Couverture d’un théâtre d’opération: défis et risques «…Le contrôle de l’information a toujours été considéré comme une bataille qu’il faut gagner pour remporter la guerre»

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Le ministère de la Communication a organisé, du 6 au 9 septembre 2012 à Selingué, un atelier de renforcement des capacités et des compétences professionnelles des journalistes sur la couverture médiatique en période de crise. Ce sont les Directeurs de publication qui en étaient les participants. Plusieurs communications ont été présentées. Parmi celles-ci, nous vous proposons en intégralité celle de Tiégoum Boubèye Maïga, qui nous très parait pertinente dans le contexte actuel.

Les organisateurs du présent atelier n’ont certainement pas choisi ce thème de manière innocente, dans la mesure où il est en relation étroite avec la situation de ni paix ni guerre que notre pays vit actuellement.

Ils visent certainement un double objectif: primo, préparer les journalistes à ce qui pourrait advenir dans les jours, semaines ou mois à venir, surtout que notre pays vient d’adresser officiellement une requête à la CEDEAO pour l’aider dans la reconquête du Nord; secundo, que les journalistes, au moment venu, jouent les précurseurs auprès de l’opinion sur l’imminence de la guerre.

Sinon, de l’indépendance à nos jours, les seules véritables guerres que notre pays a connues ont été toutes les deux livrées contre le Burkina Faso, anciennement Haute Volta. Et, à ma connaissance, hormis les communiqués militaires lus sur les antennes de la radio nationale, il n’y avait pas de journaliste sur le théâtre des opérations.

A côté de ces deux guerres, l’histoire du Mali indépendant est émaillée de rébellions armées, au caractère plus ou moins indépendantiste, mais toujours contenues par l’Etat, à travers l’armée nationale. Cette année, après la guerre conduite par le MNLA réclamant la partition du territoire, suivie de l’occupation des 2/3 du territoire par des forces étrangères, les risques sont grands de voir le Mali basculer dans une guerre, celle, légitime, de la libération de son territoire.

Qu’il s’agisse des deux guerres contre le Burkina Faso ou des rébellions à répétition ou de l’occupation des régions du Nord, le contrôle de l’information a toujours été considéré comme une bataille qu’il fallait gagner pour remporter la guerre. Pour ce qui est des théâtres d’opération situées dans la partie septentrionale du Mali, leur accès n’a jamais été rendu facile pour les journalistes.

Ceux des journalistes qui s’y sont intéressés, surtout depuis l’avènement de la presse pluraliste et privée, se sont toujours heurtés à des entraves visant à cacher l’information ou à reculer le plus longtemps possible les échéances. Généralement, c’est toujours après coup que les journalistes se rendent sur le terrain (le plus souvent en profitant d’opportunités de voyages que les moyens des journaux maliens ne peuvent supporter à eux-seuls).

En se rendant sur le terrain, les journalistes prennent un minimum de précautions: prendre des contacts sûrs pour leur sécurité; être en compagnie de personnes ou de personnalités connaissant parfaitement la zone; être disciplinés quant à la conduite à suivre. Mais, face à une presse libre qu’elle ne peut pas toujours contrôler, l’armée a développé une stratégie de fabrication et de contrôle de l’information, à travers la direction de l’information et des relations publiques de l’armée (la DIRPA).

Par des communiqués, par des reportages bien montés, la DIRPA essaye de satisfaire le besoin d’information des citoyens dans le but non avoué de les vacciner contre les informations que la presse, notamment privée, pourrait apporter.

La guerre de l’information.

Une célèbre phrase attribuée à Rudyard Kipling: «La première victime d’une guerre, c’est la vérité» pourrait résumer l’âpreté de la bataille autour de l’information en période de guerre. S’il est vrai que la guerre, comme l’a dit Winston Churchill, est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls militaires, il est également vrai que l’information en temps de guerre est une chose trop importante pour être laissée aux seuls journalistes.

On imagine donc très mal que les militaires acceptent que les journalistes puissent travailler contre eux, en aidant, volontairement ou non, l’ennemi et que des opérations militaires puissent échouer ou soient très meurtrières sous le prétexte que l’information serait une chose sacrée et absolue. «En temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’elle doit être protégée par un bouclier de mensonges» nous apprend notre bon vieux Winston Churchill.

La couverture médiatique de la guerre est soumise à des contraintes qui limitent le degré de liberté des journalistes sur le terrain et qui pèsent sur la portée de l’information. Ces contraintes constituent le résultat d’une lutte perpétuelle entre les autorités politiques et militaires et les représentants des médias. Les tensions entre les militaires et les journalistes remontent à très loin dans l’histoire. L’utilisation de la censure et de la propagande n’est pas l’apanage des guerres modernes, loin s’en faut.

