34ème anniversaire de l’assassinat de Cabral (témoignage) : Hamadoun Konaté, ancien Secrétaire aux Relations Extérieures du Bureau de l’UNEM “La génération Cabral s’est battue pour que certaines choses soient reconnues à l’étudiant malien“

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En faisant l’historique des mouvements estudiantins au Mali dans les années 60 et 70, de l’Association des étudiants de l’Ecole Normale Supérieure (ADENSup) à l’Union Nationale des Elèves et Etudiants du Mali (UNEEM), nous avons approché Hamadoun Konaté ancien Secrétaire aux Relations Extérieures du Bureau de l’UNEM (et actuel ministre du travail, des affaires sociales et humanitaires). En sa qualité d’ancien leader estudiantin il nous fait un témoignage vivant, sur ces moments très mouvementés du militantisme des étudiants maliens et plus particulièrement sur le combat de ses cadets, à savoir : la « génération Cabral».

 

 

Hamadoun Konaté
Hamadoun Konaté

Le Républicain: Monsieur le ministre, vous faites partie de la génération des doyens du mouvement estudiantin au Mali, en cette qualité, parlez-nous un peu de ces mouvements estudiantins, notamment cette période de l’ADENSUP et de l’UNEM? 

Le Ministre Hamadoun Konaté: L’ADENSUP est l’Association des étudiants de l’Ecole Normale Supérieure. Elle était une organisation apolitique qui a joué son rôle au sein de l’histoire du mouvement estudiantin globalement, et particulièrement au sein de l’histoire du mouvement estudiantin malien. L’ADNSUP a connu un certain nombre de secrétaires généraux dont Alpha Oumar Konaré, Déka Diabaté, Babacar Gueye, moi-même et Ario Maïga. Puis,  nous avons eu Mpè Konaré après que Ario ait terminé son mandat. L’UNEEM a été créée en 1973. C’était au lendemain de l’assassinat d’Amilcar Cabral (Guinée Bissau). Nous avons organisé une marche,  après qu’une délégation eût remis au président Moussa Traoré, en plein conseil des ministres, une pétition de l’ensemble des associations étudiantes des établissements supérieurs. Puis, on a eu une marche de condoléance qui nous a conduits jusque devant l’ambassade de Guinée, où un message a été adressé à l’ambassadeur. À la suite de cela, on a jugé utile de mettre en place l’Union Nationale des Etudiants et des Elèves du Mali (UNEEM). La mise en place du bureau s’est passée au foyer de l’ENI. Ce jour-là, il y avait dans la salle Zoumana Sako, Badi Ould Ganfhoud entre autres. Le premier président de l’UNEEM a été Kibili Demba Traoré qui était étudiant à l’ENA et qui est décédé aujourd’hui. On avait un certain nombre de vice-présidents dont moi-même (j’étais le premier vice-président chargé des relations extérieures). Et puis l’UNEEM a eu une bonne fortune, elle a continué  jusqu’à ce que nous connaissions le drame avec Abdoul Karim Camara dit Cabral, entrainant sa dislocation et puis le départ en exil d’un certain nombre de ses camarades.

 

 

Est-ce que c’était le coup fatal administré au mouvement de jeunesse ?

Le fait marquant de cette histoire est qu’il y a eu au lendemain du coup d’Etat du 19 novembre 1968, une volonté pour les étudiants, qui étaient pour une large part des militants de la jeunesse de l’union soudanaise RDA, de perpétuer et de conduire la mission que l’US RDA et surtout son président avait dévolue à la jeunesse. Nous avons évolué dans cela tout le temps. Mais nous avions une chose importante. En effet, on avait  le souci d’étudier, d’être meilleur au devoir, de militer et de tenir haut le flambeau de la République, de la Liberté et surtout le flambeau de la dignité malienne. Ça été une constante. Malheureusement, nous sommes dans une situation aujourd’hui où il faut dire que les deux préoccupations se sont quelques peu séparées. Je ne juge pas mais c’est juste un constat. Et je souhaite que les deux se retrouvent.

 

 

Pouvez-vous nous parler de Abdoul Karim Camara dit Cabral et de son combat  pour l’amélioration des conditions d’études au Mali ?

Je peux difficilement vous le dire de manière très précise. Pour la simple raison que c’est un cadet que j’ai vu évoluer quand j’allais terminer l’école normale supérieure. Je sais qu’avec un certain nombre de ses camarades  dont Tiébilé Dramé, Cheick Mohamed Thiam, qui est aujourd’hui un de mes conseillers techniques, ils se sont battus pour qu’un certain nombre de choses continuent à être reconnu à l’étudiant malien. Ces choses sont : l’inviolabilité de l’espace universitaire, la reconnaissance à l’étudiant du droit d’étudier mais aussi le droit d’espérer intégrer la fonction publique dans des conditions qui soient des conditions acceptables. Il ne faut pas oublier que tout cela s’est passé à un moment où on allait progressivement vers une transition qui faisait qu’une fois les études terminées qu’on soit intégré  à la fonction publique.  Puis, quelques temps avant que nous ne terminions nos études, il y a eu cette fameuse disposition du stage à la fin des études et puis on est arrivé au concours. Donc, cette menace qui planait était suffisamment reprise et exprimée comme une chose qui n’était pas une fatalité.

 

 

Des velléités d’empêcher le mouvement d’atteindre ses objectifs ?

