Libye: le récit des dernières heures de Mouammar Kadhafi

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Capture d’écran de l’arrestation de Mouammar Kadhafi le 20 octobre 2012.

Voici un an jour pour jour que l’ancien leader libyen Mouammar Kadhafi est mort, peu après avoir été capturé dans son ultime fief de Syrte. Notre consoeur Marine Olivesi a couvert à l’époque pour RFI et France 24 l’avancée des rebelles et la chute des positions loyalistes. Elle était à Syrte le jour de la capture de Kadhafi, elle a été l’une des premières à voir d’abord les images de l’arrestation, puis le corps du guide libyen transporté à Misrata. Elle a raconté à Laurent Correau cette journée historique, qui commence par l’arrivée à Syrte, et l’intuition que les choses ne se déroulent pas comme d’habitude.

Ce 20 octobre 2011 au matin, il ne fait plus de doute pour Kadhafi et ses proches que Syrte n’est plus un refuge sûr. Le fils du guide Libyen, Mutassim, organise un convoi d’une cinquantaine de véhicules lourdement armés qui doit permettre à Mouammar Kadhafi de fuir.

Le convoi loyaliste part avec plusieurs heures de retard. Sur la route qui doit lui permettre de quitter la ville, il est touché par un missile occidental. La longue file de 4×4 bifurque pour tenter d’éviter les frappes, mais le convoi croise de nouvelles milices et se retrouve piégé, sous le feu des appareils de l’Otan qui parviennent à lui infliger de lourds dégâts.

Kadhafi et ses proches se réfugient un moment dans une villa abandonnée. Puis doivent la quitter, sous les tirs à l’arme lourde. Les loyalistes font face à un nouveau groupe de miliciens, près de canalisations d’évacuation. Un garde du corps de Kadhafi tente de forcer le passage avec des grenades. Il n’y parvient pas et blesse même le leader déchu.

Les miliciens se ruent sur le dernier carrés de fidèles, rouent Kadhafi de coups, le frappent à l’anus à l’aide d’une baillonnette. « La pauvre chose criait comme un cochon ! », dira de lui l’un des mercenaires sud-africains chargés d’escorter cette fuite.

Mouammar Kadhafi est chargé dans une ambulance, presque nu et inanimé. Selon l’organisation Human Rights Watch, qui a reconstitué l’enchaînement très précis des faits, il reste difficile de dire si c’est l’une de ses blessures qui l’a emporté, ou bien si des miliciens l’ont finalement tué.

Mouammar Kadhafi à l’aéroport de Syrte le 26 mars 2010. Reuters/

Un an après la mort de Kadhafi, l’Etat libyen peine à se reconstruire

Le 20 octobre 2011, il y a un an, Mouammar Kadhafi était capturé dans une canalisation à l’ouest de Syrte. Cet anniversaire est l’occasion de faire le point sur les nombreux obstacles qui se dressent sur le chemin de la démocratie et de la stabilité en Libye, et notamment les poches de résistances qui demeurent, en particulier à Bani Walid.

Bani Walid n’a jamais été vraiment libérée. Des nostalgiques de l’ancien régime règnent encore en maîtres dans cette ville située à 140 kilomètres de Misrata. Les institutions de l’Etat n’y sont pas représentées. Des ex-combattants pro-Kadhafi ont kidnappé plusieurs personnes de la ville rivale de Misrata, dont Omrane Chabaane, présenté comme l’homme qui avait capturé Kadhafi.

Omrane Chabaane a été torturé à mort. Des milices de Misrata ont alors menacé de rendre justice elles-mêmes et de livrer un assaut contre Bani Walid pour le venger. Pour éviter un tel scénario, les autorités libyennes ont ordonné à l’armée d’encercler la ville, afin de convaincre les gens de Bani Walid de libérer les détenus misrati, et surtout de livrer les responsables de la mort de Chabane.

Mais ces déploiements de force n’ont pas eu le résultat escompté. Des combats entre forces régulières et des éléments de Bani Walid ont fait une dizaine de morts mercredi 17 octobre. L’armée s’apprête désormais à entrer dans la ville.

Bani Walid, un foyer de tension parmi d’autres

Bani Walid n’est pas le seul terrain d’affrontements entre Libyens. Des combats meurtriers ont ainsi éclaté entre les ex-rebelles de Zenten et d’anciens loyalistes machachia dans le djebel Nefoussa aux mois de juin et juillet. Des tensions ont également eu lieu entre les Warshefana, une tribu qui a longtemps soutenu Mouammar Kadhafi, et des ex-rebelles à Zaouïa, à l’ouest de Tripoli. Des combats à Koufra, dans l’extrême sud-est libyen, ont aussi opposé Toubous et Ouled-Sliman.

Les autorités doivent également composer avec la menace salafiste. Les salafistes sont soupçonnés d’être impliqués dans l’attaque du 11 septembre contre le consulat américain à Benghazi. Une attaque qui a coûté la vie à l’ambassadeur américain Christopher Stevens et à trois autres fonctionnaires américains.

Se pose aussi le problème des milices, dont les autorités se targuent d’avoir intégré la plupart à des forces auxiliaires, affiliées aux ministères de l’Intérieur et de la Défense. Mais ces milices n’ont pas été démantelées avant d’être incorporées et elles ne respectent pas toujours les consignes de leurs hiérarchies.

Ce sont surtout les milices issues des régions ayant joué un rôle déterminant lors du conflit contre le régime de Kadhafi qui posent problème à l’Etat. Celles de Misrata et de Zenten, en particulier, qui ont conservées des dizaines de chars et de lance-roquettes multiples. Les autorités ne se sentent pas assez légitimes pour les rappeler à l’ordre, même lorsqu’elles se livrent à des exécutions extrajudiciaires ou lorsqu’elles procèdent à des arrestations arbitraires.

Les forces de l’ordre sont divisées en de multiples unités, qui entravent leur efficacité. Pas moins de cinq corps différents sont ainsi chargés d’assurer la sécurité du siège du Congrès général libyen, la plus haute autorité de l’Etat, à Tripoli. Pourtant, ils n’ont pas su empêcher des manifestants de Zaouïa de pénétrer dans l’enceinte du Congrès il y a deux semaines.

Construire un Etat démocratique à partir de rien

Si les élections générales en juillet ont été couronnées de succès, elles n’ont pas dégagé de majorité claire. L’Alliance des forces nationales emmenée par le libéral Mahmoud Djibril a certes remporté le scrutin de listes, loin devant le parti Justice et construction, proche des Frères musulmans, mais l’Assemblée comprend 200 sièges et il faut compter avec 120 députés indépendants.

Les députés n’ont pas du tout l’intention de former un Parlement godillot ; ils ont déjà contraint le Premier ministre Moustapha Abouchagour à la démission. Son successeur, Ali Zeidan, doit désormais former un gouvernement qui tient compte du poids politique des uns et des autres, de l’équilibre régional et satisfaire à la fois modérés et islamistes. Un exercice d’équilibriste particulièrement délicat. Ali Zeidan devrait dévoiler son équipe le 23 novembre.

Les autorités libyennes doivent reconstruire un Etat démocratique à partir de rien. Kadhafi avait concentré tous les pouvoirs sur sa personne ; il n’y avait pas de place pour les partis politiques ni d’élections dans ce que l’on appelle désormais l’ancienne Jamahiriya.

RFI / 20/10/2012

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