Le BEMBEYA JAZZ NATIONAL, un Orchestre au Service de la Révolution Guinéenne : «Valoriser notre patrimoine folklorique national»

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Le Bembeya Jazz National de Guinée Conakry a séjourné dans notre capitale du 27 Septembre au 2 octobre dernier. Les musiciens émérites étaient ici dans le cadre des festivités de la semaine dédiée au défunt président Ahmed Sékou Touré, décédé en avril 1984 à Cleveland, aux Etats-Unis. Nous avons rencontré Elhadji Sékou Legrow Camara, membre fondateur du Bembeya et administrateur de la formation depuis sa création, trompettiste, compositeur et musicien. Il nous parle du Bembeya, de sa création, de ses objectifs et du séjour à Bamako.

Bamako-Hebdo : Comment est né le Bembeya Jazz ?

Le Bembeya Jazz est né de la volonté politique exprimée par le président Ahmed Sékou Touré au lendemain de l’Indépendance de la Guinée. Durant le temps colonial, l’animation des dancings était dominée, en Guinée, par la musique étrangère. A l’Indépendance, vu le choix catégorique de revalorisation du patrimoine culturel national, on se devait de créer une musique moderne africaine pour faire danser les gens. Car le peuple de Guinée aime bien danser. Les danses folkloriques n’ont jamais cessé d’être pratiquées dans notre culture, même s’il y avait des différences avec ceux qui se disaient intellectuels.

Le fonctionnaire, par exemple, avait acquis d’autres habitudes de danse, importées à l’époque, que ce soit le cha cha cha , le mambo, le boléro, le merengue et la salsa. Toutes étaient considérées comme des danses modernes, mais c’était avec des sons importés. Donc, à l’Indépendance, vu la position radicale du gouvernement guinéen et surtout la vision du président Ahmed Sékou Touré, il n’était plus de mise à continuer à amuser la jeunesse et à animer les dancings avec ce genre de musique. Toutes les préfectures ont été invitées à créer des orchestres modernes, avec des instruments modernes certes, mais en utilisant désormais le folklore local.

Combien de membres étiez-vous au départ?

A sa création, le 15 avril 1961, le Bembeya Jazz National c’était 11 personnes autour de la table. En 2006, nous ne sommes plus que 7 membres fondateurs. Il y a Hamidou Diaouné, le premier chef d’orchestre, il y a Traoré Bengaly dit Gros Boua , Kaba Hachen Mohamed , Mory Kondé Mangal, Sékou Legrow Camara , Kaba Salif et Sékou Diabaté Bembeya.

Que signifie le nom Bembeya ?

Bembeya est le nom d’un marigot qui traverse deux quartiers de la ville de Beyla. Cette ville est située à environ 500 km de Bamako et à 960 km de Conakry. Nous avons choisi ce nom parce que c’est un nom symbolique. Il fallait que la région soit reconnue à travers le nom de l’orchestre, Bembeya, qui ne se trouve qu’à Beyla . C’est un mot guerze, l’une des nombreuses ethnies de Guinée.

Beyla était habité par les guerze, il fallait qu’un nom symbolique soit attaché à l’orchestre de la ville, c’est pourquoi on a choisi Bembeya. Dés sa création le Bembeya a eu comme missions, comme tous les orchestres en Guinée, de revaloriser le patrimoine culturel national, de permettre aux jeunes de retenir, à travers les chansons, tous les repères qui caractérisent notre peuple et qui font notre différence avec les autres, de diffuser à travers les chants les slogans du Parti Démocratique de Guinée, qui a été le parti qui amené le pays à l’Indépendance. Donc, à travers les chants, les danses , les manifestations artistiques, il fallait qu’on soit des véhicules pour transmettre les messages du parti.

Citez-nous quelques morceaux-phares du Bembeya ?

Ils sont très très nombreux. En 1962, par exemple, lorsque les présidents Kwame N’Krumah, Modibo Kéïta et Ahmed Sékou Touré ont décidé de créer les Etats Unis d’Afrique. A l’époque, ça nous inspiré, nous les musiciens et nous avons compodé la chanson «Guinée, Ghana, Mali ». Cette union a donné naissance à l’OUA. Cette chanson «Guinée, Ghana, Mali» a été la première chanson politique du Bembeya Jazz. C’est moi-même qui ai composé le petit texte poétique. La chanson disait «Guinée, Ghana, Mali: prélude incontesté de l’Union Africaine, objet de nos efforts. Guinée, Ghana, Mali: c’est l’œuvre des trois grands d’Afrique, Touré N’Krumah, Keïta. Dieu vous bénira». Voilà le texte de la chanson.

