Manny Al Ansar, promoteur du festival Esssakane : « Ce n’est pas la signature de l’accord qui est importante, mais plutôt ce que les Maliens ont dans le cœur »

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Manny Al Ansar, promoteur du festival Esssakane
Manny Al Ansar, promoteur du festival Esssakane

Après la signature de l’accord de paix et de réconciliation, le 15 mai dernier, nous avons rencontré le promoteur du festival Essakane et natif de la Région de Tombouctou, Manny Al Ansar, qui s’est prêté à nos questions. Il nous a confié sa vision de la situation et ses projets culturels. Lisez.

Le Prétoire : On constate, quelques jours après la signature de l’accord, une recrudescence des attaques et autres violences inouïes dans le nord du Mali. Quelle analyse, faites-vous de cette situation ?

Manny Al Ansar : Une situation regrettable au moment où les espoirs naissent, où tout le monde s’attend à la paix et à la réconciliation et que la situation se normalise, c’est en ce moment qu’on voit une recrudescence des attaques. Mais pour ceux qui sont moins jeunes que moi se souviennent qu’à la veille du pacte national et même quelque temps après sa signature, c’était à peu près la même situation. Il y avait des surenchères. Il y avait des guerres de positionnement. Il  y avait ceux qui essayaient de profiter des derniers jours du désordre pour s’approvisionner ou pour  régler quelques comptes, donc ça ne nous étonne pas beaucoup, mais on espère que c’est juste le dernier soubresaut avant le calme, inch Allah.

Nous venons de signer l’accord pour la paix et la réconciliation nationale avec certains groupes armés. Comment percevez-vous la suite ?  

J’ai beaucoup aimé quelqu’un qui a dit, il y’a quelques jours, « ce n’est pas la signature qui est importante c’est plutôt ce que les Maliens ont dans le cœur ». La signature, c’est un papier, ça se respecte, ça se viole en fonction des situations et des intérêts, mais c’est quand même une base juridique. C’est un instrument qui va permettre de fédérer les bonnes volontés, et c’est aussi l’occasion de clarifier ceux qui sont de mauvaise foi. Ce qui me réjouit,  c’est  de voir que les Maliens, vraiment dans leur ensemble, que ça soient ceux qui sont à l’intérieur ou à l’extérieur, la quasi-totalité, sont  fatigués de cette situation. Ça c’est le plus important pour moi, et la communauté internationale aussi est fatiguée de cette situation. Elle nous a beaucoup accompagné, avec, bien sûr, de mauvais pas souvent, en tous cas, que nous on ne comprend pas, mais ils ont leurs raisons. Je ne crois pas sincèrement qu’une communauté internationale va venir ici avec l’esprit d’enfoncer le problème, je ne suis pas aussi pessimiste et accusateur que ça. Je dois le dire, peut-être qu’ils ont leur approche que nous nous ne comprenons pas, mais franchement je pense que la communauté internationale, les grandes nations, le monde entier n’ont pas intérêt à ce  que ce conflit perdure parce que ça peut atteindre des dimensions qui nous dépassent, qui les dépassent eux-mêmes, et personne n’a intérêt que ça continue. Il vaut mieux le circonscrire maintenant avant que ça ne soit trop tard, donc sur ce plan, je reste optimiste.

Que diriez-vous à nos frères de la CMA qui n’ont toujours pas signé l’accord ?

Mon message, ils le savent déjà, tout le monde le sait. Ils voient ce que nous faisons depuis des décennies pour la paix. Ils savent que nous les appelons à la paix, et,  d’un côté, je sais quand même que ce sont des gens qui n’ont pas le choix pour la paix et de l’autre, ils ont des contraintes. Ils ont promis à leurs sympathisants beaucoup de choses qui ne se trouvent pas dans cet accord pendant des années. A leur place, je serais très mal à l’aise et je comprends qu’ils hésitent, qu’ils essayent d’avoir le maximum pour pouvoir sauver la face ou sauver leurs arrières parce que là, ce n’est pas facile. Mais je crois qu’ils sont assez intelligents pour comprendre que la finalité de cet accord, c’est de se retrouver. Je répète ce que j’ai dit, il y a plus d’un an, que, ayant été acteur suivant ce dossier depuis 1998 à nos jours, j’ai tout suivi, et c’est le même constat, une rébellion se crée, on se met à l’état de guerre, on crée des veuves, des orphelins, le pays va de 10 à 20 ans de retard après. Le mal étant fait, on  se dit toujours qu’on regrette. On se retrouve, on signe, on revient et il faut tout reconstruire. Et je le disais au moment où on n’avait même pas commencé les pourparlers de Ouagadougou.

