L’avenir politique : Le constat des limites

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Il a été dressé aussi bien pour la CAF à Genève que pour l’Union africaine à Bujumbura. Mais les racines en sont profondément différentes.  

Pour le continent africain, il ne peut y avoir de combat négligeable, ni de challenge mineur. Il nous faut définitivement admettre que pour tenir le rang qui doit être le nôtre dans l’arène mondiale, toute position à conquérir a son importance, quel que soit le domaine dans lequel elle peut être enlevée. Certes, une prophétie très courue ces dernières années annonce l’Afrique comme « le continent de l’avenir » au vu des potentialités qu’elle recèle. Mais cette prédiction ne se réalisera pas par la seule force de son énoncé. S’il continue d’attendre plus ou moins passivement que les choses viennent à lui, le continent prépare sa re-colonisation plus qu’il ne construit son émergence. Or, il se constate jusqu’à présent un réel hiatus entre les atouts dont nous disposons et l’usage que nous en faisons. L’un des exemples les plus récents de cette distorsion a été donnée en fin de semaine dernière à Genève.

A l’occasion de l’élection du nouveau président de la Fédération internationale de football association, la Confédération africaine de football a commis une fois de plus une énorme bourde tactique et étalé à nouveau sa légèreté d’analyse et sa très grande faiblesse en matière de négociation. Avec une certaine ostentation, la CAF avait pris parti pour le président de la Confédération asiatique de football, le Barheini Cheick Salman bin Ebrahim El-Khalifa. Mieux que cela, s’appuyant sur sa certitude qu’elle était incontournable dans le rôle de faiseur de rois, elle ne s’était pas privée de claironner que ses voix (52) additionnées à celles de son nouvel allié pèseraient d’un poids décisif dans l’issue de la bataille de Genève. Et elle se félicitait par avance des gains que le football africain tirerait notamment au niveau de la représentation dans le tournoi final de la Coupe du monde. Le retour sur terre a donc dû être rude pour les caciques du football africain quand le candidat de l’Union européennes des associations de football (UEFA) infligea vendredi dernier au second tour un revers sans appel (115 à 88) à leur champion.

LES PRESSIONS « AMICALES ». Mais faut-il vraiment s’étonner de ce nouveau camouflet essuyé par la nomenklatura de notre football continental quand on se rappelle que par le passé, celle-ci a subi deux revers cinglants dans ses tentatives de se mêler à la lutte pour la plus haute fonction du football mondial ? En 1998, Issa Hayatou, président de la CAF, avait  apporté un appui tonitruant à Lennart Johansson, président de l’UEFA, qui disputait alors à Sepp Blatter la succession de Joao Havelange à la tête de la FIFA. Ce fut le Suisse qui s’assura une victoire relativement aisée. En 2002, le même Hayatou se laissa convaincre de se porter candidat contre Sepp Blatter qui, bien qu’affaibli par un scandale financier, briguait un deuxième mandat. Le Camerounais essuya alors une terrible défaite en rase campagne (56 voix contre 139 à son adversaire). Depuis, la CAF et son président gardaient profil bas, troquant leurs bravades contre un dévouement absolu qui se manifesta de manière même intempestive lorsque se produisirent les premières arrestations touchant de hauts dirigeants de la FIFA.

A l’époque, la garde rapprochée du président de la CAF s’était répandue en imprécations contre tous ceux qui osaient douter de la qualité de la gouvernance Blatter et Hayatou lui-même se mua en grand chambellan pour accompagner cérémonieusement le Suisse lors de l’éphémère intronisation de ce dernier. La toute dernière erreur tactique de la CAF restera certainement sans conséquences pour le continent, le nouveau patron de la FIFA ayant d’autres priorités que celle d’ostraciser ceux qui avaient tenté de lui barrer le chemin. Mais le dommage d’image, lui, reste accablant. Dans les hautes instances du football mondial, on soulignera à satiété que pour la troisième fois en cinq élections, l’Afrique n’a pas joué le bon candidat, elle dont le contingent de voix aurait pu donner des allures triomphales à la victoire du vainqueur ; qu’elle n’a fait preuve ni de lucidité, ni de science de la négociation ; et qu’en son sein, la discipline de vote est un concept qui ne résiste guère aux pressions « amicales » venues du dehors.

