Entretien avec le général de Brigade François Lecointre : «Ma mission, c’est de former des guerriers et non participer à la guerre»

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Le Conseil militaire de l’Union européenne a nommé le Général François Lecointre pour mener la mission EUTM Mali, dont l’objectif est de former 4 bataillons de l’armée malienne. Il était récemment à Bamako pour rencontrer les autorités maliennes et militaires, afin de pouvoir recenser certains besoins avant le début de la formation qui est prévu pour mi-février. Avant de quitter Bamako pour Bruxelles, il a échangé jeudi 24 janvier avec les journalistes maliens au siège de la délégation de l’UE. Il répond à nos questions.

Général François Lecointre

À quoi consiste votre mission au Mali ?

François Lecointre : Cette mission comporte deux piliers. Un pilier d’expertise et de conseil : pour restructurer, améliorer  le fonctionnement de la chaîne de commandement de l’armée malienne ; s’assurer de la bonne interface entre cette chaîne de commandement de l’armée malienne et le niveau politique. Ce dernier point est important pour l’Union européenne, car il s’agit de garantir que l’armée malienne sera un des piliers d’un Etat démocratique respectueux des règles de l’Etat de droit, qui fonctionnera avec stricte subordination de l’autorité militaire à l’autorité politique. Ce qui est un élément important en démocratie. Le deuxième pilier de la mission, c’est la formation de 4 bataillons de l’armée malienne. Elle devrait durer pour chacun des bataillons entre deux et trois mois. Ces bataillons seront formés par des instructeurs européens, qui doivent être francophones. C’est un point sur lequel j’insiste auprès des Etats membres de l’Union européenne. Cette mission doit à l’origine durer une dizaine de mois.

L’urgence c’est quoi pour vous, parce que la guerre a déjà commencé.

Il ne s’agit pas aujourd’hui de répondre à une urgence qui est par exemple la reconquête du nord du Mali. Il s’agit d’aider l’armée malienne de façon à en faire un des éléments constitutifs de l’Etat de droit malien. L’Europe, puisqu’elle a une approche globale de la reconstruction de l’Etat malien avec des aspects administratifs, humanitaires, des aspects de développement, inscrit son action dans la durée. Cette mission est limitée dans le temps, elle pourra dans l’avenir éventuellement évoluer ou prendre une autre envergure.

 

On verra ça dans les années qui viennent en fonction des rapports que je ferai à l’Etat malien. J’insiste sur ça parce que beaucoup de questions visent à dire que vous allez former une armée alors que la guerre est gagnée. Vous savez comme moi que la guerre n’est pas encore gagnée. L’intérêt de l’Europe, c’est que le Mali se réconcilie, que cette armée, qui sera une armée nouvelle d’Etat, soit capable d’exercer son rôle de sécurité sur la totalité du territoire malien.

Est-ce qu’avec les combats  dans le pays, vous allez pouvoir faire cette formation ?

J’ai deux éléments de réponse à cela. Le premier élément de réponse c’est que ce nous allons faire en février, c’est d’abord mettre en place des éléments précurseurs, qui vont être essentiellement insérés auprès de la chaîne de commandement malien. J’ai rencontré le chef d’état-major général de l’armée,  le chef d’état-major de l’armée de terre, le chef d’état-major de l’armée de l’air et un certain nombre d’autorités militaires. Je leur ai exprimé mon besoin et les endroits où nous pouvons apporter un conseil utile. Les conseillers européens viendront en appui d’abord aux chaînes de commandement malien pour voir comment il faut la reconstituer. Je ne pense pas que ça constitue une gêne pour le déroulement des opérations. La formation débute en mars-avril, je ne sais pas où sera le front en ce moment là. Mais j’ai expliqué aux responsables de l’armée malienne, qu’on peut soit formé des unités qui sont à l’arrière qui, une fois formées, vont être engagées sur le front par un système de relève… On va les laisser se battre vaillamment dans les conditions dures, on les relève, les remet en arrière, les remplace par des troupes fraîches. Nous formerons des gens qui seront en arrière en attendant d’être réengagés. Il est tout à fait possible que nous commencions à former un bataillon de jeunes soldats, qui devront être encadrés par les plus expérimentés.