Vous êtes promoteur de l’un des plus importants festivals en Afrique, le festival Essakane, dont la crise actuelle empêche la tenue normale, cet accord a-t-il des bonnes perspectives pour vous ?

Vous avez raison, la crise de 2012 nous a fait perdre le festival tel qu’il était au Mali, la place qu’il jouait. Mais dans cette crise, le Mali a perdu plus que le festival. Cependant, on n’a pas baissé les bras, on a continué à croire en notre combat pour que les Maliens puissent se rapprocher, se connaitre davantage, s’habituer à être ensemble, à s’accepter, et après montrer cette image à l’extérieur. Les artistes, nos amis à l’intérieur comme à l’extérieur, sont restés avec nous, les autorités aussi nous accompagnent. Nous n’avons jamais douté de ça même un instant. Les moments où le doute était vraiment permis, on n’a pas douté un seul instant, on a continué jusqu’à oser aller dans les camps des refugiés pour rencontrer des gens qui étaient martyrisés, qui n’avaient pas du tout envie de faire la fête, il fallait vraiment avoir du cran. On s’est rendu compte que notre message passait partout où on partait. C’était ça le plus important. Au Mali, quand les politiques n’arrivent pas à se comprendre, il y a toujours une couche sociale qui a un rôle reconnu des deux côtés. Nous avons nos projets. Nous sommes dans la perspective qu’il va bientôt avoir la paix et les activités culturelles et touristiques vont continuer. Même dans les moments les plus difficiles, on n’a pas perdu espoir, ce n’est pas maintenant où tout le peuple y croit que nous allons désespérer. Bientôt nous allons commencer nos activités pour le bonheur de nos populations et l’image du Mali.

Pensez-vous que la culture peut réconcilier les Maliens?

La culture a toujours été là, c’est d’ailleurs le fondement de la culture de vivre ensemble depuis des siècles qui nous a donné la volonté de surmonter ce qu’on a connu. C’est vrai qu’à un moment, ceux qui n’avaient pas de repères se sont égarés, mais, nous, nous avons des repères très solides qui ont résisté à l’épreuve de beaucoup de catastrophes sociales. L’essentiel est toujours resté là, et on s’est toujours retrouvés.

Aujourd’hui, quels sont les grands projets culturels sur lesquels vous travaillez ?

Depuis que le festival ne peut plus se tenir à Tombouctou, avec des amis nous avons cette idée que les Américains ont appelée « Festival in exil » ou festival en exil. L’idée c’était de permettre à nos artistes de s’exprimer au moment où ils étaient interdits de chanter, de danser à Tombouctou, c’était le moyen de leur donner l’occasion de s’affirmer, d’exister et de croire en l’avenir. Donc, on a eu la chance d’être invités avec nos artistes un peu partout dans le monde, de l’Amérique au Japon en passant par certains pays européens, de 2012 à maintenant. Partout on a été bien accueilli et le monde entier était horrifié par ce qui arrivait chez nous. Chacun avait envie de manifester sa solidarité envers la culture, car la musique est la première victime. C’était notre façon de résister dans la non violence pour dire non. On ne peut pas empêcher aux griots maliens de chanter. Et comme j’ai l’habitude de le dire à Tombouctou, notre objectif et notre désir, c’est de retourner sur nos dunes à Essakane. Après cette caravane, on est partis vers les refugiés et dans d’autres villes maliennes pour jouer notre partition dans le processus de paix.

Au dernier festival de Sélingué, un groupe portant votre nom s’est produit, parlez-nous un peu de ce groupe ?

En réalité, le groupe ne porte pas mon nom même si c’est moi qui ait eu l’idée, le groupe s’appelle « Mali Kanw » c’est-à- dire les voix du Mali. A l’expérience, on s’est rendu compte que chaque fois qu’on va à l’extérieur, les gens nous demandent de leur montrer la richesse de la culture malienne. Tu es obligé de prendre un groupe dans toutes les ethnies qui composent le peuple malien, ce qui nécessiterait une centaine de personnes pour réaliser ça. C’est ainsi qu’on a décidé de créer un groupe avec le maximum de représentativité des différents courants culturels et linguistiques. Ce groupe a émerveillé nos amis hollandais, qui souhaiteraient le voir se produire chez eux, et nous allons en profiter pour faire le tour de l’Europe pour donner la vraie image du Mali à partir de fin juin. En attendant de retourner à Tombouctou.

Entretien réalisé par Harber MAIGA

 

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2 COMMENTAIRES

  1. Je salue mon parent car on a le même grand père Mohamed-Ali Ag Attaher de Kel Insar.
    C’est pour dire que tout ce qui est gâté, seule la culture peut l’arrangé… En Afrique, ce n’est pas comme en occident, les activités culturelles et touristiques sont des repères communs…

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