Mali : dans les pas d’IBK

1
Le chef de l’État (centre) et le Premier ministre, Oumar Tatam Ly (à g.). © Emmanuel Daou Bakary pour J.A.
Le chef de l’État (centre) et le Premier ministre, Oumar Tatam Ly (à g.). © Emmanuel Daou Bakary pour J.A.

Le prĂ©sident a imposĂ© son rythme Ă  ses collaborateurs, soumis Ă  une rude pression de la part du “patron”. Parmi eux, une poignĂ©e de fidèles ont su gagner sa confiance.

 

 

Ibrahim Boubacar KeĂŻta (IBK) n’a pas changĂ©. Ceux qui l’ont connu Ă  la primature, dans la seconde moitiĂ© des annĂ©es 1990, ne sont pas surpris. L’homme est toujours aussi exigeant : “psychorigide” pour certains, “sans pitiĂ©” pour d’autres. La tenue vestimentaire des huissiers du palais de Koulouba, des membres de son cabinet et des ministres doit ĂŞtre irrĂ©prochable. Leur français ? Impeccable, Ă  l’Ă©crit comme Ă  l’oral. Quant Ă  la ponctualitĂ©, il est risquĂ© de la prendre Ă  la lĂ©gère. Les soufflantes sont mĂ©morables. “Tout le monde craint le prĂ©sident, avoue un proche. Cela nous oblige Ă  faire des efforts.” Au sein du gouvernement, il y en a mĂŞme qui confient se rendre au Conseil des ministres avec la peur au ventre. D’autres, dĂ©sireux d’imiter le langage châtiĂ© de leur patron, en deviennent ridicules.

 

 

Un changement toutefois : jadis parfois qualifiĂ© de tire-au-flanc, le prĂ©sident a imposĂ© un rythme stakhanoviste Ă  ses collaborateurs dès son Ă©lection, en aoĂ»t 2013. “Pour faire taire les critiques”, prĂ©cise l’un d’eux. Lui-mĂŞme ne quitte le palais (oĂą il ne dort pas, une partie du bâtiment Ă©tant toujours en ruines après le putsch de mars 2012) que tard le soir.

 

 

Les personnes qui l’entourent n’ont pas vraiment changĂ© non plus. Dans son premier cercle, on retrouve des hommes qui ont travaillĂ© Ă  ses cĂ´tĂ©s quand il Ă©tait Premier ministre ou quand il occupait le perchoir de l’AssemblĂ©e nationale, dans la première moitiĂ© des annĂ©es 2000.

 

 

Ainsi en est-il de Toumani DjimĂ© Diallo, le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la prĂ©sidence. Ce biologiste, issu de la mĂŞme gĂ©nĂ©ration qu’IBK (il est son cadet de trois ans), a passĂ© une partie de sa jeunesse en France, avant de rentrer au Mali au milieu des annĂ©es 1980. Il fut l’un de ses chargĂ©s de mission Ă  la primature, puis son conseiller spĂ©cial Ă  l’AssemblĂ©e, avant de devenir le directeur de cabinet de Dioncounda Traoré lorsque celui-ci fut Ă©lu au perchoir en 2007. MalgrĂ© cette “infidĂ©litĂ©”, Diallo et IBK n’ont jamais rompu le lien. C’est avec lui que le prĂ©sident s’entretient en premier en arrivant le matin. C’est Ă©galement lui qui dirige l’administration de la prĂ©sidence, qui fait la liaison avec le gouvernement et qui Ă©crit la plupart de ses discours. Seydou Nourou KeĂŻta, l’adjoint de Diallo, fut lui aussi jadis un collaborateur du prĂ©sident.