Est-ce que vous pouvez confirmer le nombre des formateurs estimé à  450 ?

C’est entre 450 et 500 incluant l’unité de protection de la force, qui sera de l’ordre de 150 personnes. C’est une compagnie de combat.

Où sera-t-elle basée ?

On a reconnu plusieurs endroits. J’en ai parlé aux autorités maliennes de la transition. J’ai des options que je vais soumettre au comité militaire européen d’abord, après on verra. Mais, les autorités maliennes ont été coopératives. Elles m’ont ouvert toutes les portes, elles sont prêtes à m’accueillir.

Quelles sont les lacunes que vous avez constatées au niveau de l’armée malienne ?

Je pense que le point faible de l’armée malienne d’aujourd’hui, c’est la cohésion de cette armée, c’est le lien de confiance qui doit unir un encadrement du plus haut de la chaîne jusqu’au plus petit des soldats et en passant par l’ensemble de la chaîne hiérarchique : des sous-officiers, des officiers, des officiers subalternes etc. Ce que je vous dis n’a rien d’original. C’est la force morale qui fait la force principale des armées. Cette absence de cohésion, de confiance mutuelle, c’est ce qui a été mis à rude épreuve. Le grand mérite de la mission EUTM-Mali sera de mettre ensemble l’encadrement et la troupe et de récréer ce lien de confiance en leur donnant une solide formation à chacun, qui permettra d’assurer de la compétence au niveau supérieur et au niveau subordonné. C’est sur la compétence qu’est fondée la confiance.

Est-ce que vous avez pensé à l’aspect équipement ?

Au départ de cette mission, le concept était que l’armée malienne donne à l’Union européenne des soldats équipés. Nous allons organiser une conférence des donateurs et nous allons demander en fonction des besoins de l’armée malienne. Cette conférence des donateurs va être organisée dans les jours à venir, pour demander des équipements.

Est-ce qu’il  y aura un suivi ?

On donne rendez vous plusieurs mois après la formation des bataillons, auxquels nous donnerons un contrat d’exercice inter-arme. Nous viendrons contrôler cet exercice inter-arme. De manière collective, et puis vérifier à un intervalle régulier, que ces bataillons continuent à s’entraîner, à conserver leur savoir-faire et leur compétence collective. Nous ne suivrons jamais l’armée malienne dans des situations de combats. La mission européenne est une mission de formation, mais en aucun cas, une mission qui aura accompagné l’armée malienne au front et aux combats. C’est ce que font par ailleurs la Misma et l’opération Serval. Là, on est dans une autre dimension qui doit se prolonger dans la durée, peut-être au-delà de la formation de 4 bataillons (chaque bataillon fait 600 à 700 hommes). Tout cela reste à décider par les Etats membres de l’Union européenne. Un autre point qui tient à cœur tous les pays membres de l’Union européenne, c’est que cette armée malienne reconstituée, cette nouvelle armée malienne, soit respectueuse des droits de la guerre et des populations. Donc, il y a une partie de la formation qui sera faite sur ce sujet pour qu’emportée par l’ivresse des combats, par l’envie de se venger, l’armée malienne puisse avoir un comportement de respect des droits de l’Homme, des droits de la guerre etc.

Quel est le coût de la formation ?

Le budget de l’EUTM est de 12 millions d’euros, soit environ 8 milliards de FCFA. Il s’agit là du budget voté par l’Union Européenne, qui va permettre de construire l’infrastructure d’instruction, et régler les frais communs de la mission : le fonctionnement de l’état-major de la mission, les frais de bureautique, les moyens de faire déplacer la mission etc. Tout le monde reste à charge des Etats contributeurs de l’Union européenne. Par exemple, si l’Allemagne décide de mettre à disposition 30 soldats avec des équipements pour former l’armée malienne, la solde des 30 soldats est à la charge de l’Allemagne. La prise en charge et l’alimentation de ces soldats sont à la charge de l’Allemagne. Le budget voté est de 12 millions d’euros, mais les dépenses sont bien plus importantes que ça. Mais elles sont supportées par les Etats.

Propos recueillis par Kassim TRAORE

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