Nombreux parmi nos lecteurs sont ceux qui se demanderont (à juste titre) pourquoi entamer une chronique politique par ce qui s’assimile à une pure réflexion de journaliste sportif. Nous répondrons par trois remarques. Primo, le football est devenu à l’évidence, depuis longtemps et en de nombreuses circonstances, la poursuite de la politique par d’autres moyens. Son emprise sur l’opinion est aujourd’hui telle qu’il ne viendrait à l’esprit d’aucun dirigeant de négliger l’impact positif ou négatif que ses résultats peuvent produire sur l’humeur générale du pays. Il ne faut donc pas se désintéresser de tout ce qui dans sa gouvernance demande à être largement amélioré. Or, en ce qui concerne l’Afrique, ce point reste particulièrement balbutiant.

OPAQUES ET INFORMELLES. Deuxio (et nous répétons l’argument développé en début de cette chronique), dans cet espace de pure compétition qu’est devenue le monde actuel, il n’est pas de conquête de position à l’échelle mondiale qui puisse être considérée comme mineure. Et toute occasion doit être utilisée par l’Afrique pour souligner son poids et son influence. Or dans ce domaine, la CAF a largement failli. A trois reprises, elle aurait pu se faire percevoir comme une puissance électorale sans laquelle rien d’important ne peut se faire au niveau de l’organisation mondiale. A trois reprises, elle a totalement et piteusement échoué. Minimiser l’impact de ces échecs sur la place que les Africains devraient occuper dans la conduite des affaires du monde relèverait, à notre avis, de la désolante irresponsabilité.

Tertio, ces derniers temps, résonne plus fort que jamais le souhait de voir l’expertise et l’approche africaines se faire apprécier des autres partenaires. Pour se réaliser, ce souhait ne saurait demeurer en l’état d’ardent vœu militant. Il doit s’appuyer sur une amélioration de la capacité d’analyse, un renforcement de la force de proposition et un rehaussement de la compétence d’exécution des organisations du continent, quels que soient les domaines dans lesquels ces dernières opèrent. Or, la CAF – et tout son fonctionnement le démontre – se situe à contrecourant des tendances modernes. Elle est la seule Confédération dont la tenue de la principale compétition (la Coupe d’Afrique des nations) se trouve en porte-à-faux avec le calendrier international (la CAN se joue au beau milieu des championnats européens et tous les deux ans) ; elle voit ses sanctions contre certaines fédérations (marocaine et tunisienne en 2015) annulées par le Tribunal arbitral du sport parce que ne s’appuyant sur aucun point précis de son propre règlement ; elle permet à une société de communication à laquelle a été abusivement abandonnée la commercialisation des droits de la CAN de rançonner honteusement les télévisions africaines.

Au moment où toutes les grandes organisations professionnalisent leur fonctionnement, la Confédération africaine perpétue des pratiques artisanales, opaques et informelles qui conviennent fort bien à un cercle de privilégiés et aux obligés de ceux-ci. Conséquence de cet amateurisme, l’Afrique reste dans l’univers du football mondial ce que les meilleurs de ses fils déplorent qu’elle soit ailleurs, une exportatrice de « matières premières ». C’est-à-dire une incomparable fournisseuse de talents bruts dont l’exode n’apporte au continent aucune retombée notable. On serait en effet bien en peine aujourd’hui d’indiquer une initiative sur le moyen ou long terme de la Confédération en faveur de l’amélioration de fonctionnement des fédérations nationales ou de juste récompense pour les clubs formateurs.

