur en chef de « Questions internationales ». Faiblesse économique, encore, de pays parmi les plus pauvres du monde, qui ont souffert de la dévaluation du franc CFA de 1994 ; dont les budgets nationaux, auparavant quasiment exclusivement alimentés par la fiscalité portant sur l’import-export, ont cruellement souffert de la libéralisation des échanges mondiaux ; et dont les grands commerçants, très liés aux pouvoirs politiques, ont toujours cherché à freiner la modernisation de l’économie. L’arc sahélien dispose pourtant d’un riche sous-sol : à l’or et au sel, qui ont traversé l’histoire, se sont ajoutés le pétrole, le gaz, le fer, l’uranium, les phosphates, le cuivre, la bauxite, le cobalt et le nickel. On parle même désormais d’un « hub énergétique » sahélien. Mais cette rente, que se disputent les puissantes multinationales ainsi que les opérateurs chinois, européens et arabes, n’a jamais permis aux Etats de consolider leur autorité… Elle a en revanche enrichi nombre de ses « serviteurs ».

Un climat d’insécurité généralisé

Faiblesses physiques et géographiques, enfin, que partagent tous les pays sahéliens : une explosion démographique (150 millions d’habitants prévus en 2040, le Niger enregistrant une croissance démographique sans précédent dans l’histoire de l’humanité), l’exceptionnelle mobilité des individus et des groupes et la dilution des frontières, l’immensité des territoires, et la circulation massive d’argent et d’armes rendent impossibles l’exercice des fonctions régaliennes des Etats, créant un climat d’insécurité généralisé. Sans surprise, la région a ainsi fait le lit des activités criminelles, de trafics (de drogue notamment, en provenance d’Amérique latine et à destination de l’Europe), et d’une véritable « conflictualité endémique », comme le souligne l’OCDE, où les groupes djihadistes et terroristes ont trouvé une place. C’est sur ces bases bien branlantes que se pose aujourd’hui la question du devenir de l’intervention armée africaine contre les groupes armés islamistes au Mali. Que les soldats français entament rapidement leur retrait du Mali, que les forces africaines de la Misma (Mission internationale de soutien au Mali) deviennent pleinement opérationnelles, ou que l’aide militaire au Mali se transforme en une opération de maintien de la paix sous l’autorité des Nations unies, les armées de la région seront nécessaires. Jusqu’où sont-elles capables d’aller pour éradiquer les islamistes de la région, et pas seulement les refouler du Mali ? « Le Niger, la Mauritanie ou l’Algérie sont-ils prêts à sortir de leurs frontières ? A un moment donné, la question va se poser, car on a là affaire à une logique continentale, qui va de la Mauritanie à la Somalie des shebabs ! » estime un diplomate français de haut niveau.

Tous les experts s’accordent sur le rôle d’« acteur-clef » qu’aura l’Algérie voisine sur cette question. Mais au coeur même du Sahel, les ressources politico-militaires ont d’abord quelques caractéristiques communes peu encourageantes : « Aucune ne peut répondre, comme la France, à des problématiques de terrorisme », souligne le consultant béninois Oswald Padonou. « Depuis la fin de la Guerre froide, et donc la fin des “sponsors”, les équipements militaires lourds sont en ruine », rappelle le colonel Michel Goya, de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; ces armées sont faibles et plutôt « faites pour l’intérieur, au service du pouvoir politique, car, pour les opérations extérieures, il y avait la France. C’est par ailleurs un vrai problème d’envoyer ce qu’on a de mieux à l’étranger ! » souligne un autre expert ; « Le gros souci, c’est le renseignement. Largement utilisé contre les opposants politiques, il est très peu partagé dans la région », ajoute un observateur africain. On ne manque pourtant pas, parfois, ni de moyens ni de motivations pour agir… Petite revue de détail.

Le Tchad

« C’est la superpuissance militaire de la région », affirme Michel Goya. « C’est une armée qui s’est aguerrie pendant des années lors des conflits avec le Soudan, et qui s’est rôdée dans le désert lors de l’intrusion de la Libye au Tchad », souligne Oswald Padonou. Son « plus » : le niveau de son armement autorisé par ses revenus pétroliers au cours des dernières années, et le nombre – et surtout la qualité professionnelle – de ses troupes, de surcroît proches de l’armée française. Non-membre de la Misma, le Tchad a rejoint la France au Mali et « est partant pour l’éradication du terrorisme islamiste », précise un diplomate.

Le Niger

Vu d’Europe, c’est plutôt un « bon élève », qui « a dépêché des troupes sur le front terroriste dès la première heure ». Le gouvernement, qui bénéficie d’une forte légitimité politique, « a conscience de sa fonction régalienne pour faire face aux vraies menaces », observe Oswald Panodou. « On constate un vrai effort de la part de Niamey. Le budget 2012 a été réaménagé en faveur de l’armée face à l’expansion terroriste et en direction d’infrastructures sociales, afin de couper l’herbe sous les pieds des islamistes. A leur retour de Libye, les combattants touareg ont été soigneusement désarmés [contrairement aux Maliens !] et gratifiés de programmes de réinsertion professionnelle », ajoute le consultant. Une démarche « intelligente » largement soulignée. « Le Niger peut constituer un exemple pour la résolution du problème malien », estime Pierre Jacquemot, ancien ambassadeur et chercheur associé à l’Iris.

Le Nigeria

Le géant économique africain possède un énorme budget militaire et une armée « importante en nombre », mais qui a fort à faire sur le front intérieur et souffre de « problèmes de qualité de la chaîne de commandement » : « l’élite est déconnectée de la base », explique un expert africain. Sur la question malienne, le Nigeria est resté quelque peu en retrait face au tandem Ouattara (président de la Cédéao)-Compaoré (médiateur avec les groupes du nord du Mali), mais les contacts avérés entre Aqmi et le groupe terroriste islamiste Boko Haram, qui sévit au nord du Nigeria et envers lequel Abuja a choisi la manière forte, mais sans autres résultats que de le radicaliser, ont visiblement changé la donne. « Sans le Nigeria, il sera difficile de bouger », estiment les observateurs.

Le Burkina Faso

Médiateur actif et clef des grandes crises régionales, le président Blaise Campaoré, à la tête d’un régime hyper-autoritaire, a toujours été le partisan ambigu d’une solution négociée au nord du Mali, au risque de relations dangereuses avec les islamistes. En appui des aspirations stratégiques régionales de Ouagadougou, l’armée burkinabée a développé des capacités importantes, et elle est considérée comme « bien équipée, bien préparée, et bien renseignée ». Mais elle a été secouée par des rébellions en 2011.

La Mauritanie

Frappé ces dernières années par plusieurs attentats, attaques et prises d’otages d’Aqmi, Nouakchott est monté en première ligne contre le terrorisme islamiste, et est considéré comme un solide allié de Paris et Washington. Victime de coups d’Etat récurrents, fragile économiquement malgré son pétrole, traversée de courants très conservateurs de l’islam et travaillée par des tensions interethniques, la Mauritanie n’est pour le moment pas « chaude » pour rejoindre une intervention collective au Mali.

Daniel Bastien / Lesechos.fr
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