À Bamako, un pas vers la fin de la guerre de 500 ans

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Il y a environ un demi-millénaire, quelques nations européennes engageaient contre les autres peuples de la planète une guerre de conquête qui allait durer cinq-cents ans. C’est sans doute le seul conflit qui, dans l’histoire humaine, mérite vraiment la qualification de guerre mondiale. Certains aspects des événements du 20 novembre à Bamako signalent peut-être une autre voie.

Engagés à la fin du XVe siècle, l’invasion des deux Amériques, la dislocation de l’Afrique du fait de la traite négrière, puis sa colonisation, l’asservissement de l’Asie et de l’Océanie établissent sur le monde ce qu’il est convenu de nommer la domination occidentale. De génération en génération, cette suprématie s’enkyste dans les esprits, établissant une hiérarchie «raciale» qui fait des Blancs le sommet de l’hominisation, délégitimant l’apport des autres civilisations à l’humanisation de l’espèce, instaurant un vertigineux déséquilibre économique entre l’Occident et le reste du monde.

Cette histoire est aujourd’hui sur le reflux. La tectonique de l’histoire est en évolution rapide. Beaucoup de nations naguère assujetties conduisent désormais seul leur destin et la Chine est devenue, pacifiquement, le premier producteur mondial de richesse marchande. La décolonisation, plus qu’imparfaite, a néanmoins donné partout le goût de la libre souveraineté. En dépit du racisme persistant, partout certains s’aiment, se marient, font des enfants sans considération de couleur. Dans les pays autrefois dominants comme la France, une part significative de la jeunesse porte sur son corps et dans ses patronymes le signe d’une ascendance dans les pays dominés. Malgré la pesante injonction souvent réflexe qui leur est faite de se dissoudre dans l’identité de leurs compatriotes «de souche», beaucoup inventent à tâtons, avec beaucoup de leurs frères et de leurs sœurs à peau blanche, une France déracialisée. Ils ouvrent ainsi l’avenir de ce pays qui n’a nul besoin d’en dominer d’autres pour exprimer sa fécondité séculaire. Les plaques tectoniques de la domination sont en mouvement.

En certains points de l’humanité, le glissement se fait sans trop de heurts. L’Asie orientale en est l’exemple le plus probant. Le rééquilibrage produit par sa montée en puissance désenkyste peu à peu des représentations naguère hégémoniques. On n’entend plus dire des Chinois, des Japonais ou des Coréens qu’ils sont «des Jaunes», on ne le voit plus, on se demande même parfois comment on a pu leur attribuer la couleur du citron. En d’autre lieux, là où les rapports de force et les cicatrices de l’histoire sont encore à vif, des failles se creusent, des colères volcaniques explosent, menaçant indifféremment les uns et les autres, des séismes ravagent les corps et les esprits. Et l’on sait que certaines éruptions peuvent obscurcir le ciel et geler l’atmosphère. Pour tous. Construire une issue pacifique à la guerre de 500 ans est l’autre versant de l’alternative. C’est, avec l’enjeu climatique, la grande et passionnante question devant laquelle est placé notre siècle. Sans garantie de bon aboutissement.

L’attaque de l’hôtel Radisson à Bamako, venant une semaine après les tueries de Paris, rend manifeste la nature du danger. Pour tous. Danger des éruptions aveugles. Danger de l’aveuglement face à ce qu’il faut entreprendre pour les maîtriser. Au cours de ces événements dramatiques –quelques heures–, il s’est passé quelque chose que peut-être beaucoup de Français ou d’Occidentaux n’ont pas vu, mais qui, je le devine, s’est inscrit dans le cœur d’une écrasante majorité de Maliens. Très vite après l’attaque, les forces de l’ordre maliennes sont arrivées sur les lieux, les ont investis avec intrépidité, efficacité, ont arraché des dizaines de personnes de toute nationalités et de toutes «races» à une menace mortelle. Je ne suis pas dans le cœur de ces braves, mais j’imagine sans peine que leur bravoure s’alimentait aux hautes valeurs transmises par la civilisation malienne. Le respect de la vie –Nin bèè nin, ni man koro nin yé, nin man fsa nin yé [3] – dit en ouverture la charte du Manden, établie sur ce sol au XIIIe siècle. Le courage : Saya ka fsa malo yé [4]. La jatigiya, cette hospitalité vigilante qui impose à l’hôte de protéger toujours son étranger. Je sais aussi que la plupart des personnes engagées dans cette opération sont des musulmans et que leur foi a donné sens et puissance à un engagement si audacieux. L’entraide solidaire avec des frères humains en péril est une vertu musulmane, de l’aumône qu’on accorde aux nécessiteux jusqu’au sacrifice de sa vie.

Dans ces moments où ils étaient sous le feu de furieux sataniques, ils ont représenté les valeurs de l’Islam telles que je les constate et que je les admire chez mes très nombreux amis et parents qui partagent cette confession. Cet événement survient dans un Mali travaillé par le doute et la frustration, depuis que des bandes de narco-djihadistes ont mis en péril l’existence même du pays, sans résistance efficace de l’armée malienne, au point que l’Etat défaillant a dû faire appel à l’ancienne puissance coloniale pour éviter la noyade. Ce doute et cette frustration paralysante sont consubstantiels à l’histoire coloniale. La longue défaite inaugurée par l’invasion française à la fin du XIXe siècle, étayée par une propagande présentant la suprématie blanche comme un fait de nature, chaque jour relayée par le spectacle de la prospérité du vainqueur et par la précarité de la vie quotidienne, interroge forcément les âmes. Il faut toucher à sa grandeur pour se remettre debout.

De ce point de vue, les combats du 20 novembre sont une vraie bifurcation. Ils révèlent qu’un vrai chemin a pu être accompli depuis l’humiliation de 2013. Ils libèrent l’espoir dans une reconstruction efficace des instruments de l’intérêt général. Un autre aspect de cette journée sanglante fait lui aussi symbole. Des soldats français ont apporté leur soutien à l’opération. Mais cette fois-ci, ils participaient à un combat commun, engagé et conduit par des Maliens. Deux peuples attaqués par un même ennemi, s’appuyant chacun sur des hautes valeurs issues de leurs civilisations et de leurs fois respectives prenaient en commun le risque de rétablir la paix et la sécurité. L’intérêt commun était évident.

Le dispositif, où le Mali avait l’initiative et la conduite de l’action, était en bon ordre. Le déséquilibre entre les deux nations, qui est un des effets de la longue domination, reste ailleurs patent et démesuré, mais momentanément, il prenait du plomb dans l’aile. Cette fraternité équilibrée et profitable aux deux peuples a pu se vivre durant ces quelques heures historiques. C’est un élément de la boussole qui permettra, si nous nous y mettons vraiment, de trouver le chemin par lequel prendra fin la guerre de 500 ans. Alors pourra s’établir cette paix durable qui ne peut s’installer vraiment que par un partage de la prospérité. Alors les ressentiments criminels nuisibles à tous et qui ruinent notre humanité même n’auront plus de carburant et s’assècheront.

Jean-Louis Sagot-Duvauroux

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