Le contrôle de l’information en temps de guerre fait partie intégrante de la stratégie, à la fois politique et militaire. Avant la guerre, le battage médiatique tente de justifier pourquoi il faut mobiliser les troupes. Pendant la guerre, le contrôle de l’information vise à expliquer son déroulement, en essayant, autant que possible, de la présenter sous un meilleur jour. Après la guerre, la mainmise sur les médias continue à étouffer les erreurs de la guerre et les critiques y relatives.

Historiquement, la présence des militaires et des médias sur un même champ de bataille ne s’est pas faite sans heurts. Leurs rapports sont fondamentalement conflictuels. Les médias, dont la fonction première est d’informer par la vérité, s’accommodent du contrôle de l’information par les belligérants. Si les médias cherchent à rapporter la guerre, les militaires cherchent à la gagner. Leurs objectifs ultimes ne font pas toujours bon ménage, surtout quand les choses tournent au vinaigre.

Le contrôle de l’information en temps de guerre repose sur une combinaison complexe de paramètres, allant de la propagande à la censure, en passant par les relations publiques. Dans l’histoire de la couverture médiatique de la guerre, deux visions antagonistes opposent les militaires et les médias. Les militaires veulent contrôler toutes les informations relevant du front, si nécessaire par la censure; les médias veulent rapporter toutes les nouvelles de la guerre, au mieux sans interférence militaire.

Le contrôle militaire de l’information se justifie par l’impératif de préserver la sécurité des troupes et des opérations. La nécessité de la couverture médiatique est inscrite dans les fondements démocratiques de la liberté de presse et du rôle de contre-pouvoir des médias.

Des relations en dents de scie

On situe l’apparition du journaliste de guerre en Europe à la guerre de Crimée, en 1854, et aux Etats-Unis à la guerre de Sécession (1861-1865). Le journalisme de guerre éclot pour devenir une profession à part entière. L’apparition du télégraphe facilitait la transmission des informations, sous l’œil vigilant des militaires, qui n’hésitaient pas à saboter les lignes quand les papiers des journalistes ne faisaient pas leur affaire.

Durant les deux guerres mondiales, le contrôle de l’information repose sur une politique officielle et systématique, mise en place à travers des instances gouvernementales et militaires. Le fonctionnement effectif de la politique d’information de guerre est matérialisé par l’instauration des bureaux de censure, des organes d’information et des services de relations publiques. Les journalistes alliés du second conflit mondial relèvent des services d’information et de relations publiques du commandement allié.

Le Vietnam était la première guerre où les correspondants de guerre américains étaient officiellement accrédités auprès de l’armée sans faire l’objet de la censure. Cependant, la guerre du Vietnam constitue un tournant majeur dans les relations armée – médias. Au lendemain de l’offensive du Têt de janvier 1968, plus connue sous le nom de la bataille de Saigon, les médias américains sont blâmés pour avoir contribué à la défaite américaine. Têt n’est pas une défaite militaire, mais un désastre politique pour les Américains.

Même si plusieurs autres facteurs expliquent l’échec militaire états-unien au Vietnam, le rôle des médias est stigmatisé. Ici, les accusations portent essentiellement sur la télévision. Dans cette première guerre véritablement télévisée, les militaires et les politiciens américains font porter le chapeau de la déconfiture à la presse télévisuelle. Après le Vietnam, la philosophie médiatique des Américains change radicalement, en raison du sentiment désormais acquis que la guerre a été perdue sur les écrans de télévision.

Un sondage réalisé en 1995 révèle que 64 % des officiers militaires interrogés soutiennent que la couverture médiatique des événements au Vietnam a été préjudiciable à l’effort de guerre (contre 17 % des journalistes sondés). Dans les guerres suivantes, les relations militaires – journalistes vont être marquées par le goût amer laissé par la guerre du Vietnam

Après la guerre du Vietnam, l’étau se resserre sur les conditions d’exercice du métier de correspondant de guerre. Plus jamais les journalistes ne débarquent dans une zone de guerre sans contrôle ou menace militaires. Le libre accès des médias à un champ de bataille appartient dorénavant à l’exception du Vietnam, rêve d’un journalisme de guerre autonome.

Le système de pool devient le paradigme dominant de la couverture journalistique entre la guerre du Vietnam et la guerre en Irak. Le système de pool consiste à faire une offre de collaboration aux journalistes et à les encadrer sur le théâtre des opérations. On offre aux journalistes appelés à couvrir les combats une opportunité de formation.