Dans un des domaines les plus médiatisés au monde, la voix de l’Afrique ne porte donc pas et c’est l’un des plus vifs regrets que nous laisse ce troisième coup d’épée dans l’eau de la CAF. Regret qui rejoint celui suscité cette fois dans une matière purement politique par les conclusions de la délégation de très haut niveau que l’Union africaine a dépêchée au Burundi. Là encore, la volonté de dégager des solutions africaines aux problèmes africains a laissé entrevoir des limites extrêmement inquiétantes. Nous avions supposé que les chefs d’Etat africains auraient signifié avec beaucoup plus de fermeté à Pierre Nkurunziza qu’il amenait son pays dans une impasse sanglante. La persistance des antagonismes présents générerait en effet soit un scénario tragique (cinq années de sourde et permanente terreur), soit une situation apocalyptique (l’éveil d’une nouvelle rébellion aux dimensions imprévisibles).

« LES ENNEMIS DE LA PAIX ». Mais deux actes manqués rendaient malheureusement prévisibles les décisions de la délégation. Tout d’abord, la Communauté de l’Afrique de l’est n’a pas entièrement joué le rôle attendu d’elle. En sa qualité d’organisation sous-régionale, elle était l’arbitre le plus qualifié pour évaluer les risques de dégradation de la situation et aussi l’acteur le plus apte à faire pression sur Bujumbura dès les premières semaines de tension. Malheureusement, la Communauté a trop longtemps balancé entre tentation de fermeté et propension à l’accommodement. La seconde option a finalement prévalu, surtout après l’échec du putsch militaire, échec qui avait fait conclure à la loyauté des forces armées au président Nkurunziza.

Ensuite, au 26ème sommet de l’Union africaine tenu en janvier dernier, le choix du Conseil paix et sécurité de la Commission africaine d’envoyer au Burundi une mission de stabilisation forte de 5 000 hommes s’était heurtée à l’hostilité marquée d’un certain nombre de chefs d’Etat. La Mission africaine de stabilisation et de protection au Burundi (Maprobu) était donc morte avant d’être née et à sa mise en œuvre s’est substituée une tentative de médiation particulièrement compliquée. Confrontée à un écheveau quasi inextricable d’antagonismes, la délégation africaine a préféré ignorer l’évidence, sous-estimer les périls et prôner le presque inconciliable.

Elle a en effet choisi de ne pas examiner ce qui constitue le déclencheur même de la crise actuelle, c’est-à-dire le troisième mandat que l’actuel président burundais s’est octroyé. Elle a délibérément sous-estimé les signaux qui se multiplient depuis des semaines sur la radicalisation de la répression, notamment à Bujumbura, et sur l’option ouvertement faite désormais par une partie de l’opposition en exil en faveur d’une riposte armée qui utiliserait les mêmes armes de la terreur que les autorités. Elle a prôné un dialogue qu’elle veut inclusif en occultant le fait que les autorités burundaises ont écarté toute idée de discuter avec ceux qu’elles désignent comme « les ennemis de la paix ».

La délégation a maintenu sa confiance en un négociateur (le président Museveni) qui jusqu’ici a démontré un zèle plus que tiède dans ses démarches et pour endiguer la montée des antagonismes, elle a prévu l’arrivée d’une centaine d’observateurs et d’une autre centaine d’experts militaires non armés. Elle a enfin demandé dans ses conclusions à la communauté internationale de renoncer à des sanctions qui, selon elle, ne pénaliseraient que le peuple burundais. Il n’est pas certain que ce dernier appel soit vraiment pris en compte par ses destinataires. Ces derniers attendront que l’intercession ougandaise fasse apparaître un infléchissement dans les positions intransigeantes du camp Nkurunziza.

La semaine passée a donc été pour l’Afrique celle des initiatives mitigées et du constat des limites. Mais ces limites sont, pour les deux situations, de nature absolument différentes. Au Burundi où persiste plus que jamais sinon le danger d’un embrasement du moins le risque d’un pourrissement, l’Union africaine a pris l’exacte mesure des menaces qui peuvent amener une terrible répétition de l’Histoire. Mais elle ne s’est pas résolue à s’opposer frontalement à la course vers l’abîme qu’a déclenchée l’obstination du président burundais. La CAF, elle, s’exemptera à coup sûr de toute réflexion sur la nouvelle preuve de son peu de poids dans le gouvernement du football mondial. Le management de ses intérêts locaux l’occupe suffisamment pour qu’elle continue à tourner dans sa petite vallée, sans songer à escalader les cimes.

G. DRABO

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