Alexis Kalambry, Directeur des Echos (Mali) : « Depuis que Dioncounda est là, jamais la presse n’a été autant brimée »

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Alexis Kalambry, Directeur des Echos (Mali)
Alexis Kalambry, Directeur des Echos (Mali)

Arrêté en début mars pour avoir publié une lettre ouverte d’un soldat malien au front, Boukary Daou, le directeur de publication du Républicain, a été inculpé pour « incitation à la désobéissance » et placé sous mandat de dépôt, ce lundi 18 mars, cette inculpation vous surprend-elle ?

Alexis Kalambry : Oui ! Enormément ! Nous avions mené une lutte, une semaine durant, rencontré des chancelleries et impliquer la communauté internationale. Nous pensions qu’avec son transfert des locaux de la Sécurité d’Etat (SE) à la brigade d’investigation judiciaire, c’était une évolution positive. Nous avons fait le déplacement en masse, comptant fêter son élargissement. En lieux et place, la procureure, sans l’écouter, l’a placé sous mandat de dépôt. Les journalistes ont quitté le tribunal très abattus et très déçus.

Pendant plusieurs jours, on avait assisté à une « presse morte » pour exiger sa libération, pensez-vous que cette solidarité a servi à quelque chose ?

Alexis Kalambry : Vous savez, le Mali est déjà en crise. Notre pays n’a pas bonne presse, sans faire de jeu de mot. Pour ne pas ajouter une autre crise à la crise, nous avons rencontré et le Premier ministre et le ministre de la communication. Nous leur avons dit que nous préférons jouer à l’apaisement. Dans ce sens, nous leur avons demandé de s’impliquer pour faire libérer Boukary Daou, quitte à ce qu’une procédure judiciaire suive son cours.

Si vous avez remarqué, Boukary a été arrêté un mercredi, notre premier communiqué de condamnation date de vendredi, car, nous avons d’abord voulu utiliser tous les moyens de dialogue et de négociation. Non pas par peur, mais bien pour épargner à notre cher Mali d’être encore à la une de la presse internationale de la mauvaise manière.

Pourquoi avez-vous suspendu la protestation avant la libération de votre confrère ?

Alexis Kalambry : Au Mali, beaucoup pensent que les journalistes veulent se mettre au dessus de la loi. C’est pour éviter cette perception que notre mot d’ordre a été clair et simple : nous avons exigé la fin de la séquestration de notre confrère à la sécurité d’Etat et sa mise à la disposition de la justice s’il le faut. Après les multiples constats faits de nos difficiles rapports avec les autorités de la transition, nous avions deux points : la non parution de la presse jusqu’à sa mise à la disposition de la justice ou sa libération, et le boycott de toutes les activités institutionnelles.

Quand Boukary Daou a été transféré à la brigade judiciaire, nous avons estimé que nous pouvions arrêter la non parution et informer l’opinion nationale de ce qui se passe, mais, nous ne couvrons aucune activité du gouvernement ou des autorités de la transition.

Que reproche-t-on exactement à Boukary Daou ?

Alexis Kalambry : Le procureur a évoqué des articles de la loi malienne relative au régime de presse et délits de presse en république du Mali. Il s’agit des articles 35 et 37. En gros, selon ces deux articles visés, il est accusé de diffamation, d’incitation à la révolte et de démoralisation des troupes. Les peines prévues vont jusqu’à 3 ans de prisons.

La publication de cette lettre ouverte était-elle indiquée au regard de la situation qui prévaut au Mali ?

Alexis Kalambry : En matière de presse, les mêmes raisons qui vous feront taire une information seront utilisées par un autre pour la rendre publique. Pour nous, la justice a bon droit de penser ou décider ce qu’elle veut. En son temps, on avisera. Mais, à ce stade, nous pensions qu’il fallait savoir si le séquestrer ou le mettre en prison participent à la manifestation de la vérité. Le président par intérim, Dioncounda Traoré avait affirmé que Boukary Daou sera libéré si et seulement s’il n’y a rien derrière cette publication, son inculpation signifie-t-elle qu’il y a « quelque chose derrière » ?