Pour les militaires, il est plus facile de contrôler les journalistes avec les troupes. En offrant compagnie et protection aux journalistes, les militaires misent sur la camaraderie et l’esprit de corps. De plus, le journaliste qui a passé trois mois avec les troupes ne peut pas ne pas s’identifier à ces dernières et écrire spontanément de manière objective.

Quasiment membre de la brigade, le journaliste devient son avocat, plutôt qu’un reporter neutre. Ils ne sont pas rares les reportages où les journalistes se portent la casquette patriotique, en usant de formules telles que «nos troupes», «notre armée». Cette attitude est contraire à la mission fondamentale du journalisme, qui doit se préoccuper des valeurs de neutralité et d’impartialité.

Comme le disait Albert Londres, grande figure journalistique et correspondant de guerre, le rôle du journaliste n’est pas de prendre partie mais de «porter la plume dans la plaie». Si l’armée offre le passeport et la protection sur le champ de bataille aux reporters dans ses rangs, il n’en va pas de même avec les journalistes indépendants.

Ces derniers n’ont pas la vie facile quand il faut s’approcher du front. Les journalistes indépendants courent le risque d’être arrêtés parce qu’ils n’ont pas les autorisations nécessaires ou d’être tués, car ils ne sont pas sous la protection d’une force armée. Faire du journalisme dans ces conditions relève donc du tour de force

Les journalistes, une cible

S’il est vrai que «la vérité est la première victime de la guerre», on peut dire que les journalistes en sont les deuxièmes. Pour la recherche de l’information, il arrive que les journalistes prennent des risques, au prix de leur vie souvent. «Nous sommes des gens de terrain; et sur le terrain les grands reporters passent leur temps à échafauder des plans, des stratégies, pour y aller» et surtout aller voir par soi-même, malgré le danger, déclarent ce que la passion de ce métier dévore.

Victimes collatérales ou tués froidement, les journalistes deviennent des cibles sur le théâtre des opérations. Face au nombre de plus en plus croissant de morts dans les rangs des journalistes, des associations comme la Fédération internationale des journalistes affirment «aucune histoire ne vaut une vie humaine» et déclarent que «les organisations de journalistes et de médias doivent considérer la sécurité comme la première priorité, en particulier dans ce contexte de conflit incontrôlé et indiscipliné».

Mais, sur le théâtre de guerre, les mêmes journalistes passionnés affirment que le danger est une notion toute relative. «On peut se sentir en sécurité, et on peut basculer en quelques secondes dans l’insécurité», relève Bruno Daroux, grand reporter à Radio France Internationale, relayé par sa collègue Anne Corpet: «la gestion du risque n’est pas quelque chose qui s’apprend à l’école. On a toujours en tête que, même si la situation est calme, quand on a affaire à des gens en armes, à des passions, tout peut basculer».

Pourtant, tous sont unanimes à reconnaitre que les temps ont changé. «Ce qui a réellement changé, c’est que les journalistes désormais sont des cibles» commente Robert Ménard, ancien président de RSF. Les journalistes sont devenus des cibles parce que tous les protagonistes «ont compris qu’on gagnait ou qu’on perdait les guerres avec les médias. On cherche donc, beaucoup plus qu’avant, à cacher les faits». Les journalistes ont à lutter contre cette tentative de mainmise sur la communication: ils sont donc à leur tour des cibles

La recrudescence des atteintes à la sécurité des journalistes lors des conflits a ouvert un débat sur les conditions d’exercice de la profession en situation de conflit armé. Journalistes, chefs de rédaction et organisations professionnelles ont été amenés à examiner la nécessité de la présence journalistique dans les conflits, le niveau de danger que cette présence implique et les moyens appropriés pour le réduire.

Tout conflit armé comporte, à différents degrés, des risques pour les journalistes appelés à le couvrir. Du fait de l’insécurité intrinsèque à une situation de belligérance, les journalistes risquent alors de se retrouver sous le feu ennemi, dirigé contre les forces ou les groupes auxquels ils sont accrédités ou qu’ils accompagnent (tirs d’artillerie, embuscades…), sous le feu croisé des belligérants, sous le feu de «tirs amis», sous la menace d’explosions dans les champs de mines ou tout simplement être victime d’accidents de toutes sortes.

Les risques liés à la situation périlleuse propre aux conflits ne sont pourtant pas ceux qui menacent le plus la profession de journaliste. Du hasard lié aux aléas de tout conflit, on est passé à une menace préméditée, caractéristique du passage à l’acte contre le journaliste. De «victime collatérale», le journaliste est progressivement devenu le point de mire des attaques de la part des groupes armés et des États.

