Lassana Guindo, Directeur Général de la Géologie et des Mines (DNGM) : «Si l’Etat ne finance pas la recherche, la production minière va bientôt reculer»

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Nous vous proposons dans ce numéro la seconde et dernière partie de la grande interview que le Directeur Général de la Géologie et des Mines, Lassana Guindo,  a bien voulu nous nous accorder.

Lassana Guindo

22 Septembre: Monsieur le Directeur Général, vous évoquiez tantôt la timidité de l’Etat dans la promotion de la recherche minière

Lassana Guindo: Je me dois de rappeler que les grandes mines qui ont été découvertes l’ont été à la suite de projets de très grande envergure. Et cela répond à  notre politique minière, qui dit que l’Etat qui doit faire les premières prospections pour attirer les investisseurs. Les investisseurs ne viennent pas dans les pays à risque et les pays où les informations ne sont pas accessibles sont des pays à risque. Plus on  dispose de l’information, plus on réduit les risques et plus les investisseurs viennent. Mieux nous allons construire notre secteur minier plus nous allons découvrir des gisements.

La  timidité dans la recherche impactera infailliblement, dans quelques années, notre production d’or. Alors que le seul produit exploité aujourd’hui c’est l’or. L’exploitation du manganèse et du fer en est à ses débuts. Certaines sociétés sont en train de s’intéresser à d’autres substances, telles que le lithium, mais la grande majorité  des mines sont des mines  d’or. Ce n’est pas l’idéal pour un pays qui ambitionne d’avoir une réelle vocation minière

On doit vraiment diversifier la production. La question de détrôner le Ghana doit être nuancée. Je sais qu’au Ghana on s’appuie beaucoup plus sur la recherche qu’au Mali. Le budget qui nous est alloué pour la recherche est vraiment dérisoire. Cela fait plusieurs années qu’au niveau des services techniques il n’y a pas de recherche, alors que la logique veut que le Mali, en tant que pays minier possédant une dizaine de mines d’or en activité qui génèrent des recettes, accepte de donner plus de moyens à la structure chargée de la recherche.

L’aide internationale, qui nous a été d’un précieux secours dans la recherche et qui nous a permis de découvrir des mines par le passé, ne viendra plus à la rescousse.  Il nous revient à nous-mêmes d’assurer aujourd’hui la relève et de renforcer le niveau des recherches.

L’Etat ne peut-il pas créer un fonds pour ce faire?

On en a beaucoup discuté. Les visions sont synchrones par rapport à cela. Tout le monde est unanime sur le fait qu’il ne peut  y avoir de ressources naturelles sans recherche. Ce n’est pas par un coup de baguette magique qu’on peut prédire qu’il  y aura ici une mine. Il faudra se résoudre à investir massivement dans la recherche.

Où en est-on dans la recherche du lithium, une substance du sous-sol malien promise à un bel avenir, à cause de son utilisation dans les batteries de téléphones portables et le développement des voitures électriques?

Depuis longtemps, le Mali détient des informations par  rapport à cette substance. Le lithium est devenu aujourd’hui une substance stratégique, très prisée à travers le monde. Elle intervient beaucoup dans le domaine de l’électronique et dans celui de l’argentique.

Au moment où tout le monde était tourné vers l’or, Aliou Diallo de Wassoulor a accepté de faire quelques recherches sur le lithium, sur la base d’anciens travaux que l’Etat du Mali  avait effectués dans la zone de Bougouni. Donc nous avons des indices très favorables là-bas, déjà utilisés jusqu’au niveau de l’étude de préfaisabilité. Aujourd’hui, ce lithium, malgré très peu d’études, peut être exploité. Nous sommes en train de voir avec une société très crédible comment le faire. Nous avons  élaboré plusieurs projets par rapport à cette substance, mais, comme je le disais auparavant, notre niveau de financement ne nous a pas permis, jusque-là, de réaliser ce programme. En plus de Bougouni, il concerne d’autres zones, comme Kayes et le Septentrion. C’était bien avant ce problème de rébellion. Je crois que la rébellion prendra fin et que la recherche va continuer

Quelle est l’importance du lithium? 

Le lithium, comme  je le disais, est très  utilisé dans les domaines de l’aéronautique, de l’électronique. C’est  une substance très rigide, que l’on utilise dans beaucoup de technologies, comme dans les batteries au lithium

Quel en est le potentiel au Mali?

Le potentiel dont nous disposons peut être exploité à très court terme, parce que nous avons déjà conçu une étude de préfaisabilité. La société qui sera intéressée ne fera que compléter ces travaux. Le gisement pourra être exploité très rapidement. Je n’ai pas en tête le niveau des réserves, mais je sais qu’il y a la qualité et que des débouchés existent, pour la bonne raison que c’est une substance prisée sur le marché international

Qu’en est-il des terres rares, indispensables au développement des technologies de pointe?

