L’Afrique qui vote Trump en secret

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Dans des cercles de l’élite, oĂč l’on cĂ©lĂšbre « l’entrepreneur », adepte d’un laisser-faire libĂ©ral, on veut croire que le nouveau prĂ©sident amĂ©ricain renoncera aux pressions sur les pays du continent.

Des Africains soutenant Donald Trump, mais sans le crier sur les toits. Au cours des semaines prĂ©cĂ©dant l’élection prĂ©sidentielle amĂ©ricaine, ce type d’opinion ne surgissait qu’en petit comitĂ©, Ă  l’heure des confidences, souvent dans un halo d’euphĂ©mismes prudents. Des interlocuteurs originaires de plusieurs pays d’Afrique, cependant, y laissaient percer la mĂȘme attirance inattendue Ă  l’égard de Donald Trump.

Le candidat qui a reçu au cours de la campagne le soutien de David Duke – ancien leader du Klu Klux Klan – et s’est distinguĂ© par des propos ouvertement xĂ©nophobes, exerçait donc une fascination sur le continent africain, surtout dans des milieux aisĂ©s, Ă©panouis, Ă©duquĂ©s, ouverts au monde
 Etait-ce une simple contradiction, un point de vue marginal ? Il Ă©tait difficile de l’affirmer, car de tels points de vue s’affirmaient rarement de maniĂšre publique jusqu’au jour de l’élection. Seule certitude : ce n’était pas lĂ  une opinion anecdotique.

Sympathie en miroir

Il y avait bien Malik Obama, le demi-frĂšre kĂ©nyan du prĂ©sident. Il avait appelĂ© Ă  voter pour Donald Trump, car celui-ci « amenait quelque chose de neuf et d’excitant ». Mais il reconnaissait agir sous l’effet d’une dĂ©ception : « J’ai essayĂ© de coexister avec mon frĂšre, Barack Obama, mais il m’a Ă©jectĂ©. [Il est] dans sa tour d’ivoire. J’ai laissĂ© tomber », Ă©crivait-il sur Twitter. ParallĂšlement, Reno Omokri un pasteur nigĂ©rian, ex-consultant, ancien porte-parole de l’ex-prĂ©sident du Nigeria Goodluck Jonathan, menait une micro-campagne sur Facebook consacrĂ©e aux « Africains pour Trump » et claironnait : « Je suis un conservateur, c’est pourquoi je soutiens Donald Trump. »

Or, l’intĂ©rĂȘt pour Donald Trump dans des cercles de l’élite, relevait d’autre chose. On y cĂ©lĂšbre « l’entrepreneur », adepte d’un laisser-faire libĂ©ral, opposĂ© Ă  Hillary Clinton qui « a Ă©tĂ© employĂ©e par l’Etat pendant toute sa carriĂšre », selon Reno Omokri. Au-delĂ , un homme d’affaires estimait lors d’une ces discussions sur le cas Trump que « les ennemis de mes ennemis peuvent ĂȘtre mes amis, tout dĂ©pend de la stratĂ©gie ». StratĂ©gie pour atteindre quel but ? « Celui d’une Afrique libre. » Et les ennemis ? « Les responsables politiques africains soumis, corrompus, qui entravent le dĂ©veloppement pour le bĂ©nĂ©fice de leurs alliĂ©s Ă©trangers. » Vrai ou faux, le point de vue ressemble dĂ©jĂ , Ă  certains Ă©gards, aux arguments de Donald Trump.

Le raisonnement exige un peu d’attention. Il est fondĂ© sur l’espoir que Donald Trump renoncera aux « pressions » sur les pays du continent, pour la simple raison qu’il n’éprouve aucun intĂ©rĂȘt pour cette partie du monde, oĂč il ne distingue aucun grand intĂ©rĂȘt amĂ©ricain, rĂ©sume un banquier, qui ajoute : « Trump, c’est un homme d’affaires. Et au bout du compte, c’est l’Afrique qui sera gagnante, parce que si le systĂšme mondial est secouĂ© par une grande crise, ce sera intĂ©ressant de venir chercher de la croissance sur ce continent. L’Afrique, avec ses dĂ©rĂ©gulations, peut avoir un rĂŽle majeur Ă  jouer », calcule-t-il.

