Le procès Amadou Haya Sanogo à Sikasso : Saloum Traoré : « C’est un procès de personnages qui ont marqué de leur empreinte les jours noirs du Mali »

Saloum Traoré, Directeur exécutif de Amnesty international Mali, président du Réseau des défenseurs des droits humains au Mali , « C’est un procès de personnages qui ont marqué de leur empreinte les jours noirs du Mali »

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Le mercredi 30 novembre s’ouvre à Sikasso le procès des membres de l’ex junte pour enlèvement, assassinat et complicité d’assassinat. A quelques jours de ce procès, le Directeur exécutif de Amnesty international au Mali, et président du Réseau des Défenseurs des Droits humains au Mali Saloum Traoré explique au quotidien Le Républicain les enjeux de ce rendez-vous suivi par l’opinion nationale et internationale.

Le Républicain : A quelques jours de l’ouverture du procès de certains membres de l’ex junte pour enlèvement, assassinats et complicité d’assassinats, quels sont vos impressions ?

Saloum Traoré : Enfin on nous a donné la date de ce procès. Cela a été rude pour pouvoir fixer cette date. Amnesty international sera au rendez-vous, d’autant plus que nous sommes au début de cette affaire, peut-on dire.

Donc vous connaissez bien le dossier ?

Oui, ce dossier est le nôtre. C’est d’abord Amnesty international qui a découvert qu’il y avait disparition. Après la nuit du 30 avril, on a vu que des gens étaient arrêtés, qui ont été présentés à la télé comme étant des mercenaires du Burkina ou d’ailleurs. Mais en fait, c’étaient des militaires de l’armée malienne (des bérets rouges). Ces bérets rouges ont été arrêtés et amenés au camp de la gendarmerie. Et quelques temps après, ils ont été extraits, et finalement, ils seront retrouvés dans une fosse commune près de Kati [à Diago].

Donc tout est parti d’un constat de Amnesty International, qui à découvert qu’il y’avait disparition de certains éléments?

Effectivement. C’est à travers une visite de routine que nous avons l’habitude de faire dans les prisons; nous sommes passés à la gendarmerie et nous avons demandé à rencontrer les éléments qui avaient été arrêtés la nuit et les jours subséquents du 30 avril. C’est parmi ces gens que nous avons pu avoir des témoignages. Dans ce lot, nous avons pu rencontrer quelqu’un qui nous a raconté comment les gens ont été extraits nuitamment et ont été amenés à une destination inconnue. C’est à partir de ce moment que nous avons fait un premier rapport que nous avons publié. Nous appelons ce rapport : « Nous n’avons plus vu nos compagnons de cellule ». C’était ça le titre du rapport et dans ce rapport, nous avons démontré qu’il y a 21 personnes qui ont été extraites de la prison. Il a fallu qu’Amnesty fasse cette recherche pour découvrir que ces 21 personnes ont disparu, et nous avons écrit dans notre rapport, précisé les noms, les grades, les unités, même l’âge de toutes les 21 personnes qui avaient disparu.

Quelle découverte ! Que s’est-il passé après ?

Nous nous sommes adressés à toutes les autorités de ce pays, le ministre de la défense, le ministre de la sécurité etc, pour qu’elles nous disent où étaient ces 21 personnes, nous n’avons jamais pu avoir satisfaction. Il y a le chercheur international qui s’est joint à moi et nous avons fait cette recherche. Nous avons rencontré en son temps le ministre de la défense qui nous a simplement dit qu’avec la nuit du 30 avril, c’était tellement chaud que les jeunes avaient seulement fuit que ce n’était pas la peine de les chercher et qu’ils vont revenir.

Le ministre de la défense de l’époque était Yamoussa Camara ?

Oui, c’était Monsieur Camara. Mais après ces jeunes ne sont plus revenus. Donc quant un procès va s’ouvrir pour démontrer que ces jeunes avaient été torturés, enfuis dans cette tombe, dans cette fosse commune, dans un charnier à Diago, et vous savez, jusqu’à présent ces jeunes sont là, les corps qui ont été déterrés sont encore là à l’hôpital Gabriel Touré. C’est pour des besoins de l’enquête, des besoins de la justice. Je crois qu’une fois que le dossier sera clos peut être qu’on pourra à partir de ce moment enterrer ces personnes pour lesquelles le deuil n’a pas été encore fait.

