Idrissa Koïta  à propos de la Bourse de l’emploi : «Il ne s’agit pas  des activités tape-à-l’œil, mais concrètes et bien réfléchies»

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La question de l’emploi est un souci pour les jeunes et une préoccupation majeure de l’Etat malien qui tente par tous les moyens de trouver les solutions idoines permettant à notre pays de décoller véritablement dans ce secteur. Dans l’interview qui suit, le Directeur national de l’emploi, Idrissa Koïta, nous donne d’amples explications sur la politique nationale de l’emploi au Mali. Il met un accent particulier sur les innovations majeures de 2011 du Ministère de l’Emploi et de la Formation Professionnelle qui sont, entre autres, la Bourse de l’emploi, la mise en place d’une Base de données informatisées (en réseau) et la  mise en place d’un Observatoire national de l’emploi et de la formation professionnelle.
 
Le Prétoire : M. Idrissa Koïta, pouvez-vous nous parler de  la structuration de la politique nationale de l’emploi au Mali ?
Idrissa Koïta : La politique nationale de l’emploi du Mali a été adoptée en 1998 et sa finalisation a été concrétisée par l’élaboration d’un Programme National d’Action pour l’Emploi en vue de la Réduction de la Pauvreté. L’intérêt de ce Programme est qu’il s’inscrit dans le cadre du développement humain durable. Vous avez parlé de structuration, je préfère plutôt les termes d’objectifs prioritaires et d’orientations fondamentales de cette politique nationale de l’emploi.

En termes d’orientations prioritaires, ce qu’il faut retenir, c’est qu’elles sont bâties autour d’un certain nombre d’axes. Comme je viens de le dire, c’est le développement humain durable qui est la première orientation fondamentale. A ce niveau, la politique nationale de l’emploi considère le plein emploi comme base et comme condition du développement socio-économique, parce que l’emploi n’est pas seulement le résultat de la croissance économique, mais l’une des conditions essentielles de cette croissance. La seconde orientation fondamentale de notre politique nationale de l’emploi est de considérer comme  un moyen d’insertion économique et sociale les groupes cibles, notamment des groupes vulnérables, qu’il s’agisse des femmes, des jeunes sans qualification, des jeunes diplômés, des handicapés ou des ex-combattants. Une autre orientation est de considérer l’emploi comme un facteur de rééquilibrage économique et social, c’est-à-dire que ceux qui travaillent, supportent ceux qui ne travaillent pas. Et ainsi, on peut éviter  les conflits entre les générations. Il s’agit aussi de voir en l’emploi un témoignage de collaboration entre le secteur public et le secteur privé, parce que l’emploi n’est pas seulement le problème du Gouvernement, mais celui de tout le monde : employeurs, travailleurs, Société civile…

Par rapport aux objectifs prioritaires de la politique nationale de l’emploi, je vais les survoler très rapidement : le 1er est de conforter et de sécuriser les emplois privés existants et d’améliorer les performances dans l’emploi public. Le 2ème, c’est de réduire le chômage et le sous-emploi en créant des emplois et en intensifiant les activités agricoles, surtout en milieu rural. Parce dans ce milieu, les gens travaillent six mois principalement la terre et ils attendent six mois pour la retravailler encore. C’est pourquoi l’un des objectifs prioritaires est de dynamiser ce secteur afin d’éviter le sous-emploi.

Un autre objectif prioritaire, c’est d’accroître la demande de la main d’œuvre grâce au développement du secteur privé. C’est pour vous dire que le secteur privé est au cœur donc de cette politique nationale de l’emploi. En clair,  il s’agit d’améliorer l’offre de main d’œuvre grâce à une formation professionnelle et une qualification adaptée aux besoins de notre économie nationale. Comme objectif prioritaire également, je parlerai du développement de la technique HIMO (Haute Intensité de Main d’Œuvre) principalement en direction du secteur rural. Par rapport au dernier objectif, il porte sur l’amélioration des conditions de travail dans les différents domaines d’emplois (emplois moderne, informel, rural et temporaire), tout en recherchant à terme, l’unification du marché du travail par la mise en place d’un bon système de collecte, de traitement et de diffusion de l’information statistique. Voilà sommairement présentée la structuration de la politique nationale de l’emploi au Mali.

 Quelle est la place des jeunes dans cette politique nationale ?