 

 

L’un des plus jeunes collaborateurs du prĂ©sident

La deuxième personne qu’IBK croise en dĂ©but de journĂ©e est Mahamadou Camara (un ancien de Jeune Afrique), son directeur de cabinet. Ă‚gĂ© de 36 ans, Camara, diplĂ´mĂ© de l’École des hautes Ă©tudes commerciales de Paris (HEC), est l’un des plus jeunes collaborateurs du prĂ©sident. Son ascension fulgurante Ă©tonne certains observateurs. S’il n’a rejoint le chef de l’État qu’en 2010, lorsque l’Ă©chĂ©ance Ă©lectorale approchait, il a rapidement gagnĂ© sa confiance. Durant la campagne, il Ă©tait dĂ©jĂ  son directeur de cabinet. Aujourd’hui, il gère Ă  peu près tous les dossiers (sauf peut-ĂŞtre les plus sensibles, notamment sĂ©curitaires) et fait le lien avec les hommes politiques, la sociĂ©tĂ© civile ou encore les religieux. Camara suit le prĂ©sident dans tous ses voyages, ou presque.

 

 

Autre Ă©lĂ©ment clĂ© : Mahalmoudou Sabane. Son titre, “chargĂ© de mission”, n’est pas Ă  la hauteur de celle qu’IBK lui a confiĂ©e. Cet intime du prĂ©sident depuis vingt ans, qui a Ă©tĂ© son attachĂ© de cabinet Ă  la primature et qui effectua la traversĂ©e du dĂ©sert Ă  ses cĂ´tĂ©s entre 2007 et 2012, s’occupe dĂ©sormais de ses “affaires personnelles”. Autant dire de tout.

 

 

Ă€ ces trois hommes est venu se greffer en octobre 2013 le colonel-major Moussa Diawara, un homme issu de la première promotion du prytanĂ©e militaire de Kati et qui jouit d’une bonne rĂ©putation au sein de l’armĂ©e. Son rĂ´le, tout aussi crucial, est très diffĂ©rent. NommĂ© Ă  la Direction gĂ©nĂ©rale de la sĂ©curitĂ© d’État (DGSE), un organisme directement rattachĂ© Ă  la prĂ©sidence qui chapeaute l’ensemble des services de renseignements, Ă  la place de Sidy Alassane TourĂ©, un proche d’Amadou Haya Sanogo, Diawara jouit de la confiance la plus totale du prĂ©sident depuis qu’il a Ă©tĂ© son aide de camp dans les annĂ©es 2000. Chaque jour, il rĂ©alise un compte rendu de ce que glanent les services de renseignements. Autre mission : rĂ©organiser ces derniers, qui s’occupaient, sous la transition, “davantage de savoir qui couche avec qui que de traquer les trafiquants et les terroristes dans le nord du pays”, selon l’aveu de l’un de ses agents.

 

 

Diarrah a carte blanche pour amener les groupes rebelles à négocier

Le Nord. Un dossier que le prĂ©sident suit personnellement avec Cheick Oumar Diarrah, le ministre de la RĂ©conciliation nationale et du DĂ©veloppement des rĂ©gions du Nord. Lui aussi est un vieux compagnon : il Ă©tait son conseiller Ă  la primature, avant d’ĂŞtre nommĂ© ambassadeur aux États-Unis. Depuis des mois, Diarrah a carte blanche pour amener les groupes rebelles autour de la table des nĂ©gociations. Mais pour avancer sur cette question, IBK compte aussi sur ses propres rĂ©seaux (il connaĂ®t bien le Nord pour y avoir travaillĂ© Ă  la fin des annĂ©es 1980), sur ceux de son Ă©pouse, sur Soumeylou Boubèye MaĂŻga, le ministre de la DĂ©fense, et sur Zahabi Ould Sidi Mohamed, le ministre des Affaires Ă©trangères. Sur cette question, le corps diplomatique et l’opposition craignent de voir ressurgir les pratiques clientĂ©listes qui avaient cours sous Amadou Toumani TourĂ© (ATT) et qui ont menĂ© le pays Ă  la faillite. “IBK semble emprunter la mĂŞme voie. Ceux qui ont trempĂ© dans les trafics sous ATT sont toujours lĂ ”, observe un diplomate europĂ©en. Certains, qui s’Ă©taient acoquinĂ©s avec des groupes rebelles, ont mĂŞme rejoint les rangs de l’AssemblĂ©e sous les couleurs du parti au pouvoir.