L’intĂ©rĂȘt pour Donald Trump rĂ©vĂšle une forme de sympathie en miroir pour ses Ă©lecteurs supposĂ©s « populaires, anti-Ă©lites », comme l’affirme le mĂȘme interlocuteur. En version simplifiĂ©e, cela constitue un appel Ă  ne plus se voir admonester. « Plus personne ne supporte les leçons. Plus personne ne peut fermer les yeux sur les contradictions des pays occidentaux donneurs de ces leçons, mais bourrĂ©s de contradictions. Ils critiquent les Ă©lections en Afrique, mais dĂ©clenchent la guerre en Libye, comme des voyous. »

« Donald va travailler dur »

L’appui Ă  la rĂ©bellion libyenne de 2011, l’effondrement de l’Etat, la guerre des factions, constituent un point de cristallisation pour les opinions africaines. Comme si les dirigeants occidentaux impliquĂ©s, de la France aux Etats-Unis, s’étaient compromis aux yeux de tout un continent. Or, dans l’une de ses rares dĂ©clarations consacrĂ©es Ă  l’Afrique, Donald Trump en campagne a affirmĂ© que l’intervention en Libye (menĂ©e par l’administration Obama, et dans laquelle Hillary Clinton Ă©tait engagĂ©e, cela tombait bien) constituait un dĂ©sastre : « Regardez ce qu’on a fait lĂ -bas, c’est le bordel absolu. » On pourra dire qu’il s’agit de populisme. Et surtout qu’en 2011, il disait exactement l’inverse, dĂ©fendant une intervention – voire une campagne d’assassinats – contre le pouvoir de Mouammar Kadhafi. Mais qui veut s’en souvenir ? La fascination semble effacer, aussi, les contradictions.

Les intellectuels, les Ă©crivains, du continent n’ont pas cĂ©dĂ© Ă  cette tentation. Wole Soyinka, Prix Nobel nigĂ©rian de littĂ©rature (en 1986), a dĂ©clarĂ© sur la BBC que dans le cas d’une victoire de Donald Trump, il« dĂ©chirerait sa carte verte [amĂ©ricaine] ». Cette voix ne semble pas porter dans les milieux oĂč se manifeste l’attente d’un prĂ©sident amĂ©ricain de rupture, Ă  tout prix. « Le systĂšme ne le laissera jamais gagner. Les hommes comme ça, on les neutralise, parfois, on les assassine », croyait mĂȘme pouvoir affirmer un de ces soutiens discrets, comme s’il parlait de Martin Luther King. C’était une dizaine de jours avant le scrutin.

Et une fois la victoire de Donald Trump connue ? Dans le mĂȘme milieu, certains se rĂ©jouissent, le jour des rĂ©sultats, de ce « grand changement », mais encore Ă  couvert, sur des forums fermĂ©s, entre soi. « Donald va travailler dur. Il va montrer Ă  tous ces gens qu’ils ont tort, et il va dĂ©velopper les centres-villes [dĂ©sertĂ©s par les classes supĂ©rieures et habitĂ©s par des populations noires dĂ©shĂ©ritĂ©es] », affirmait la conseillĂšre d’un prĂ©sident africain ayant fait une partie de ses Ă©tudes aux Etats-Unis, comme une partie de ces Africains pro-Trump discrets.

Il a fallu les dĂ©clarations de chefs d’Etat, Ă  commencer par celui du Burundais Pierre Nkurunziza, pour donner un autre ton Ă  cette parole publique. « Votre victoire est la victoire de tous les AmĂ©ricains », s’est-il rĂ©joui. Cette joie est Ă  dĂ©tentes multiples. Le prĂ©sident burundais peut sans doute se fĂ©liciter de l’échec d’Hillary Clinton, dont il pouvait avoir calculĂ© qu’elle conserverait une proximitĂ© avec le prĂ©sident rwandais, Paul KagamĂ©, son ennemi jurĂ©. Une forme d’influence inversĂ©e, en somme.

Par Jean-Philippe Rémy (Johannesburg, correspondant régional)

LE MONDE Le 10.11.2016

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4 COMMENTAIRES

  1. moi, depuis les 1Ăšres heures, j’ai soutenu trump; pour nous dĂ©barrasser de la realpolik qui a fini par dĂ©truire le monde. la realpolik conduira Ă  coup sĂ»r Ă  la fin du monde. voilĂ  les raisons qui m’ont poussĂ© Ă  souhaiter la victoire de trump. pas pour dire qu’il viendra nous donner ce que nous-mĂȘme nous sommes incapables de nous offrir, non.
    les nations unies ont Ă©chouĂ© sur tous les plans. il faut un nouvel ordre mondial; oĂč Ă©tat est responsable de son destin.
    le rĂŽle de la banque et le fmi, de nos jours, c’est de fonctionner comme des banques privĂ©es, qui, pour rembourser les prĂȘts et leurs intĂ©rĂȘts, n’hĂ©sitent pas Ă  imposer aux pays endettĂ©s de conditions de renoncer Ă  leur souverainetĂ©. a cause de conditions de la banque et le fmi, les fonds allouĂ©s Ă  l’Ă©ducation et la santĂ© sont rĂ©duits.
    les 2 fondamentaux de tout développement.
    vive trump.

