Fin d’exil pour ATT : IBK entre reniement et opportunisme politique

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Renversé le 22 mars 2012 par un coup d’Etat militaire, ATT avait démissionné de la présidence de la République à la demande de la CEDEAO en vue de sauver l’ordre constitutionnel. Mais sa famille et lui ont élu domicile à Dakar. Dans un premier temps pour échapper à la déconvenue liée à la disgrâce, pour se mettre à l’abri d’ennuis judiciaires consécutifs au déclenchement d’une procédure de haute trahison contre sa personne. C’est seulement en décembre 2016 qu’il a été blanchi par l’Assemblée nationale. Après 5 ans 8 mois et 6 jours d’exil forcé, l’ancien président de la République, Amadou Toumani Touré, tel un tigre,  regagne sa tanière sur insistance de son successeur à Koulouba. IBK s’est lui-même chargé de lever les équivoques sur son retour par cette déclaration à l’ouverture solennelle de la 14è Journée des Communes du Mali au Palais des Sports : «Cher cadet, il est temps que tu reviennes au pays. Certaines affaires s’étant apaisées, le climat nous semble favorable pour un tel retour et nous y contribuerons en vous envoyant chercher par l’aéronef de la République puisque vous avez quitté le Mali à bord de l’aéronef de la République du Sénégal».

Retour triomphal, accueil royal et bal des opportunistes

C’est aux environs de 11h45 que le président déchu a atterri à bord de l’avion présidentiel à l’Aéroport Modibo Keita Sénou. Parti de force à la suite d’un coup et avec des accusations de tous les péchés d’Israël sans fondement, l’unique Général d’armée au Mali a signé son retour au bercail en héros. L’événement a mobilisé des milliers d’inconditionnels qui ont savouré l’accueil de l’ancien couple présidentiel par les locataires actuels de Koulouba. La mobilisation était telle qu’ATT n’a pu s’empêcher de le comparer au vide qui l’accompagnait à son départ pour le long exil sénégalais, car un engouement similaire de partisans aurait sans doute dissuadé ses tombeurs en 2012.

Dans une adresse émotionnelle, il a affirmé n’avoir jamais cessé d’aimer le pays qu’il tant servi, en saluant IBK et son gouvernement pour les efforts consentis pour son retour parmi les siens. Il n’a pas omis non plus les parlementaires, eux qui ont jugé non nécessaire sa poursuite pour haute trahison. Et de réserver une pensée pieuse aux victimes civiles et militaires maliennes et étrangères du fait d’une guerre injuste et cruelle qui nous a été imposée depuis tant d’années. Aux blessés, aux handicapés et à tous ceux qui ont éprouvé des douleurs énormes, il a souhaité prompt rétablissement. Au Président Macky Sall et au peuple sénégalais, il a rendu une grâce pour leur hospitalité à l’Africaine et dit garder au fond de son cœur le souvenir de la Teranga sénégalaise faite de courtoisie, de gentillesse et d’affection.
Et IBK de répondre qu’il a fait ça au nom et à l’honneur de la République du Mali.

–  ATT rentré au bercail …et après ?

Telle qu’elle est perçue et présentée, la fin d’exil du chef d’ATT devrait amorcer le déclic d’une réconciliation nationale dans le pays. Même ceux qui ont mangé à tous les râteliers ont pu se cacher derrière cet alibi pour accompagner la cadence et dissimuler leur gêne.

La réconciliation nationale est aussi vocable qui a retenti des nombreuses réactions recueillies à la descente d’avion de l’ancien président, après que le président de la République en exercice ait lui-même donné le ton en inscrivant l’événement dans ce cadre, à la faveur de sa traditionnelle adresse devant les présidents de conseil municipal.
Mais à moins d’admettre que le concept soit réduite à sa dimension d’arrangement politique, on imagine mal l’épisode ATT réussir sur ce terrain là où la Conférence d’Entente a buté contre le roc des divergences chroniques qui minent le pays et dont certaines ont d’ailleurs contribué à sa chute. De même qu’il est difficile de parier sur l’ancien commandant du Camp Para pour ôter du pied des forces armées maliennes la grosse épine enfoncée qu’est le récurrent conflit «bérets rouges-bérets verts», qui gagne en ampleur aussi longtemps que les anciens putschistes sont détenus et que justice tarde à se  pas faite aux familles éplorées par le drame des charniers. Il va sans dire de la solution aux nouveaux fronts irrédentistes nés de l’exacerbation de la question sécuritaire. L’impact d’ATT étant quasi nul sur les différents segments et vecteurs de la réconciliation nationale, reste le profit que peut ou tente d’en tirer les tenants d’une perception très peu désintéressée, politiquement s’entend, de ce concept.

