Mali : Nord cherche État désespérément

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Lancement opérationnel de la première patrouille mixte, formée de soldats maliens, de combattants de groupes progouvernementaux et de l’ex-rébellion, à Gao, le 23 février 2017. © Baba Ahmed/AP/SIPA
Lancement opérationnel de la première patrouille mixte, formée de soldats maliens, de combattants de groupes progouvernementaux et de l’ex-rébellion, à Gao, le 23 février 2017. © Baba Ahmed/AP/SIPA

Avec l’installation des premières autorités intérimaires, le processus de paix semble enfin progresser. Mais la route reste longue : tandis que les rivalités persistent entre les différents groupes armés, les principaux mouvements jihadistes, eux, unissent leurs forces.

Il aura fallu attendre vingt mois. Vingt longs mois durant lesquels le processus de paix a progressé, stagné, et parfois même failli s’effondrer, tel un caravanier exténué traçant, tant bien que mal, sa route à travers les innombrables dunes du Sahara. Avec plus d’un an et demi de retard sur le planning initial, qui prévoyait leur mise en place trois mois après la signature de l’accord d’Alger, en juin 2015, les premières autorités intérimaires ont enfin été installées, début mars, dans trois des cinq régions administratives du nord du Mali : Kidal, Gao et Ménaka.

Pour la majorité des acteurs nationaux et internationaux, il s’agit là d’un pas important, voire décisif, vers la mise en œuvre du processus de paix. Et qu’importe si la situation reste incertaine à Tombouctou et Taoudéni, où des groupes armés se sont opposés à l’intronisation prévue, l’heure est à la satisfaction quasi générale. « Avant l’installation des autorités intérimaires, il n’y avait rien de concret. Enfin, nous avançons », estime Alghabass Ag Intalla, l’un des leaders de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), l’ex-rébellion touarègue.

Préparer les prochaines élections

Considérées comme l’une des principales dispositions de l’accord de paix, ces autorités représentent les différentes parties signataires : le gouvernement, la CMA et la Plateforme, une coalition de groupes armés progouvernementaux. Avant tout symbolique, leur entrée en fonctions est censée marquer le retour de l’État central dans les régions du Nord, où les collectivités territoriales sont devenues inexistantes ou fantomatiques depuis 2012.

Tout le monde veut être associé au processus de paix pour des questions de pouvoir et d’argent

Sur le papier, les autorités intérimaires sont notamment chargées d’assurer la bonne tenue des futures élections régionales et communales partielles, prévues pour juillet, de fournir aux populations les services sociaux de base ou encore d’assurer le retour des déplacés et des réfugiés. Difficile, en revanche, de connaître le budget qui leur sera alloué et de savoir combien de temps elles resteront en place.

Rivalités de pouvoir

Pour préserver le subtil équilibre des forces en présence dans le septentrion malien, les membres de ces différentes assemblées régionales ont été nommés par le gouvernement, la CMA et la Plateforme à l’issue d’interminables – et houleuses – négociations. C’est ainsi que l’assemblée de Kidal est présidée par Hassan Ag Fagaga, un colonel de la CMA, et que celle de Gao est placée sous l’autorité de Djibrila Samaké, un responsable de la Plateforme. Tous les postes subalternes, du premier vice-président au représentant de commune, ont aussi fait l’objet de longues discussions, chaque partie souhaitant tirer au maximum la couverture à elle.

Dans un tel jeu de chaises musicales, sur fond de rivalités locales et intercommunautaires, contenter tout le monde relevait de la mission impossible. Comme souvent dans le nord du Mali, les insatisfaits ont donc bandé les muscles et brandi les armes pour accentuer la pression. À Gao, l’installation des autorités intérimaires a ainsi été retardée de quelques jours parce que leur siège était occupé par des hommes du CMFPR 2, un groupe armé constitué de Songhoïs et de Peuls sédentarisés.

Idem à Tombouctou, où le Congrès pour la justice dans l’Azawad (CJA, essentiellement composé de Touaregs Kel Ansar) et une partie du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA) ont encerclé la ville et tiré des coups de feu pour empêcher l’intronisation de la future assemblée régionale.

Préparer la future armée malienne

« Tout le monde veut être associé au processus de paix pour des questions de pouvoir et d’argent, explique un haut responsable de la Minusma, la Mission des Nations unies au Mali. Malheureusement, ces batailles visant à diriger les autorités intérimaires laissent augurer les luttes à venir en vue d’intégrer les prochains MOC [Mécanismes opérationnels de coordination] et, à plus long terme, l’armée malienne “reconstituée”. »

Nous sommes en train de restaurer la confiance entre groupes armés. Cette atmosphère de réconciliation est primordiale pour la suite

Derrière cet obscur acronyme onusien se cache une autre disposition majeure de l’accord de paix : les patrouilles mixtes, qui préfigurent la future composition de l’armée malienne. Chaque MOC est un bataillon de 600 hommes, composé de 200 Famas (militaires des Forces armées maliennes), 200 combattants de la Plateforme et 200 combattants de la CMA. Leur mission ? Tenter de ramener un semblant de sécurité dans le Nord, notamment hors des grandes villes.

Derniers obstacles ?

Après des mois d’attente, et surtout un dramatique attentat à la voiture piégée qui a coûté la vie à une cinquantaine de ses hommes à la mi-janvier, le premier MOC a été lancé à Gao le 23 février. Un autre symbole fort des récentes avancées dans le processus de paix : des anciens ennemis de la CMA et de la Plateforme, qui échangeaient encore des coups de feu en août 2016, patrouillent désormais côte à côte. « Nous sommes en train de restaurer la confiance entre groupes armés. Cette atmosphère de réconciliation est primordiale pour la suite », se félicite Mahamadou Diagouraga, haut représentant du président Ibrahim Boubacar Keïta pour l’application de l’accord d’Alger.