Votre lutte sera-t-elle terminée avec l’ouverture du procès ?

Notre lutte n’est pas terminée parce que vous savez c’est un procès de tous les risques. Personne ne sait effectivement qu’est ce qui va être dit et donc nous sommes sur nos gardes. Et nous allons tout faire pour être présent pour constater de visu ce qui va se passer. Nous sommes prêts à continuer à dénoncer si on a encore des choses à dénoncer même dans le déroulement du procès.

Amnesty International a-t-il pris toutes les dispositions pour l’effectivité de votre présence à Sikasso ?

Nous n’avons pas encore fini totalement de prendre les dispositions, même ce soir [vendredi 25 novembre], j’étais en contact avec le bureau international qui est aussi à pied d’œuvre, pour voir la possibilité d’envoyer directement une délégation à Sikasso, qui sera avec nous pour suivre ce procès. Vous savez qu’en pareil cas, la pression est très importante. C’est un procès très important où il y a des personnages qui ont marqué de leur empreinte les jours noirs du Mali. Et ça ne peut pas se passer de manière inaperçue.

C’est un procès important aussi bien sur le plan national qu’international ?

Oui, c’est important sur le plan national et international, sans compter que le coup d’Etat est même interdit par la constitution du Mali. Pourquoi le coup d’Etat dans un pays où nous avons une démocratie qui n’est pas la dernière du monde et aussi nous étions en présence d’un président qui devait aller. Il ne lui restait qu’un mois et quelques jours. Donc qu’est-ce qui justifie ce coup d’Etat ? Je ne vois pas.

La justice malienne qui a trainé le pied avant que ce procès soit une réalité ; Amnesty croit-il en la crédibilité de cette justice ?

Vous savez que nous sommes tous des Maliens, et nous savons que notre justice se porte très mal. Néanmoins nous avons quand même cette fierté de dire que le Mali fait partie des rares pays Africains qui sont capables de porter leur justice à cette hauteur. Vous savez que ce n’est pas la première fois que le Mali juge les personnalités d’une certaine importance, nous avons eu à juger ici le président Moussa Traoré et donc c’est tout a fait naturel que le Mali soit capable de juger des personnes comme Amadou Haya et ses complices.

Comparaison n’est pas raison, la justice malienne a eu à juger Moussa Traoré qui a régné pendant 23 ans et si le Mali ne parvenait pas à juger convenablement Amadou Haya qu’est-ce que vous allez faire ?

Nous allons exiger qu’il y ait justice dans tout les cas. Si le Mali n’arrive pas à juger correctement Amadou Aya, nous avons les cours, il  y a la cour africaine des droits de l’homme, il y a aussi la cour pénale internationale (CPI). Donc, dans tous les cas, les crimes ne resteront pas impunis.

Les défenseurs des droits de l’homme sont ils bien organisés ?

Nous sommes organisés et même très bien organisés. Je suis le président du réseau des défenseurs des droits humains. C’est un réseau qui compte plus de trente organisations se réclamant toutes des défenses des droits humains. Donc pour que nous puissions parler d’un même langage, il faut que nous puissions être capables de nous mobiliser pour poser la question là où il faut et quand il le faut. Nous avons été obligés de nous organiser de cette façon. Nous avons une charte de collaboration dans laquelle, on définit notre façon de travailler ensemble. Nous avons aussi déjà élaboré un projet de loi de protection des défenseurs des droits humains.

Votre mot de la fin ?

Je crois que ce procès est très important pour la population malienne. Mais nous pensons que c’est le début, et ça ne serait pas la fin, parce que les Amadou Aya Sanogo et consorts ne sont pas les seuls criminels qui ont eu à se manifester pendant ces années. Et nous avons l’épineux problème du Nord avec son contingent d’auteurs de violation des droits humains. Et nous devons tous, faire en sorte, que ces personnes soient aussi amenées à la cour.

Propos recueillis par Boukary Daou

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