À partir de la fin des années 1980, les guerres civiles ont représenté un très grand risque pour l’exercice de la profession de journaliste. L’immunité dont jouissait auparavant la presse s’est érodée, en raison d’une volonté nouvelle de la part des parties aux conflits à cibler de plus en plus le journaliste. Tel a été le cas dans certains conflits africains et latino-américains des vingt dernières années.

Les signes distinctifs «Presse» ou «TV», qui constituaient autrefois un passeport sur un terrain de tension, ne sont plus une garantie pour la sécurité du journaliste. La crainte d’être traîné devant la Cour pénale internationale de La Haye pour crimes contre l’humanité entraîne de plus en plus l’exclusion des médias du théâtre de guerre: silence, on tue!

Dans les conflits armés, les journalistes sont par ailleurs souvent accusés d’être des espions. L’accusation d’espionnage n’est pas l’apanage des guerres récentes et n’est pas toujours dénuée de tout fondement.

Que faut-il faire?

Afin de mieux faire face aux nouveaux défis que posent les théâtres des opérations et minimiser les pertes, différentes solutions sont mises en œuvre. Ainsi, la formation des journalistes appelés à travailler dans des zones de danger est l’une des mesures que les organisations de presse, les organismes et les écoles de journalisme ont mise en place depuis les années 1990, pour réduire les risques.

En 1991, l’École de journalisme de l’Université de l’État du Michigan a lancé une initiative pionnière touchant la pratique du journalisme en situations traumatiques. En Grande Bretagne, des entreprises proposent une formation axée sur l’évaluation et l’anticipation des risques. Les cours offerts vont de la reconnaissance des armes (par exemple savoir identifier des mines) aux techniques de survie en environnement hostile.

Il ne s’agit pas de transformer les journalistes en soldats, mais de très bien les renseigner sur leurs moyens et de passer à travers les scénarios typiques (barrages routiers, tireurs embusqués, feu croisé, embuscades) pour discuter des options qui s’offrent à eux.

Les armées elles-mêmes donnent ce type de formation au profit des journalistes. En France, des stages sont régulièrement organisés par la Délégation à l’information et à la communication de la Défense, au ministère de la Défense, en collaboration avec l’Association des journalistes de défense.

En 1998, l’armée canadienne a accueilli un groupe de journalistes à la base militaire de Val Cartier pour un stage de familiarisation avec une zone de combat. Les Américains également offrent ce genre de formation pour les journalistes «embarqués». La formation des journalistes vise à prévenir ou à atténuer aussi bien les risques liés à la sécurité physique que les effets psychologiques.

Les journalistes travaillant dans les zones de conflit bénéficient de la protection de textes internationaux qui définissent leur statut. La terminologie internationale parle de «protection du journaliste en mission professionnelle périlleuse ». Les protocoles additionnels I et II du 8 juin 1977 aux Conventions de Genève de 1949, relatifs à la protection des victimes des conflits armés internationaux et non internationaux, demeurent les références absolues du droit international en ce qui a trait à la protection des journalistes en mission professionnelle périlleuse.

L’article 79 («Mesures de protection des journalistes») du protocole I spécifie: «Les journalistes qui accomplissent des missions professionnelles périlleuses dans des zones de conflit armé seront considérés comme des personnes civiles». Les attaques délibérées contre les journalistes et les médias constituent une infraction grave au Protocole et sont considérées comme des crimes de guerre

Conclusion

Depuis plusieurs années déjà, le journalisme de conflit est réputé «profession à risque». La surenchère du nombre des morts et des enlèvements dans plusieurs coins du monde suscite avec acuité un questionnement sur les conditions de la pratique journalistique, sur l’évaluation et la gestion des risques en situation de tension permanente dans les zones de conflit et sur le renforcement de la protection à l’endroit des journalistes de toutes catégories qui y sont dépêchés pour recueillir l’information.

Dans un conflit, la présence des journalistes est indispensable pour rendre compte du déroulement de la guerre, du comportement de part et d’autre des belligérants, du nombre des victimes et des dommages civils et militaires, ainsi que des retombées de la guerre sur les plans militaire, politique, économique et social.

Le journalisme a déjà payé son lourd tribut et la situation extrêmement volatile en Irak en témoigne de façon éloquente. La présence de journalistes sur le front comporte un certain nombre de risques, dont celui de mourir. Cependant, ils ne doivent pas être exposés au danger, ni servir de cibles pour un quelconque intérêt politique ou financier.

Sélingué, le 06 Septembre 2012

Tiégoum Boubèye Maïga

Directeur de publication «La Nouvelle République»

 

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