Ils y occupent une place prépondérante, dans la mesure où un programme ad hoc a été conçu pour eux à l’instigation du Président de la République et est appliqué par une Agence spécialement créée à cet effet. Il s’agit du PEJ (Programme Emploi Jeune) et de l’APEJ (Agence pour la Promotion de l’Emploi des Jeunes). Ce programme fait partie des besoins réels exprimés par les jeunes à travers les difficultés rencontrées en termes d’employabilité, de financement de projets et d’accompagnement. De même, les jeunes ruraux ne sont pas oubliés, parce qu’un pan spécial est consacré à l’emploi rural. Le PEJ comprend 4 composantes qui s’adressent uniquement aux jeunes jusqu’à 40 ans. C’est pour vous dire qu’ils ont une place primordiale dans notre politique nationale de l’emploi. Et mieux que cela, le Mali est reconnu aujourd’hui comme étant un pays leader en matière de promotion d’emploi des jeunes. C’est ce qui lui a d’ailleurs valu d’être depuis 2004 dans le Réseau du Secrétaire général des Nations Unies pour l’emploi des jeunes, le YEN (Youth Employment Network) qui, à l’époque, était concerné seulement par une dizaine de pays. Et le Mali, en plus du Rwanda à l’époque, faisait partie de ces pays leaders en matière d’emploi. Malheureusement, «nul n’est prophète chez soi», sinon, aujourd’hui, nous disposons d’une véritable expertise en matière d’emploi, et principalement en matière d’emploi des jeunes, qui s’exporte même au-delà des pays de la sous-région. Je viens de rentrer du Tchad où j’étais allé parler de l’expérience du Mali en la matière. En outre, nous recevons tous les jours  des délégations de pays étrangers qui viennent s’inspirer de notre expérience. C’est dire donc que nous sommes sur la bonne voie et je pense qu’après l’évaluation de la mise en œuvre du PEJ (I), c’est à juste titre que le Gouvernement a décidé d’aller avec plus de moyens vers l’élaboration du PEJ II dont la mise en œuvre a d’ailleurs commencé.
 
Peut-on avoir quelques statistiques des résultats obtenus?

Oui en matière de résultats, je ne voudrais vraiment pas faire ici un catalogue de succès. On peut tout de même  retenir qu’en matière de renforcement d’employabilité des jeunes, par exemple, il y a eu, je crois, beaucoup de satisfaction qui augure de lendemains meilleurs. 6500 jeunes, à peu près, ont été renforcés à travers des stages de qualification et des formations professionnelles ; 4000 jeunes ont été placés comme volontaires dans les différents Départements ministériels et les Collectivités territoriales. Soit, un total d’à peu près 10.000 jeunes qui ont bénéficié du volet Employabilité du PEJ I.

Dans le cadre du développement de l’esprit d’entreprise qui est aussi l’un des axes du PEJ, 5.625 jeunes ont été formés à l’utilisation d’outils techniques du BIT ; 3.556 plans d’affaires ont été élaborés par les jeunes, transmis aux institutions financières pour financement et/ou garantie. Dans le domaine de l’emploi rural, on dénombre environ 1500 emplois directs et 1100 emplois indirects qui ont été créés ; 183 jeunes  ont été installés dans l’agro-entreprenariat et 4000 personnes ont été formées à la méthode HIMO. Et toujours dans le domaine de l’emploi rural, à peu près, 400 hectares de terres  agricoles ont été aménagés pour y placer des jeunes, 287 hectares de forêts ont été également restaurées. 37 km de pistes rurales ont été aménagées pour désenclaver certaines localités, et même il y a eu des activités qui n’étaient pas prévues dans le document initial du PEJ, mais qui ont été réalisées. Il s’agit notamment du  pavage de certaines rues et marchés de Bamako, de Kati, de Badiangara et de Ségou. Concernant la facilité d’accès des jeunes aux crédits, 1500 projets ont été financés et/ou garantis.

Quelles sont les missions assignées à la Direction nationale de l’emploi?
La Direction nationale a été créée en 2002 et a été rendue fonctionnelle à partir de 2004-2005. Elle a pour mission de participer à l’élaboration de la politique nationale en matière d’emploi, sous la tutelle  du Ministère de l’Emploi et de la Formation Professionnelle ; de coordonner la mise en œuvre de cette politique et de l’évaluer, bien entendu, au niveau de toutes les régions du pays. Sa mission consiste également à évaluer les activités des structures qui concourent à la mise en œuvre de cette politique tant au niveau public que privé. A coté de la Direction nationale de l’emploi, il y a les Directions régionales de l’emploi et de la formation professionnelle qui sont une création un peu plus récente et qui concourent justement à l’atteinte des objectifs que nous nous sommes fixés au niveau national. Elles appuient également le développement local en tant que structures décentralisées.