  2. “L’Afrique qui vote Trump en secret” 🙁 🙁 🙁 🙁 🙁 🙁

    DĂ©jĂ , hier, sur ce mĂȘme forum, on pouvait lire des tas commentaires dithyrambiques Ă  l’endroit de ce gros con!

    HĂ©las, que des Africains puissent aujourd’hui se fĂ©liciter de l’Ă©lection d’un tel tocard, DONNE UNE IDEE ASSEZ PRECISE DU DEFICIT CRUEL D’ANALYSE, VOIRE DE L’INCULTURE QUASI INFANTILE qui sĂ©vit hĂ©las sur notre continent, triste champion de l’illettrisme et de l’analphabĂ©tisme au 21Ăšme siĂšcle… 🙁 🙁 🙁 🙁 🙁 🙁 🙁 🙁

    Mais il est vrai que dans un continent oĂč l’on peut (par exemple) acclamer en hĂ©ros un bidasse ivrogne de niveau def qui se prend pour De Gaulle, ou encore (autre exemple) un pays peut Ă©lire Ă  77% (SOIXANTE DIX-SEPT!!!!!) un vieux politicard “d’avant” aussi m’as-tu-vu que magouilleur, il n’y a rien d’illogique ou de surprenant qu’on puisse aussi se satisfaire de l’Ă©lection d’un raciste primaire, d’un ignoble macho, et d’un crĂ©tin pas dĂ©grossi sans la moindre expĂ©rience politique!

    Vous voulez mon avis?

    Pour moi, le sous-dĂ©veloppement, c’est D’ABORD ça… 🙁 🙁 🙁 🙁

    • nfp, n’oublions que c’est le groupe de vagabonds Obama, Hillari, Sarkozi et Cameron qui ont tue Khadafi et ont mis le feu au Sahel et le Mali vit encore les consequences de leurs acts odieux, criminels et imperialistes. Si le Mali est occupe et divise aujourd’hui c’est a cause des ces quatres idiots et criminels, ils sont tous partis dans l’histoire par la toute petite porte. Il faut demander aux Haitiens ce que Bill a fait de l’argent de l’USAID et autres donnations quand ce pays avait ete devaste par un tremblement dee terre? Hillari et Bill Clinton sont les champions de la grande corruption, tous des devies sexuels.

      • Malidjigui

        UN: La mort de Kadhafi, pitoyable tyran-dictateur, ne m’a jamais posĂ©e le moindre problĂšme.

        DEUX: Je te rappelle que ce qui a mis le feu dans le Sahel suite Ă  la fin de Khadafi, c’est LE MALI et rien d’autres!!!!!!!
        TOUS les pays sahĂ©liens de la zone (TOUS!) avaient parfaitement anticipĂ© le retrour des mercenaires ex-Khadafi armĂ©s jusqu’aux dents, TOUS!!! (Niger, Mauritanie, AlgĂ©rie, Burkina), et tous ont NEUTRALISES ET DESARMES ces derniers dĂšs leur arrivĂ©e sur leurs territoire respectifs!!!

        Nous, non seulement on eu la bĂȘtise historique de les accueillir Ă  bras ouverts ( 🙄 😼 ), mais mieux: EN LES LAISSANT ARMES JUSQU’AUX DENTS!!!!!!!!!!!!! 🙄 🙄 🙄 🙄 🙄 🙄 🙄 🙄

        RĂ©sultat: C’est (bien Ă©videmment!) CHEZ NOUS AU MALI QUE LA REBELLION A ECLATEE et dans aucun autre pays de la sous-rĂ©gion! ❗ ❗ ❗ ❗ ❗ ❗ ❗ ❗ ❗

        Mais il est vrai qu’au Mali, TOUT ce qui nous arrive, c’est TOUJOURS de “la faute des autres”, n’est-ce-pas? ❗ ❗ ❗

        Le SEUL responsable de l’embrasement Touareg en 2012, c’est LE MALI et non pas l’opĂ©ration chute de kadhafi en tant que telle, puisque tout le monde (A PART NOUS!!) en avait prĂ©vu et anticipĂ© les consĂ©quences!

        Soyons sĂ©rieux, et surtout HONNETES INTELLECTUELLEMENT! 😡

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