Mali : la musique à l’épreuve de la crise

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Mali : la musique à l'épreuve de la crise
LePoint.fr/Par Agnès Faivre – Cheikh Tidiane Seck, Salif Keïta, Amadou Bakayoko : trois ambassadeurs de la musique malienne

VIDÉO. Au pays d’Amadou, de Maryam et du défunt Ali Farka Touré, le secteur de la musique développe ses stratégies propres en misant sur le marché local.

Elle est comme l’air qu’on respire. S’échappant d’un transistor, d’un téléphone, d’une échoppe ou d’un bus, se propageant jusqu’aux plus lointaines parcelles de champs, la musique est diffuse au Mali. Omniprésente. Elle célèbre la naissance, chante les louanges,dénonce ou prend parti, divertit, arborant par cette diversité de rôles son pouvoir. Dotée d’une extraordinaire vitalité, la musique malienne, dont l’ancien ministre de la Culture Cheick Oumar Sissokho affirmait en 2009 qu’elle contribuait à environ 4 % du PIB, a toutefois subi quelques coups de boutoir ces 3 dernières années.

Les musiciens devenus “impurs” dans le nord

Bannie des ondes dès l’été 2012, elle devient un délit dans les régions de Gao, Tombouctou et Kidal contrôlées par les organisations islamistes armés. Le chanteur Ahmed ag-Kaedy en fait alors les frais. Son groupe, Amanar, une formation de musique touarègue qui était de tous les événements à Kidal, doit se taire. Ahmed ag-Kaedy perd son gagne-pain. Menacé, il craint aussi pour sa sécurité. Aux yeux de ses oppresseurs, parmi lesquels il reconnaît certains des ex-meilleurs danseurs de la place, il commet ce péché, jouer de la musique, passible de châtiments barbares. Voilà deux ans que le chanteur a fui sa région du nord.

L’état d’urgence, un coup dur pour les musiciens…

A plus de 1500 kilomètres de là, dans la bouillonnante capitale malienne où nombre de maquis et de clubs vibrent au son de la musique live dès la nuit tombée, c’est durant l’état d’urgence que les “amplis” se sont éteints. Instauré le 12 janvier 2013 au lendemain de l’intervention militaire étrangère dans le nord et levé 6 mois plus tard, ce décret, qui comprend l’interdiction des rassemblements, a touché de plein fouet les musiciens maliens. “Bamako était devenue méconnaissable. Il n’y avait plus de bâche pour les mariages ni d’animations la nuit, ça a été très difficile pour les artistes”, décrit Mory Touré, animateur sur Radio Oxygène. Cette période de vaches maigres, cependant, n’exclut pas, les prises de position. En janvier 2013, dans le confinement du studio bamakois Bogolan, près d’une quarantaine de musiciens se regroupent à l’appel de la chanteuse Fatoumata Diawara pour entonner “Mali Ko”.

… qui organisent la résistance

Le titre, qui signifie “Pour la paix” en français, promeut l’unité tout en distillant des messages de défiance à l’égard des groupes islamistes radicaux. “On a commencé à sentir un mouvement de résistance de la part des artistes”, s’enthousiasme le multi-instrumentiste Cheick Tidiane Seck, qui fustige quant à lui l’idée d’une partition du Mali. Un pied à Paris, l’autre à Bamako, ce polyglotte musical, très sollicité sur la scène malienne, observe depuis l’abrogation du couvre-feu en juillet 2013 un nouvel engouement à sortir et à faire de la musique. “Les initiatives culturelles se multiplient. C’est important pour le Mali de montrer des choses positives”, renchérit Mohamed Doumbia, administrateur du Festival sur le Niger, qui a rempilé pour sa 11e édition en février dernier à Ségou, avec à l’affiche une vingtaine de stars maliennes de la pop, du rap, du blues ou des musiques traditionnelles. Un succès ! 30 000 personnes ont fait le déplacement dans l’ancienne capitale du royaume bambara, soit une affluence à peu près similaire à celle d’avant la crise, en février 2012. Confronté à une baisse du nombre de visiteurs européens, le festival a pu s’appuyer sur la mobilisation des Maliens ainsi que sur le réseau culturel ouest-africain.

Le choix du repli sur le marché local

Le secteur de la production musicale, déjà lourdement affecté avant la guerre par la piraterie et la crise de cette “World music” qui avait consacré notamment la voix puissante et caressante d’une Oumou Sangaré ou le blues made in Nyafunké d’un Ali Farka Touré, est davantage fragilisé par la crise. Boubacar Traoré, qui a courageusement rouvert en 2012 Mali K7, une des deux usines de pressage ayant mis la clé sous la porte en 2005, peut passer plusieurs jours sans faire tourner ses machines. “Le premier problème, c’est la situation économique. Les quelques artistes qui sortent un disque se débrouillent par eux-mêmes”, explique-t-il. “Les musiciens ont dû  se repositionner sur le marché local”, observe quant à lui Olivier Kaba, producteur associé au studio Bogolan, dont l’activité, interrompue après le coup d’Etat de mars 2012, est relancée au moment de l’opération Serval en janvier 2013. Des morceaux dédiés à François Hollande sont même enregistrés par les griots. Ces derniers sont aujourd’hui avec les rappeurs ceux qui tirent le mieux leur épingle du jeu. Les uns, financés par lé mécénat, chantent la gloire d’un bienfaiteur. Les autres, investissant la toile et le marché des produits dérivés, ne se privent pas à l’occasion de critiquer la gestion politique de la crise par les autorités maliennes. Dans les deux cas, ils sont prolifiques et plébiscités au Mali et dans les pays voisins.

Les projets avec des artistes internationaux : compliqués

Autre épine dans le pied des producteurs musicaux au Mali : la difficulté à développer les projets avec des artistes internationaux depuis la crise. “Le Mali est devenue une destination compliquée”, lâche Olivier Kaba. Compliquée, déconseillée aux étrangers… Des arguments non dissuasifs toutefois pour Dominique Peter. Batteur du groupe lyonnais High Tone, il multiplie les séjours à Bamako depuis 2010. Il a créé avec 3 musiciens maliens, Midnight Ravers, un projet singulier combinant musique, dessin et video. A leur actif, deux albums, une tournée française, des concerts à Bamako. Séduit par la technicité, l’émotion et l’humilité des musiciens qu’il rencontre, le Français dit se sentir “plus en sécurité à Bamako qu’à Lyon”. Et tandis qu’un attentat au bar La Terrasse a fait 5 morts dans la capitale malienne en mars, lui, a ressenti la peur en novembre 2014, quand le Mali cherchait à enrayer la propagation du virus Ebola.

 

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