Je ne sais pas si vous avez  entendu parler de l’histoire des terres rares entre la Chine et le Japon.  Le Japon est un pays qui utilise beaucoup les terres rares. Dans l’électronique, c’est la première substance utilisée, comme les lanthanides et autres. La Chine est  le plus grand pays producteur de terres rares au monde. Le Mali  possède également des potentialités en vrac et en carats, notamment dans la partie Nord du pays.

Nous avons conduit un projet par rapport  à cela. Nous avons des indices favorables  qu’il va falloir développer. Notre rôle est d’attirer les investisseurs et de continuer à découvrir des indices.

De manière exhaustive, quel est le potentiel minier du Mali?

Comme je le disais tantôt, la nature a très bien doté le Mali en ressources naturelles. Nous avons de l’or. Nous  avions évalué, par le passé, nos réserves théoriques à 800 tonnes d’or. Nous en avons déjà exploité plus de 500.

Avec les nouvelles découvertes, ce niveau remonte encore. Autrement dit, nous en sommes à plus de 500 tonnes d’or encore et cela peut même aller au-delà. De jour en jour, nous sommes en train de mieux comprendre le contexte géologique du Mali. A côté de l’or, d’autres substances sont là, à l’état  d’indices. Les recherches sont  en train de s’étendre effectivement au fer, dans le bassin ferrifère de Kita, où il y a des milliards de tonnes disponibles. Tout près de Bamako, à Tienfala, il y a plus de 100 tonnes de fer exploitables.  C’est ce que nous savons pour le moment, mais nos ressources  peuvent aller bien au- delà de tout cela

Qu’en est-il du schiste bitumineux, dont l’exploitation a tendance à devenir un phénomène de mode, surtout  aux Etats-Unis?

Le schiste que les Etats-Unis exploitent n’est pas, en fait, du schiste bitumineux, c’est du gaz de schiste. Techniquement, quand les roches sédimentaires se déposent, elles emmagasinent des gaz. Il n’y avait pas, par le passé, de technologie pour  extraire ces gaz. On maîtrise maintenant une technologie via laquelle on injecte de l’eau comprimée, avec obstruction, pour craquer le schiste et en extraire le gaz. Cette technologie a malheureusement des impacts environnementaux. Il y a une autre technologie qui est développée actuellement pour diminuer cet impact environnemental.

Le schiste bitumineux est un schiste qui est formé en grande majorité de bitume. Il existe également dans la partie nord du Mali, précisément dans le Gourma. Il y a donc des indices très favorables dans ce secteur et des études ont été menées par  rapport à l’exploitabilité de ces schistes bitumineux. Ces études, malheureusement, se sont arrêtées à mi-chemin. Rien n’empêche aujourd’hui d’en entreprendre d’autres, compte tenu des énormes possibilités d’utilisation, car on peut en extraire du goudron aussi bien que des hydrocarbures.

Qu’est-il du pétrole lui-même ?

Par le passé, la DNGM était chargée  de la gestion du pétrole. On a créé aujourd’hui l’AUREP, qui se charge de la promotion de la recherche pétrolière. Je crois que c’est cette structure qui est la mieux placée pour répondre à cette question.

Le Mali dispose, on le sait, d’un important potentiel en bauxite, uranium, manganèse, phosphate et autres pierres fines. Qu’en est-il?

Concernant la bauxite à la frontière avec la Guinée, il  y a des recherches  en cours dans cette partie du Mali pour évaluer l’exploitabilité de ce gisement. Ce sont des indices. On a cubé quand même une certaine partie, ce qui nous a donné près de 800 tonnes de bauxite d’une très bonne qualité. Mais, comme je vous l’ai dit, le gisement est dans une zone dont l’accès est très difficile. L’exploitation de la bauxite demande de très grandes infrastructures routières. Il va falloir installer même des rails pour l’exploitation de ce gisement. Des études sont en cours également par rapport à cela ….

Vous avez dit 800 tonnes?

Effectivement. En réalité c’est plus que tout cela. Les études sont en cours et nous pourrions même dépasser les gisements de la Guinée.

Dans quelle localité se trouve notre gisement?

A Falea. Vous avez parlé également d’uranium. Il se trouve aussi dans le secteur de Falea, accompagné de cuivre et d’argent. Il y a une société qui est à pied d’œuvre par rapport à la recherche dans ce secteur. Vous avez aussi certainement appris qu’il y avait pas mal de discussions par  rapport à l’exploitabilité. Il  n’y a pas de  mal à cela. Tout sera sous contrôle le jour où l’on décidera d’aller à l’exploitation…

Qu’est-ce qui l’empêche aujourd’hui?

C’est la recherche qui est en cours, tout  simplement. Ce n’est pas fini. Quant au manganèse, il existe à Tafacirga, vers Ansongo. L’exploitation devait même commencer, mais, avec la situation actuelle dans le Septentrion, l’activité  est arrêtée pour le moment. Le phosphate, c’est à Bourem. La société Toguna dispose de ce gisement et est à pied d’œuvre pour mettre à niveau l’usine afin de produire de l’engrais et de ravitailler le marché. Ce sera une très bonne chose, étant donné que le Mali est un pays à vocation agricole. Pour ce faire, il faut rapidement remettre l’usine à niveau et augmenter sa capacité de production. J’ajouterai qu’une bonne partie de la région de Kayes est dotée de pierres fines, à l’image du grenat et du prehnite.