Prochainement vous l’aurez sur un nouvel album, puisque nous sommes en train de le faire l’histoire du Bembeya en musique, avec les premiers chants qui ont caractérisé la montée en puissance du Bembeya. Nous allons aussi nous produire en concert. .Le 28 septembre 2006, à l’ouverture de cette semaine du souvenir, il y a eu un banquet animé par des artistes maliens comme Mah Kouyaté N°1 , Haïra Arby et le Bembeya Jazz National.

Salif était au programme, mais il a présenté ses excuses car il était sous contrat et devait jouer en Europe. Son concert était prévu pour le 29. Le Bembeya a joué jusqu’à 00 heure. le jour suivant, pour notre deuxième sortie en concert, nous avons donné «Regard sur le passé»,.suivi de quelques morceaux de variétés avec les artistes que j’ai cités plus une cantatrice de renom que nous avons amenée de Guinée, Aminta Kamissoko, qui est actuellement la coqueluche de la population.

Quelles grandes figures ont évolué au Bembeya?

Le Bembeya a travaillé avec les mêmes éléments, de sa fondation jusqu’à nos jours. Nous avons eu deux personnes étrangères au noyau initial dans le Bembeya, le tumbiste Chaka Diabaté qui est mort en 1996 à Bouaké (il faisait partie des membres fondateurs, mais, en 1968, lorsque l’orchestre a été nationalisé, il a été transféré de Beyla à Conakry) et Dorego Clément, un Béninois excellent saxo ténor , l’un des meilleurs saxos d’Afrique que nous avons recruté. En dehors d’eux, le Bembeya a conservé ses éléments depuis sa création. Nous avons des jeunes, parce qu’il faut assurer la relève. Il y a quelques grandes étapes dans l’histoire du Bembeya qui méritent d’être citées. Après la nationalisation en 1967 et notre transfert à Conakry, nous avons entrepris des tournées dans l’ouest africain jusqu’en 1973. A Dakar, il y a eu cet accident fatal qui a coûté la vie à Aboubacar Demba Camara. Après cet accident, l’orchestre a arrêté six mois pour ressourcer, pour préparer sa relance, parce que Demba, à lui seul, c’était l’homme-spectacle. Il faisait quasiment un one man show, c’était la vedette avant la lettre.

Après sa disparition, il a fallu recruter beaucoup d’éléments pour renforcer la section vocale du Bembeya, puis la section rythmique et la section cordophone. L’orchestre a donc accueilli des jeunes talentueux qui sont venus renforcer la section basse et la section vocale. Il y avait un trio qu’on avait dénommé le trio «Ambiance bazooka» autour de Salif Kaba, compagnon de Demba Camara, qui était resté comme chanteur leader.

Nous avons ensuite recruté Moussa Touré et, pour le spectacle «Regard sur le passé», car il fallait que le public continue à écouté ses œuvres là, on a recruté Naya Mory Kouyaté, qui s’est admirablement acquitté du travail. Après deux à trois répétitions seulement, il maîtrisait parfaitement son sujet. L’orchestre a donc repris le chemin des podiums, mais, au fil des ans, Naya Mory, avec le succès, s’est trouvé débordé physiquement. Le volume de travail du Bembeya, qui est très contraignant, a exigé qu’on recrute d’autres chanteurs.

C’est ainsi qu’on a fait appel à Sékouba Bambino, qui était chanteur à Siguiri. Lorsqu’il est arrivé au Bembeya, on lui a donné le texte du concert à préparer. Il a très bien maîtrisé ça. Après deux ou trois répétitions avec Sékouba Bambino, nous avons préparé l’étape française avec le festival d’Angoulême, où le groupe est parti avec en renfort Youssouf Bah, qui est arrivé d’un orchestre de la capitale, l’orchestre des étudiants. C’était l’un des chanteurs de cet orchestre et il est venu renforcer la section vocale du Bembeya pour faire la tournée. Après cette tournée, Sékouba Bambino s’est cru suffisamment armé pour entreprendre une carrière solo. L’orchestre n’y a pas trouvé d’inconvénient. On lui a donné sa chance et on a formulé les bénédictions nécessaires. Aujourd’hui, il évolue en solo et quand l’orchestre a besoin de lui on l’appelle. S’il n’a pas de contrat très contraignant à quelques heures près il vient se mettre à notre disposition .

