Boubacar Karamoko Coulibaly, Ambassadeur du Mali en Algérie: « Cette guerre cache mal la forte odeur de drogue qui poursuit le MNLA »

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L’ambassadeur du Mali en Algérie, Son Excellence Me Boubacar Karamoko Coulibaly, a accordé une interview à notre confrère « El Watan » de l’Algérie. Me Boubacar Karamoko Coulibaly revient largement sur la situation sécuritaire au nord de notre pays.

Le MNLA accuse ouvertement de hauts responsables maliens de participer au trafic de drogue en utilisant la région de l’Azawad…

Les accusations formulées sont faciles, surtout quand on a du mal à apporter des preuves. S’il y a eu la guerre, c’est justement parce que l’armée malienne s’est établie dans le nord du pays – vous remarquerez que je n’ai pas employé le terme «Azawad» – afin de repousser les narcotrafiquants qui utilisaient les routes dont le MNLA contrôlait les points de passage. L’armée malienne, dans ses perspectives logiques de protection du pays, a dérangé ce commerce dont profite allègrement le MNLA. C’est l’unique raison pour laquelle les rebelles demandent le recul de l’armée : afin d’être libres de leurs mouvements. Par ailleurs, leur chef d’état-major, Mahamed Ag Najim, est basé en Libye, dans une région située sur un axe qui est un point de circulation de trafic en tous genres. Pour vous dire que c’est une personne habituée à l’argent facile.

Vous dites que vous n’employez pas le terme «Azawad»…

Pour nous, c’est une imposture. Azawad signifie «étendue», à condition de savoir où commence et où se termine cette étendue. Aucun livre d’histoire ne fait référence à une quelconque entité politique ou historique en rapport avec l’Azawad, depuis que le monde est monde. Le Mali ne reconnaît pas le MNLA, car il n’a pas d’existence officielle. Il ne dispose pas de récépissé non plus. Comment peut-il parler au nom de tous les Touareg du Mali ?

Pourquoi le Mali a-t-il rappelé son armée vers la région du Nord ?

Dans le cadre de la gestion sécuritaire dans les pays du champ du Sahel, les partenaires du Mali lui ont demandé à ce qu’il redéploie son armée vers le Nord, pour qu’enfin AQMI cesse d’être à l’aise et qu’on mette davantage de pression afin de le faire sortir. Parler de génocide – comme certains l’ont fait – est une aberration. A la suite de la rébellion de 1990, conduite par ceux-là mêmes qui étaient sous les ordres d’El Gueddafi, un pacte national préparé avec l’appui des autorités algériennes a été signé le 11 avril 1992. Dans ce pacte, le mouvement a demandé, encore une fois, à ce que l’armée allège sa présence dans certaines parties du nord et redescende, parce qu’il estimait que cette présence était trop pesante. C’est en voulant respecter ce pacte et montrer sa bonne foi que l’armée malienne a abandonné, malheureusement, ses positions.

AQMI a-t-elle contribué, indirectement, à déstabiliser le Pacte national et à mettre en péril les accords avec le MNLA ?

Le Mali est aujourd’hui dans une situation délicate, car ses partenaires l’accusent d’avoir laissé le terrain libre à AQMI, alors que dans un contexte de réalisation du Pacte national et dans le respect des Accords d’Alger en 2006, il était demandé à l’Etat de replier son armée. Mais pendant ce temps, le MNLA n’a rien fait pour que les services minimums dus à la population soient mis en place. Les gens sont peu conscients du fait que la plus grande menace dans la région n’est pas AQMI, mais les narcotrafiquants. Sinon comment expliquer que le mouvement qui se revendique révolutionnaire dispose de moyens si importants ? Il est plausible de penser qu’ils couvrent les activités menées sur la route de la drogue. Ce n’est pas un problème d’indépendance d’un territoire : cette guerre cache mal la forte odeur de drogue qui poursuit le MNLA depuis la Libye jusqu’au Mali. Il est temps qu’on arrête ce petit jeu qui ne profite qu’à une minorité. L’Azawad est une illusion qui n’a aucune consistance physique, ni de réalité dans l’histoire. Le fait aussi que les Touareg dans la région du Nord représentent une minorité discrédite le discours du MNLA, qui se cache derrière un combat identitaire, alors que ne nous sommes pas du tout dans un état d’esprit fermé. Le Mali est une nation multiethnique dont toutes les ethnies ont évolué en même temps. Cette minorité qui tente de couper le pouvoir de sa base sociale par tous les moyens ne représente pas les Maliens dans toutes leurs convictions et leur appartenance. Le Mali ne laissera jamais une guerre communautaire s’installer.

Quelles solutions peut proposer le Mali dans ce conflit ?

Il est temps pour le MNLA de faire son autocritique. Le Mali a pratiqué la discrimination positive en intégrant les Touareg dans tous les domaines et secteurs de l’Etat. Le Mali est un pays démocratique qui a donné le pouvoir à chaque zone afin que ses enfants assurent l’avenir de l’Etat et prennent en main leur destin. Je souhaite que nos frères qui ont pris les armes contre leur pays les déposent et s’assoient à la table des négociations pour rejoindre la République. Nous avons au Mali vingt ans de pratique démocratique qu’ils peuvent mettre à mal. Nous voulons transmettre sereinement au prochain président le flambeau de ce que nous avons mis en place depuis des années. Il faut que nos frères Touaregs, et surtout ceux qui ont pris les armes, comprennent que le repli identitaire est destructeur pour une nation. Ce pays est notre patrimoine commun. Je leur lance un appel, en ma qualité d’ambassadeur du Mali en Algérie, le seul médiateur que nous avons choisi pour ce dossier. Nous souhaitons que tout cela se termine bien. Même les deux guerres mondiales ont fini par se régler autour d’une table.

Entretien réalisé par Zine Cherfaoui, El Watan du samedi 25 février

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