Comme lui, beaucoup d’acteurs espèrent que ces progrès permettront de franchir rapidement les derniers obstacles. Il est toutefois permis d’en douter. Selon différentes sources, il faudra probablement attendre plusieurs mois avant le lancement des prochains MOC, à Kidal – ce qui entraînera le retour des Famas dans le bastion de la rébellion touarègue, trois ans après leur fuite sous les balles de la CMA –, puis à Tombouctou.

Outre le casse-tête de la sélection des combattants, il faudra aussi aménager des camps sécurisés, nommer des commandants, former les troupes… « Chaque fois, ce sont 600 hommes qu’il faut équiper et payer. Tout cela coûte énormément d’argent », confie une source onusienne.

De leur côté, les groupes armés de Ménaka et Taoudéni revendiquent déjà la mise sur pied de leur propre MOC, ce qui n’était pas prévu par l’accord d’Alger. « Ménaka est une région au même titre que Tombouctou, Gao et Kidal. Il est donc évident que nous en avons, nous aussi, besoin », affirme Moussa Ag Acharatoumane, le leader du Mouvement pour le salut de l’Azawad, implanté dans la zone. Dans ce contexte, le processus final de désarmement, démobilisation et réinsertion, dont les MOC doivent être une étape transitoire, semble, lui, très lointain…

Nouvelles milices

En attendant, les sources d’inquiétude restent nombreuses. La lenteur du processus de paix a provoqué une inflation du nombre de groupes armés. Depuis le début des pourparlers à Alger, on ne compte plus les scissions, les alliances ou les créations de nouvelles milices tentant de se faire une place à la table des négociations – dont certaines pilotées en sous-main par Bamako, comme le Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (Gatia). Résultat : une multitude de mouvements politico-militaires, entre lesquels les frontières ne sont pas toujours claires, ont essaimé.

Le processus d’Alger avance péniblement, mais la paix elle-même ne progresse pas

Les vieilles rivalités intercommunautaires sont par ailleurs loin d’être réglées. Bien qu’ils patrouillent ensemble au sein du MOC de Gao, les Ifoghas (qui ont la mainmise sur la CMA) et les Imghads (majoritairement présents au sein de la Plateforme) continuent, par exemple, à se vouer une haine tenace. « La CMA et [l’organisation jihadiste]Ansar Eddine forment un seul et même groupe. Il n’y a aucune distinction entre les deux », dénonce un responsable de la Plateforme. Sous le couvert de l’anonymat, certains médiateurs ne cachent pas leur inquiétude quant à la collaboration de ces frères touaregs ennemis une fois que le MOC sera sur les rails à Kidal.

Tensions au sein de la population

D’autres foyers de tension menacent le long du fleuve Niger. À Gao, les conflits entre sédentaires et nomades se poursuivent. Et, à Tombouctou comme à Taoudéni, différentes coalitions arabo-touarègues s’affrontent encore pour asseoir leur domination. Dans ce magma de groupes rivaux qui ont commencé à se partager le gâteau avec les autorités intérimaires et les MOC, nul doute que les parts restantes – notamment les postes dans le futur appareil sécuritaire ou la haute administration – seront âprement disputées.

« Des solutions à court terme ont été trouvées grâce aux concessions faites à des gens en armes, mais cela n’a jamais été la solution pour instaurer une paix durable. En bref, le processus d’Alger avance péniblement, mais la paix elle-même ne progresse pas », analyse Jean-Hervé Jézéquel, directeur adjoint du programme Afrique de l’Ouest à l’International Crisis Group.

Création d’un groupe d’union des mouvements jihadistes

Reste la menace jihadiste, toujours omniprésente. Le 2 mars, alors que les autorités intérimaires étaient en cours d’installation à Gao et à Ménaka, une vidéo postée sur Internet annonçait l’unification des principaux groupes terroristes opérant au Mali sous la bannière d’Al-Qaïda, et sous le commandement d’Iyad Ag Ghali. Un « gros coup » en matière de communication, qui a alerté les milieux sécuritaires de la sous-région.

Apparaissant au milieu des chefs de quatre katibas majeures, le fondateur d’Ansar Eddine – dont certains, à Bamako, réclamaient encore récemment l’inclusion dans le processus de paix – y annonce, en arabe, la création d’une nouvelle organisation baptisée « Jamaât Nasr Al islam wa Al mouminin » (Groupe pour la victoire de l’islam et des fidèles), tout en faisant allégeance à Abdelmalek Droukdel, le chef d’Aqmi. Avec cette union, Iyad Ag Ghali change de dimension, basculant du jihad local au jihad global contre les « croisés » et leurs alliés prôné par Al-Qaïda.

« Tous ces groupes collaboraient déjà plus ou moins, mais leur alliance est désormais consolidée et officielle. Avec les moyens d’Al-Qaïda et l’aura locale d’Iyad Ag Ghali, cette organisation pourrait rapidement tenter un coup d’éclat », analyse un bon connaisseur des réseaux jihadistes maliens. D’où l’urgence à accélérer la mise en œuvre de l’accord d’Alger, vu par beaucoup comme le seul moyen de lutter efficacement contre le terrorisme dans le nord du Mali. Si de timides progrès viennent d’être accomplis, nul doute que le plus dur reste à faire.

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