– Un air de repentir et d’opportunisme

Difficile d’en savoir les contours en attendant les premières répercussions ou retombées politiques du grand retour de l’homme, lequel a promis de s’abstenir de toute action publique pour le reste de son existence. Il est loisible de retenir, cependant, que l’événement en soi dégage d’un bout à l’autre les relents de la motivation politique sur fin de récupération incongrue que honteuse. Avec notamment un pouvoir en mal d’épisode glorieux et qui se démène du mieux qu’il le peut pour rebondir d’une avalanche d’impairs cumulés de cinq années. Au nombre desquels figure justement le grotesque dossier d’ATT dont le passif revient exclusivement à IBK, qui tente d’en faire un actif par des moyens alchimiques dont détient le secret. Nous sommes en 2014, moins d’une année après l’investiture de l’actuel président et le terme d’une transition plus rythmée par la course au pouvoir que par une froide analyse de la lourdeur des tâches y afférentes, une nette conscience des profondeurs réelles de la crise malienne. Assailli et rattrapé par les attentes populaires de bien-être et de sécurité bien plus vite que prévu, le régime n’a eu d’autre réponse que de trouver un bouc-émissaire dans la personne d’ATT, un ancien président de la République déjà suffisamment affecté par une disgracieuse précipitation de fin de règne, à quelques encablures de son bail constitutionnel à Koulouba. C’est ainsi qu’au sortir d’un conseil des Ministres dirigé par IBK, l’opinion a été surprise de voir le porte-parole du gouvernement, le ministre Mahamane Baby en l’occurrence, dérouler comme à son corps défendant le chapelet des présomptions sur la base desquelles le Général déchu se retrouve sous les décombres de son piédestal avec une accusation de haute trahison. Après une saisine de la Cour suprême, le dossier atterrit à la vitesse d’un météorite sur la table de l’Assemblée nationale où la Cour de justice est pour la première fois rendue fonctionnelle avec la même célérité après 22 années d’expérience démocratique.
IBK venait de conférer une dimension plus spectaculaire et dramatique à l’exil jusque-là paisible de son prédécesseur en y ajoutant  une menace de mandat d’arrêt en cas de caution parlementaire. Sauf que la démarche ne pouvait prospérer pour deux raisons essentielles : primo, elle portait en elle les germes de son insuccès au regard des écarts de procédures car il ne revient pas à l’Exécutif d’engager la poursuite pour haute trahison quand elle s’applique à un président de la République; secundo, le chef de l’Etat en exercice multipliait chaque jour les motifs d’une action judiciaire similaire d’autant qu’il pourrai être tout aussi poursuivable pour haute trahison s’il ne tient qu’au défaut de résistance aux djihadistes dans le septentrion et aux indignantes pertes infligées à l’armée malienne.

Autant de raisons qui expliquent sans doute l’abandon de la procédure de haute trahison par la majorité parlementaire visiblement conditionnée pour ce faire.  Et, comme on le voit, en prenant le devant des initiatives de rapatriement d’ATT – même au détour d’une nécessité de réconcilier les Maliens -, IBK s’est plutôt employé à étouffer un feu qu’il a lui-même contribué à allumer. Ce faisant, il fait acte à la fois de repentance, de reniement de soi et d’aveu d’impuissance. Et pour cause : réhabiliter ATT de la sorte – après son éviction du pouvoir pour les mêmes motifs assimilés à la haute trahison – n’est qu’une condamnation implicite du coup de force sans lequel le dessein présidentiel d’IBK ne serait probablement jamais accompli, tandis que le présenter comme un vecteur incontournable de réconciliation est un aveu d’impuissance face aux défis de rassembler par ses ressorts propres. Et l’acceptation de pareille compromission à ce niveau de la responsabilité d’Etat peut s’expliquer tant par des visées politiques (qu’elles soient aléatoires ou plausibles) que par une abjuration d’ambitions. Visées politiques parce qu’à quelques encablures de la fin de son mandat, IBK présente l’air d’un naufragé qui s’accroche à toutes les chaloupes tel qu’en atteste sa tentative de rebondir par les leaders religieux. Abjuration d’ambitions car on s’explique difficilement qu’un chef d’Etat à sa propre succession puisse admettre que l’insipidité de son mandat laisse tant de place aux nostalgies du régime précédent.

Amidou Keita

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