Il y avait la volonté de domestiquer le mouvement étudiant. Je dois rappeler qu’on nous avait présenté une proposition de créer des Comités Culturels de Plein Air (CCPA) au sein des établissements et qui devraient être rattachés au commissariat à la jeunesse. Il se trouve qu’une constance du mouvement  étudiant a toujours été son apolitisme, mais aussi sa non inféodation à une jeunesse de gouvernement. C’est un mouvement des jeunes qui ont soutenu tous les idéaux de liberté, tous les idéaux de démocratie et surtout tous les idéaux de soutien à tous les mouvements révolutionnaires partout en Afrique et dans le monde. Inféodé à un gouvernement et inféodé à une jeunesse gouvernementale, ça nous aurait éloignés progressivement de nos idéaux. Le mouvement étudiant l’a toujours refusé. Et pour l’avoir refusé, le mouvement étudiant s’est parfois retrouvé exposer à des répressions qui devenaient de plus en plus sévères au point que l’on a déploré des morts dont celle de Abdoul Karim Camara.

 

 

De plus en plus la question de la tombe de Cabral défraie la chronique. Savez-vous où se trouve sa tombe ?

Je ne peux pas le dire  précisément mais tout incline à croire qu’il a été inhumé dans le cimetière de Lafiabougou. Mais où exactement dans le cimetière de Lafiabougou, je ne peux pas attester que c’est ce lieu-là qui est sa tombe. Je ne peux pas l’attester.

 

 

Actuellement, certains de vos camarades haussent le ton pour demander la réhabilitation de la génération Cabral qui a été privée de son droit d’études. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que ça peut être parfaitement justifié d’avoir une telle revendication. Mais, il ne serait pas souhaitable que  ce soit une revendication pécuniaire. Il serait important que cette revendication  se fasse dans le sens de faire comprendre aux jeunes que s’opposer à l’injustice, s’opposer à la répression des libertés fondamentales, ne doit pas être quelque chose que l’on foule aux pieds ou que l’on jette dans les années de l’oubli. Réhabiliter, ça permettrait de sauver la mémoire d’une jeunesse qui s’est battue, qui est restée debout et qui a été un rempart tout le temps quand des menaces planaient sur la République, sur les acquis de l’indépendance et sur les libertés des Maliens et de tous les peuples africains. En la réhabilitant, on montre à la jeunesse que ceux qui sont morts dans ce type de combat ne sont pas morts pour rien. Oui de ce point de vue il faut réhabiliter, il faut aussi aider ceux qui ont été privés du rythme régulier des études pour être à un certain niveau.  Il faut les aider à intégrer le dispositif national de la production et du dispositif national de développement. De ce point de vue, oui je pense qu’il faut réhabiliter. Je pense qu’il faut réécrire cette histoire avec les termes de vérités.

 

 

En tant qu’ancien leader estudiantin, que pouvez-vous dire aujourd’hui à la jeunesse ?

Il faut toujours militer. Pendant la jeunesse, il y a des devoirs qui sont ceux d’un jeune. Et parmi les devoirs d’un jeune, il y a le prestigieux devoir de connaitre  son pays, l’histoire de son pays et de jouer la partition qui est celle d’un jeune dans le développement du pays. Etudier, en étudiant, chercher à être parmi les meilleurs. Connaître son peuple, son pays et savoir que quand on est malien, il y a des raisons et un devoir d’être fier de son pays et de son histoire. Se considérer comme étant quelqu’un qui doit porter le témoin de ce prestigieux passé et contribuer par son comportement de tous les jours, à apporter une bribe supplémentaire à cela. Se préparer surtout à intégrer à l’âge adulte de manière positive le processus du développement national. Ça c’est ce que l’on souhaite à tous les jeunes. Et le mouvement estudiantin est une école pour préparer les jeunes à cela. A tous les jeunes étudiants ou non étudiants, je dis, intégrez  toutes les organisations qui vous permettent  de vous prémunir et de vous préserver de la médiocrité, de la marginalité. Mais n’oubliez jamais qu’il y a un temps pour étudier. N’ayez jamais une préoccupation qui vous éloigne de vos études. L’école, c’est l’un des moyens et l’un des meilleurs moyens pour aider son pays et pour perpétuer la dignité et améliorer la place de son pays dans le concert des nations, il ne faut jamais l’oublier. Voilà ce que je peux dire à tous les jeunes et à tous les militants étudiants. Parce que, je me sens toujours militant estudiantin mais je ne suis pas quelqu’un qui parade avec ce titre. Je crois avoir joué ma partition.  Je reste fidèle à ses idéaux et j’invite les jeunes à resserrer les rangs du mouvement estudiantin. Par ce que c’est un mouvement vraiment éclatant dans la vie d’un homme. Il y a des camaraderies solides que l’on noue pendant ces périodes qui sont le lit de confiance. C’est aussi le cadre à partir duquel on peut ensemble bâtir un avenir meilleur pour son pays et être garant de liberté, de l’indépendance et du développement de son pays.

 

 

Votre mot de la fin

Vive un Mali uni  et indivisible! Porté par un peuple fier et respecté dans le monde. Un mouvement estudiantin solide, studieux, civiquement préparé et moralement armé pour confronter et  affronter tous les défis de la vie et de l’avenir.

 

Réalisée par Ousmane Baba Dramé

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