Quelles sont les grandes dates du Bemnbeya à Bamako?

Au cours de nos séjours bamakois, nous avons toujours été très bien reçus. Le public malien, c’est notre public depuis toujours. Si je ne me trompe pas, c’est la sixième fois que je viens au Mali avec le Bembeya, depuis le temps de la Révolution, qu’on appelle aussi le temps des «années de braise». On est venus et on a été accueillis très chaleureusement chaque fois.

En 1968, peu après le coup d’Etat, il y avait une équipe gouvernementale très dynamique ici. Le ministre de la Sécurité de l’époque, un certain Tiécoro Bagayago était le Shérif de la ville. Parfait mélomane, il aimait bien s’amuser et c’était l’ami des artistes. Malheureusement, quand le Bembeya a été annoncé à Bamako, il y eu tellement d’engouement du public que c’était comme une réception de chef d’Etat. Il y avait tellement d’effervescence que le ministre de la Sécurité s’est dit : «si ces gens jouent ici, la ville va sauter».

Nous, le matin nous sommes sortis faire la reconnaissance des lieux où nous devions jouer le soir. Quelques notes de Sékou Diabaté, quelques sons de trompette d’Hachen Kaba: les Maliens que vous connaissez très expansifs ont laissé échapper des hourrah qui ont mis la ville en émoi. A 17 heures, pendant que nous faisions la sieste, un camion militaire est venu intimer l’ordre à tous les musiciens de monter et nous avons été déposés par les éléments de Tiécoro à la frontière. La soirée n’a pas eu lieu et nous sommes partis avec des regrets. Nous sommes revenus en 1971, dans le cadre de la grande tournée africaine entreprise après l’agression du 22 novembre dont la Guinée avait été victime. Il fallait que le Bembeya et les artistes guinéens sortent pour expliquer aux peuples africains ce qui était passé à Conakry en Guinée. Le Bembeya est arrivé à Bamako avec Aboubacar Demba Camara. C’est inoubliable. L’accueil qu’on nous a fait au Motel, au Stade et dans tous les endroits où nous avons été programmés était extraordinaire. Après la mort de Demba, nous sommes revenus en1974 et 1975, lorsqu’il y avait cette fameuse «guerre des pauvres» entre le Mali et La Haute Volta de l’époque ( actuel Burkina Faso).

On était membres d’une grande délégation artistique, Bembeya, les Ballets africains, Kouyaté Sory Kandia, pour préparer la réconciliation entre les frères ennemis. Après la soirée de Bamako, nous sommes allés à Ouagadougou également. On y a tenu des soirées et, après, les deux présidents protagonistes ont été invités par le stratège Président Ahmed Sékou Touré à Conakry, pour faire la paix au Palais du peuple où il y avait eu cette soirée mémorable. Quand Sory Kandia Kouyaté a pris le micro pour faire la généalogie de Lamizana, pour faire la généalogie des Traoré, les deux présidents, qui ne voulaient même pas s’asseoir à la même table se sont lever immédiatement pour se donner l’accolade.

Ahmed Sékou Touré est descendu de son podium et a levé la main des deux présidents. La guerre était finie. Le lendemain, ils ont signé le pacte de non agression et la soirée s’est terminé sur des notes joyeuses. Le Bembeya est toujours très heureux d’être à Bamako. Chaque fois qu’on vient ici, ça nous rappelle beaucoup de faits. Les gens nous ont spontanément adoptés dans leurs familles et partout nous rencontrons cette sympathie de la part des Maliens. Et le destin a fait que, si l’on considère l’accent en français du Malien et du Guinéen, on ne reconnaît pas qui est Malien ou qui est Guinéen. Alors que quand les autres Africains parlent, on peut dire: lui c’est un Sénégalais, lui c’est un Ivoirien, lui c’est un Béninois.

Kassim TRAORE

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