Dirty diesel: l’inertie de l’Etat malien!

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Après la publication du rapport de l’ONG Suisse, Public Eye, sur l’importation du carburant toxique en Afrique, cinq pays sur les huit indexés ont décidé de changer leur législation. Au  Mali, où la législation est l’une des plus bienveillantes au monde sur la teneur en soufre du gasoil, rien n’a été fait. Jusque-là.

Le chien aboie. Et la caravane passe. C’est du moins, ce que révèle l’attitude des autorités maliennes face à la révélation «Dirty Diesel» ou l’affaire des carburants toxiques. Dans ce rapport publié le 15 septembre 2016, Public Eye accuse le Mali avec d’autres pays africains de laisser les multinationales écouler du gasoil à fort taux de soufre sur leur territoire. Certains pays qui avaient pourtant une législation moins tolérante que la nôtre ont déjà réagi. Le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Nigéria et le Togo, vont réduire d’ici fin 2017 à 50 parties par million (ppm). Au Mali, les normes sur le gasoil n’ont pas évolué depuis près de 30 ans. Au grand dam de la santé des populations.

Le Mali et le Congo sont les pays où la teneur en soufre des produits pétroliers est la plus élevée. Les multinationales Oryx Group et Vivo Energy, épinglées par Public Eye, se cachent derrière la législation hautement avantageuse qu’offre le Mali pour se dégager de toute responsabilité. Seuls des textes plus contraignants pourraient amener ces firmes à revoir les normes sur les carburants vendus à la pompe.

Dans un communiqué publié deux semaines après les révélations de Public Eye, Oryx Energies se défendait ainsi : «Au Mali, plus précisément, la règlementation nationale fixait un plafond de 7000 ppm au moment de la prise des échantillons en août 2014 et ce niveau n’a pas changé depuis. Les produits d’Oryx Energies au Mali sont donc conformes à la réglementation du pays». Ce que la société Suisse ne dit pas, c’est qu’elle vend en Europe du diesel à 10 ppm. Soit 700 fois moins polluant qu’au Mali.

 Pourquoi une législation aussi laxiste?

Dans notre pays, l’arrêté interministériel n°90-1665/MIHE- MFC du 19 mai 1990 fixe les normes du gasoil. L’article 2 de ce texte stipule que «la teneur en soufre au maximum est de 1 pour cent (1%) en masse», soit 10 000 ppm. En clair, au Mali la vente du gasoil 1 000 fois plus polluant qu’en Europe est légale. Responsable de programmes à la Direction Nationale de l’Assainissement et de Contrôle des pollutions et Nuisances (DNACPN) Oumar Diaouré Cissé lui comprend la législation et l’attitude des autorités maliennes. Car, explique-t-il, l’absence de raffinerie au Mali oblige l’Etat à avoir une législation moins contraignante.

Au Bénin, pourtant, un pays sans raffinerie, le taux de souffre autorisé dans le gasoil est deux fois moins élevé qu’au Mali. L’article 11 du décret n°2001-110 fixant les normes de qualité de l’air dans ce pays stipule: «la concentration maximale du soufre dans le gasoil commercialisé est de 0,5ppm en poids».

Créée en Août 1998 avec pour mission d’«élaborer et veiller au respect des normes nationales en matière d’assainissement, de pollution et de nuisances», la Direction Nationale de l’Assainissement et de Contrôle des pollutions et Nuisances (DNACPN) peine à jouer son rôle.  Un ancien conseiller technique au ministère de l’Environnement, sous couvert de l’anonymat, explique les raisons de cette inefficacité. «En moins de 20 ans, cette direction est à son onzième directeur. Chaque ministre vient avec son directeur. Qu’est-ce qu’on peut concevoir dans cette situation ?», s’interroge le sexagénaire toujours en activité.

Le combat de croix… de la société civile

Que fait l’Etat malien? Pour les deux ONG nationales qui ont collaboré avec Public Eye pour la publication du rapport, la réponse à cette question est claire: «rien!». La présidente de l’Association malienne pour la Sauvegarde du Bien-être Familial (AMASBIF), Barry Aminata Touré en ironise: «le gouvernement ne reconnait même pas qu’il y a problème».