Quels sont les problèmes majeurs que vous rencontrez ?
Les problèmes majeurs que nous rencontrons, sont de plusieurs ordres. C’est d’abord celui du personnel, car  l’Etat recrute à compte goute. Etant une structure nouvelle, nous sommes actuellement confrontés à un problème de cadres organiques. Il y a également des problèmes de formation que nous rencontrons, mais que nous sommes en train de résoudre dans le cadre d’un programme d’appui que les Danois ont bien voulu mettre en œuvre avec nous et qui s’occupe, avec beaucoup d’efficacité, des questions de formation et de prise en charge de certaines activités, notamment la collecte le traitement et la diffusion de l’information statistique.
 
Quelles sont les innovations majeures pour cette année 2011 ?

Elles portent sur trois aspects. Le premier aspect, c’est la Bourse de l’emploi et de la formation professionnelle que nous sommes en train de préparer activement et qui est une occasion donnée aux jeunes qui ne peuvent pas, eux-mêmes, élaborer des programmes de venir d’approprier des idées que nous mettons à leur disposition. C’est une des innovations majeures. L’autre innovation qui est plus technique porte sur la mise en place d’une Base de données au niveau du Ministère de l’Emploi et de la Formation Professionnelle. Cela, à partir d’un schéma directeur informatique qui permettra à toutes les structures du Ministère d’être en réseau et de disposer, en temps utile, d’informations statistiques fiables. Je crois que cela nous permettra de faire une grande avancée dans la collecte, le traitement et la diffusion de l’information en matière d’emploi et de formation professionnelle.

Enfin, la troisième innovation, c’est la mise en place d’un Observatoire national de l’emploi et de la formation qui est une des recommandations fortes issues de la rencontre des Ministres en charge de l’emploi et de la formation professionnelle, tenue à Bamako en avril 2010. La mise en place de cet Observatoire d’ici la fin de l’année constitue un défi que nous sommes en train de relever  au niveau du Ministère avec l’ensemble des acteurs concernés.
 
Vous avez parlé de la Bourse de l’emploi. Mais, d’aucuns pensent que ce n’est que de la poudre aux yeux, une campagne d’intoxication ou encore un projet mort-né. Qu’en dites-vous ?
 C’est leur opinion ! Comme on est en démocratie, on ne peut pas empêcher les gens de penser ce qu’ils veulent. Mais, je crois que si nous avons décidé d’aller à une deuxième édition de la Bourse de l’emploi et de la formation professionnelle, c’est parce que la première a été un succès total. Je ne vais pas anticiper sur l’évaluation qui a été faite de cette première édition. Je suis sûr que d’autres voix plus autorisées que la mienne, feront cette évaluation en temps opportun, avant d’aller à la deuxième édition. Mais déjà, ce qu’il faut retenir, c’est que la Bourse de l’emploi et de la formation professionnelle, en ce qui concerne l’expérience du Mali, est en train de faire école dans d’autres pays. En fait, cette Bourse n’est pas une activité extraordinaire. Ce n’est pas une activité budgétivore,  ni nouvelle. Il s’agit de maximiser nos efforts, de mutualiser ce que nous faisons tous les jours dans toutes les structures qui concourent à la création d’emplois ou à la formation, de les mettre dans une Bourse. Il ne s’agit pas d’aller faire des activités tape-à-l’œil. Ce sont  des activités concrètes qui ont été bien réfléchies. Nous avons même ouvert cette Bourse à des idées novatrices qui ne sont pas celles exclusives du Ministère de l’emploi et de ses agents. Mais, des idées qui viennent d’autres citoyens et qui ont été jugées pertinentes, aptes à créer des emplois viables.
 
Quel appel lancez-vous aux jeunes du Mali?
En termes d’appel, je crois que les jeunes sont suffisamment avertis et qu’ils sauront répondre présents au défi du développement de notre pays qui a besoin du génie créateur de tous ses enfants.  Nous avons mis en place une «info line» au niveau du Ministère de l’Emploi et de la Formation Professionnelle où ils peuvent obtenir des informations utiles tous les jours. Il s’agit du numéro 44-25-25-25. Enfin, je voudrais dire aux jeunes qu’ils sont des acteurs de la politique nationale de l’emploi et qu’ils peuvent contribuer l’améliorer à travers leurs critiques constructives et leurs pertinentes suggestions.
 
Propos recueillis par
Bruno LOMA et Ibrahim M. GUEYE

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