Abdellah Taïa : “L’interdit de l’homosexualité n’existait pas dans le monde arabe

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Avec Celui qui est digne d’être aimé, Abdellah Taïa livre un roman, court, dense, pressé, une œuvre conçue comme une lettre. Dès le début de l’entretien, Abdellah Taïa décline son identité de façon nette : « Je suis un écrivain marocain homosexuel. » Une colonne tripartite qui structure son écriture. Celui qui est digne d’être aimé porte évidemment cette identité en trois temps concomitants, jamais alternatifs.

Formellement, le livre se compose de quatre lettres : la première est d’Ahmed à sa mère morte, Malika. La seconde de Vincent, l’amant de passage, à Ahmed. La troisième d’Ahmed à son mentor-pygmalion-amant Emmanuel et enfin la dernière, celle de Lahbib, adolescent marocain de 17 ans à son jeune ami d’alors 15 ans, Ahmed.

Les mots s’enchaînent. Durs d’abord pour Malika la toute-puissante, l’ogresse, la sorcière. La mère presque criminelle, en intention en tout cas, qui fit de son mari Hamid, une ombre docile, vide. Les liens familiaux hantent d’ailleurs les livres d’Abdellah Taïa, depuis Mon Maroc jusqu’à Une mélancolie arabe ou en encore Un pays pour mourir. Et l’on songe alors que si Freud avait fait tomber la statue du commandeur qu’était le Père dans les pays occidentaux, il faudrait, dans les pays arabes, commencer peut-être à déboulonner celle de la mère. Sans fracas.

Il y a aussi, dans ce livre, les mots amoureux de Vincent, étourdi, éperdu puis éconduit après sa rencontre furtive avec Ahmed. Les mots tristes de Lahbib aussi, jeune homosexuel, écrasé par sa culture, rejeté par l’amant français qui le trouve déjà trop vieux, à 17 ans. Puis surtout, il y a les mots d’Ahmed lui-même, qui écrit à Emmanuel, son compagnon depuis 13 ans. À 30 ans, Ahmed décide de sortir de cette relation de domination symbolique. Son arme de libération sera le français, tout simplement parce que cette langue fut d’abord la voie de la soumission : « Je sors de cette langue que je ne supporte plus. Je ne veux plus parler français. J’arrête de fréquenter cette langue. Je ne l’aime pas. Je ne l’aime plus. Elle non plus ne m’aime plus », écrit-il.

Abdellah, ou plutôt son double, Ahmed, raconte alors, comme pour mieux se libérer, l’histoire de ce jeune garçon arabe « offert » en Algérie par Oscar Wilde à un André Gide à la sexualité encore confuse. Une histoire qui fait partie de la mythologie homosexuelle. « Personne n’a jamais parlé de ce jeune garçon », note Ahmed, seul compte le point de vue de Gide. Orientalisme et ignorance de l’autre que cette lettre souligne implacablement.

Celui qui est digne d’être aimé dit au final cette « hétéronymie » si chère à Pessoa, celle qui lui faisait dire « nombreux sont ceux qui vivent en nous (…). Je suis seulement le lieu où l’on pense, où l’on ressent ». Ahmed, Lahbib, Vincent, Emmanuel et surtout Malika sont peut-être le lieu où vit vraiment Abdellah Taïa.

Le Point Afrique : Pourquoi avoir choisi d’écrire votre roman sous forme de quatre lettres ?

Abdellah Taïa : Cette idée formelle est dans mon esprit depuis l’âge de 20 ans, depuis que j’ai lu Lettres portugaises qui, selon moi, est le chef-d’œuvre de la littérature amoureuse française. Il est constitué de 5 lettres d’une religieuse portugaise séduite puis abandonnée par un chevalier français. J’avais lu ce livre alors que j’étais étudiant en littérature française à Rabat. J’avais été frappé par le mysticisme des mots et des sentiments exprimés. J’avais fait le lien entre moi, Arabe, musulman et homosexuel, et l’amour qu’exprime cette religieuse. Cette lecture avait permis une première émancipation en tant qu’homosexuel dans un pays arabe.