Alexis Kalambry : Les gens semblent ne pas y prêter attention, mais, depuis que ce président de la transition est là, jamais la presse n’a été autant brimée. Entre nous, celui qui complote a-t-il besoin de publicité ? J’ai plutôt l’impression qu’on a trouvé le bouc émissaire idéal.

Le journaliste malien se sent-il en sécurité aujourd’hui dans l’exercice de ses fonctions ?

Alexis Kalambry : Pas que depuis que Dioncounda est là. A notre première assemblée générale, nous avons recensé près de 10 journalistes, responsables, animateurs de radios, qui ont été arrêtés ; tabassés, menacés…

Pour le reste, notre détermination reste grande. Chaque jour, à 10H, nous faisons le point de la situation. Les confrères affirment qu’il ne faut surtout pas baisser la garde. Les conditions sont difficiles, mais, nous sommes le dernier rempart et nous ne devons pas céder.

Que dire de la liberté de la presse au Mali d’une manière générale depuis le déclenchement de la crise au 1er trimestre de 2012 ?

Alexis Kalambry : Comme je le disais, le constat est alarmant : des arrestations, des cas de violence physique, des intimidations, des menaces… Mais, ce qui est réconfortant, c’est que les confrères sont déterminés à ne rien céder.

Avec l’arrestation du directeur de publication du Républicain, la presse privée avait décidé de ne plus couvrir les activités institutionnelles jusqu’à nouvel ordre, cette décision est-elle toujours d’actualité ? Avez-vous les moyens de respecter cet engagement ?

Alexis Kalambry : Ce mardi matin, à l’Assemblée générale, le comité de crise a suggéré la levée du mot d’ordre de boycott des institutions. Les confrères, presque unanimement, ont affirmé qu’il n’en est pas question. Le prix à payer à certes exorbitant, mais, pour les journalistes, nous n’avons pas d’autres moyens de nous faire respecter des autorités qu’en leur faisant savoir que nous avons une place, une mission.

Des journalistes ont été arrêtés, des organes de presse perquisitionnés, certains de vos confrères agressés physiquement, à votre avis pourquoi une telle détérioration du climat entre les hommes de médias et le pouvoir intérimaire (celui du capitaine Sanogo et du président par intérim Dioncounda Traoré) ?

Alexis Kalambry : Nous sommes à une période trouble de l’histoire de notre pays. Notre société vit une crise profonde. La presse semble être le seul corps qui résiste. Du coup, chaque personne qui n’est pas content organise une expédition punitive. Ainsi, on a vu des opérations se mener au nom des autorités ou de la junte, sans qu’ils soient au courant. Cela dit, ils ne sont pas à blanchir pour autant : c’est justement cet éparpillement du pouvoir entre un triumvirat : la junte, le gouvernement et le président, qui fait que personne n’est responsable et que les malins peuvent sévir en toute impunité.

Maintenant qu’il est inculpé et attend son procès en prison, que font les confrères de M. Daou pour continuer à le soutenir ?

Alexis Kalambry : Nous continuons les rencontres. Nous avons commis un pool d’avocats qui prépare la défense. Officiellement, le procès est prévu pour le 16 avril, mais, les avocats espèrent obtenir dans les jours à venir une liberté provisoire. Nous nous cotisons pour faire face aux frais, et jusque là tout se passe bien. Ce qui a été extraordinaire, c’est la grande cohésion de la presse malienne malgré sa diversité.

Pensez-vous que la justice malienne est suffisamment libre pour disculper Boukary Daou à l’issue du procès ?

Alexis Kalambry : En tout cas nous l’espérons. A ce stade, nous n’avons aucune raison de douter de la magistrature qui a été conciliante jusque-là.

 

Interview réalisée en ligne par Moussa DIALLO
Lefaso.net

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