Son organisation et l’Association malienne d’Eveil au Développement Durable (AMEDD) ont chacune adressé des correspondances au Premier ministre, aux ministres de la Santé, de l’Environnement, de la Justice et de la Sécurité. Dans leurs courriers, restés sans suite, elles invitent les autorités à «définir des standards de qualité sur les carburants reconnus au niveau international à 10 ppm de soufre pour le diesel et l’essence».

En réalité, les ONG n’apprenaient rien au gouvernement. L’Etat était conscient de la qualité des carburants vendus dans le pays et les conséquences néfastes sur la santé. Car, dès mars 2009, le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), en partenariat avec le gouvernement, avait initié un atelier sur l’amélioration de la qualité de l’air dans les villes maliennes. A travers la réduction du taux de soufre dans le gasoil. A l’issue de l’atelier, le gouvernement malien s’est engagé sur trois ans à réduire jusqu’à 2 000 ppm la teneur en soufre autorisée dans le gasoil. Depuis 2012, le pays aurait dû élaborer et adopter un nouvel arrêté interministériel qui ramène le taux maximum à 50 ppm. Et pourtant rien n’est fait. D’atelier en symposium, les bonnes résolutions se sont perdues en route.

 

Malgré les pressions des ONG, l’Etat ne mesure toujours pas l’ampleur du problème. Comme un combat sans fin, le PNUE a initié un nouvel atelier le 15 mai dernier sur la problématique de la toxicité des carburants. Toutes les structures présentes à l’atelier de 2009 participent une nouvelle fois à ce rendez-vous. Nous y rencontrons Jane Akumu, la représentante du PNUE qui avait aussi organisée la rencontre de 2009. «Ça fait longtemps qu’on est dans cette campagne de sensibilisation. Mais il faut continuer à sensibiliser pour faire de la lutte contre cette pollution une priorité», réagit-elle, diplomatiquement pour excuser la lenteur du processus malien.

Face aux multiples interpellations lors des échanges, l’Etat, à travers la DNACPN, affirme avoir élaboré un projet de texte qui vise à réduire à 5 000 ppm la limite de la teneur en soufre du gasoil. Une avancée législative timide mais surtout régressive par rapport aux engagements antérieurs de mars 2009. Cette mesure fait suite aux recommandations d’un autre atelier sur l’amélioration de la qualité de l’air tenu en 2005 à Abidjan réunissant d’autres pays de la CEDEAO. «Dans le circuit depuis 3 ans», la nouvelle législation n’est cependant toujours pas en vigueur. «A chaque changement de gouvernement, il faut relancer avec le nouveau ministre», déplore un agent technique de l’Office National des Produits pétroliers (ONAP).

Pour le moment, les bonnes résolutions du gouvernement se sont perdues dans les volutes de fumée des gaz d’échappement des voitures maliennes. Il ne reste plus qu’à espérer que le nouveau ministre de l’Environnement,  dès  son retour de la ‘’fête de l’environnement’’ qui bat son plein à Mopti, tire de son tiroir le projet de loi sur la réduction de la teneur en soufre du gasoil. Pour le déposer sur le bureau de l’Assemblée nationale.

 

Mamadou TOGOLA / Aliou Hasseye

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1 commentaire

  1. “Au Mali, où la législation est l’une des plus bienveillantes au monde sur la teneur en soufre du gasoil, rien n’a été fait”

    On a envie d’ajouter: COMME TOUJOURS!

    Et après, bien que nous n’ayons STRICTEMENT RIEN FAIT (à l’inverse des autres) pour nous préserver des dégâts de cette toxicité, quand les ravages sur la santé des populations sera largement avéré, on viendra hurler d’indignation contre les-méchants-exportateurs-occidentaux-pollueurs-des-pauvres-Maliens, et on fera alors ce qu’on sait faire de mieux, à savoir: nous poser en “victimes de…”

    Et là encore, on a envie d’ajouter: COMME TOUJOURS!

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