On devrait chercher à valoriser ce secteur si l’on veut procéder à la diversification de la production minière, car c’est le mieux indiqué pour lutter contre le chômage. Il ne nécessite pas d’investissements lourds et pourra créer beaucoup de valeur ajoutée. Avec les pierres fines, on peut faire de la joaillerie.

Avez-vous un appel à lancer aux Maliens, aux autorités …

J’ai un message fort à lancer. Nous avons compris, avec la situation que le pays traverse, que le secteur minier, malgré tout ce qui se dit, a une contribution certaine pour l’économie du Mali. Je demande aux hommes de presse, aux journalistes, d’échanger régulièrement avec nous pour que nous puissions informer largement l’opinion nationale sur l’apport primordial de ce secteur à l’économie nationale. Cet apport ne se décline pas uniquement en termes de dividendes, de taxes ou impôts. Le Mali pourra profiter de son secteur minier plus que tout cela. Tout dépendra de l’intérêt que l’on y portera. L’autre  message que je voudrais lancer à l’opinion, c’est que c’est un secteur très capitalistique, qui demande beaucoup d’investissements  et qui n’est pas ouvert à tout le monde.

Ces derniers temps, nous enregistrons un véritable boom. Chacun veut être un acteur dans le secteur. Je suis entièrement d’accord pour que chacun puisse tenter sa chance, si cela n’est pas contraire à la loi, mais il faut que les gens comprennent également que c’est un secteur très capitalistique, qui demande un certain professionnalisme. J’invite ceux qui veulent devenir acteurs de s’approprier les textes qui le régissent. Cela facilitera le travail des deux côtés. Aux autorités, nous demandons les moyens de booster la recherche. Archimède, quand il a découvert le principe du levier, a dit : «donnez-moi un point d’appui et je vais soulever le monde»“. On a beau avoir la technologie, on a beau avoir le bon sens, on a beau avoir la volonté, il faut avoir les moyens pour pouvoir mettre en œuvre tout cela. Chaque année nous élaborons des plans d’actions, sans pouvoir les réaliser, malheureusement. Faute de moyens. Il est temps  aujourd’hui qu’au  Mali on pense à dégager ne serait-ce qu’un petit pourcentage de ce que ces mines génèrent  pour  le mettre au profit de la recherche. Cela permettra de pérenniser l’activité, car il ne faut jamais oublier que les mines génèrent des ressources non renouvelables.

Y a-t-il des aspects que nous n’avons pas abordés et sur lesquels vous aimeriez intervenir?

Oui, l’orpaillage. A ce jour, l’orpaillage commence à être un fléau pour le secteur minier du Mali. Je  peux même dire que ce n’est plus l’orpaillage, mais les petites mines qui sont en train de se développer. Ce sont des gens qui viennent s’installer  illégalement sur les permis de sociétés qui ont légalement obtenu leurs conventions, signées avec l’Etat. J’en appelle à l’esprit de civisme de tout un chacun.

N’est-ce pas par manque d’information qu’ils agissent ainsi?

Oui, il y a un manque d’information. C’est pourquoi nous avons pris la décision de la véhiculer, d’entreprendre des campagnes de sensibilisation par rapport à ce secteur. Le public cible sera l’administration et la population locales.

Entretien réalisé par Yaya Sidibé, Journaliste indépendant

 
SOURCE:  du   7 jan 2013.    

3 Réactions à Lassana Guindo, Directeur Général de la Géologie et des Mines (DNGM) : «Si l’Etat ne finance pas la recherche, la production minière va bientôt reculer»

  1. diamond1

    Voilà un Directeur qui se préoccupe du futur du secteur minier. Nous avons impérativement besoin de développer d’autres minéraux que l’or et aussi d’investir pour cela.

  2. salif bah

    je suis bien d’accord avec vous,aujourd’hui le secteur miniers a beaucoup besoin du financement de la recherche,diversifie les produits miniers,plus de professionalisme dans l’administration et cela est du tic au tac les investisseurs viendront et cela on appelle developpements,la situation au mali serai ephemere malgrer la gravite du probleme politico securitaire.bonne contuniation monsieur le directeur

  3. kadaf

    Merci Mr GUINDO, antant que je suis parfaitement d’accord avec vous sur tout ce que vous avez dit. Pour ne pas vous fatter vous etes parmis les rares directeurs de la DNGM que j’apprecie, car c’est un poste qui est d’autant plus technique que politique.
    Et je demande aux autorites a l’exemple de Mr GUINDO de mettre au postes de directeur des vrais techniciens des domaines respectifs et non des politiciens comme l’ancien directeur de la DNGM Dramane.
    Merc encore Mr GUINDO et une tres bonne continuation.