 

 

Diarrah, MaĂŻga et Sidi Mohamed sont, avec Mohamed Aly Bathily, le ministre de la Justice, les seuls ministres Ă  rendre des comptes directement au prĂ©sident – tous les autres passent par le Premier ministre, Oumar Tatam Ly. Les quatre hommes suivent les dossiers jugĂ©s prioritaires par le prĂ©sident. “Quand nous sommes arrivĂ©s, nous avons dĂ©couvert une situation dĂ©sastreuse, indique un conseiller. Le leitmotiv de son action a Ă©tĂ© la normalisation. D’abord au sein de l’armĂ©e, avec la mise en application d’une chaĂ®ne de commandement unique. Ensuite avec les pays voisins, dont nous sommes parvenus Ă  gagner la confiance. Enfin, en termes de bonne gouvernance : le prĂ©sident veut inculquer une culture de la sanction pour mettre fin Ă  l’impunitĂ©.” alliance. Mais pour l’opposition, le prĂ©sident cherche surtout Ă  placer sa famille. Du nĂ©potisme, le système IBK ? “En apparence, on peut le voir comme ça, mais en rĂ©alitĂ© c’est plus complexe”, explique un proche. La liste des membres de sa famille qui occupent une fonction officielle est longue : le ministre du Travail est le mari d’une des soeurs de l’Ă©pouse d’IBK ; le ministre dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la Promotion des investissements est son neveu par alliance ; le prĂ©sident de l’AssemblĂ©e nationale (et dauphin constitutionnel du prĂ©sident) est le beau-père de son fils, Karim KeĂŻta, qui est lui-mĂŞme dĂ©putĂ© et qui, Ă  34 ans et sans aucune expĂ©rience en la matière, prĂ©side depuis peu la Commission dĂ©fense Ă  l’AssemblĂ©e nationale… “On n’avait jamais vu ça en Afrique”, s’Ă©trangle un ancien ministre. La première dame, Aminata MaĂŻga KeĂŻta, joue elle aussi un rĂ´le majeur dans la galaxie IBK : elle le conseille et est très active sur certains dossiers. Si elle n’a pas encore de bureau Ă  Koulouba, elle dispose d’un cabinet et de plusieurs chargĂ©s de mission.

 

 

Hollande en baisse

“Je ne comprends pas que Kidal ait Ă©tĂ© une exception. Pour un ami de la France comme moi, j’assiste avec beaucoup de dĂ©pit Ă  un reflux de l’enthousiasme de la population malienne envers la France.” Cette sortie amère du prĂ©sident Ibrahim Boubacar KeĂŻta (IBK), Ă  la veille du sommet de l’ÉlysĂ©e pour la paix et la sĂ©curitĂ© en Afrique de dĂ©cembre 2013, avait jetĂ© le trouble dans le pouvoir exĂ©cutif français. Depuis, “une franche explication” avec son homologue français, François Hollande, a eu lieu. Pourtant, le climat entre les deux capitales est encore loin de l’euphorie qui avait amenĂ© Ă  organiser le 19 septembre une seconde investiture au stade de Bamako en l’honneur de Hollande et de quelques-uns de ses pairs africains. Le malentendu franco-malien sur la question du Nord Ă©tait prĂ©visible. Pendant la campagne Ă©lectorale, le chef de l’État, qui n’Ă©tait alors que le candidat du RPM, s’Ă©tait engagĂ© auprès de ses compatriotes Ă  ĂŞtre intransigeant envers les groupes rebelles. MĂŞme si cela impliquait de croiser le fer avec l’alliĂ© français. Une fois Ă©lu, le kankeletigui (“l’homme qui n’a qu’une parole”, en bambara) ne pouvait renoncer Ă  l’engagement de redonner aux Maliens “leur fiertĂ© bafouĂ©e”. Seidik Abba

 

05/03/2014 à 11:34 Par Rémi Carayol

Lire l’article sur Jeuneafrique.com

PARTAGER

1 commentaire

  1. Voilà un VRAI JOURNALISTE qui critique OBJECTIVEMENT et reconnait les MERITES ➡ ❗

Comments are closed.