Je me suis mis alors à écrire des lettres à tout le monde, mes professeurs, mes amis, mes sœurs. Pour leur raconter tout et n’importe quoi. Les lettres ne sont pas faciles à écrire ; elles nécessitent beaucoup de courage, car elles touchent à la vérité des sentiments. En revanche, il suffit qu’on le décide pour que quelque chose se libère totalement. Aussi bien dans l’expression que dans l’élan de l’écriture, mais surtout dans une forme qui se construit très naturellement. L’acte d’écrire est une chose atroce ; on n’y arrive pas toujours. Pour y arriver, il faut contrôler un peu sa propre folie pour aboutir aux mots. La lettre rend cet acte un peu plus naturel, mais pas facile. Même pour le lecteur, on n’a plus besoin d’avoir recours aux procédés littéraires de description des personnages ou de leurs actes. Avec la lettre, le lecteur a dans l’oreille une voix qui s’impose tout de suite. Je veux utiliser l’espace littéraire pour imposer ces voix.

Chaque lettre, selon qui l’écrit, est d’un style différent, avec presque une musicalité propre…

L’idée de la musicalité dans mes livres est très importante. J’entends une musique dans ma tête et il faut que j’arrive à la retranscrire dans mes phrases, arrêts, respirations, essoufflements. Ce rythme me vient de moi, du Maroc, de ma mère, de mes sœurs, de la vie telle qu’elle est entrée en moi pendant 25 ans. Tout cela sort dans cette façon d’aborder la langue française. Je ne veux pas aborder cette langue en étant dans le respect le plus totale, avec l’idée d’écrire un français juste et pur. Cela ne m’intéresse pas. En revanche, utiliser ma première sensibilité, un garçon pauvre, homosexuel, marocain, le monde où il vivait, et mélanger tout cela avec la langue française me permet de créer quelque chose de l’ordre de l’impur.

Impur ? Que voulez-vous dire ?

L’impureté est très importante dans la littérature. La pureté fait appel à une tradition française des grands auteurs, des belles phrases. Quand j’écris en français, j’ai envie d’oublier tout cela. Je veux venir à cette langue avec toute la pauvreté que j’ai en moi, toutes mes difficultés. Avec le souvenir de comment j’ai découvert cette langue au départ, c’est-à-dire comme quelque chose d’écrasant. Je n’ai aucune envie de me soumettre devant la langue française. Pas plus que devant le poids de la société marocaine parce que je suis homosexuel. J’ai à chaque fois envie de tout bousculer.

Pour se libérer de l’emprise d’Emmanuel, Ahmed lui écrit dans ce français soutenu qui est devenu pour lui signe de déculturation, presque tribut de soumission. N’y a-t-il pas là un paradoxe ?

La troisième lettre est le cœur du livre ; elle pose la question de comprendre comment la langue française peut à la fois permettre une forme de libération d’un jeune homosexuel marocain, mais en même temps l’enfermer. Elle lui a fait découvrir Matisse, Robert Bresson, Simone de Beauvoir. Mais en même temps, ce jeune Marocain a l’impression de ne plus exister par lui-même. L’impression aussi que la France, avec son histoire coloniale et postcoloniale, ne lui a pas encore donné la place qu’il mérite dans cet espace qu’est la langue française. Le personnage Ahmed comprend qu’il a en lui une part marocaine, arabe, musulmane aussi, qui a été mise de côté par le personnage intellectuel qu’est Emmanuel. Chaque lettre, tout en décrivant une situation d’enfermement, va plus loin et constitue en elle-même une tentative d’émancipation. C’est un acte de désespoir et d’impossibilité, mais aussi affranchissement de cette situation. Ahmed ne se souvient plus de cet être qu’il était censé advenir, mais qui n’est pas advenu du fait de la rencontre avec Emmanuel à l’âge de 17 ans. C’est comme s’il y avait eu 13 ans de colonisation dans son propre corps, jusqu’à lui faire oublier la langue arabe. Mais pour reprendre un mot de Jean Genet, Ahmed utilise alors la langue de l’ennemi pour y mettre sa propre sensibilité et sa propre révolte.

Publié: le 22-02-2017 par le point

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