Enfants de la rue : Les oublies du père noël

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Ici le soir de Noël ressemble à un autre soir. Ce qui compte c’est survivre. Le Samu social y aide.

Samedi 24 décembre, il n’est pas tout à fait 20 heures. Les enfants du monde entier ou presque ont reçu ou s’apprêtent à recevoir leurs cadeaux. Le père Noël a commencé sa tournée depuis longtemps, distribuant la joie parmi les enfants. Mais tous n’ont pas droit au bonheur. Comme d’habitude, l’équipe du Service d’aide mobile et d’urgence sociale (Samu social) est sur le point de s’élancer. Depuis peu, les trois membres, à savoir, le médecin Mohamed Ali, l’éducateur social Youssouf Traoré et le chauffeur Tata Mariko, viennent d’achever le briefing quotidien. Le planning de la maraude est défini, le véhicule médicalisé est prêt. Direction, une clinique du sud de la capitale. Ici un jeune de la rue qui peut avoir 17 ans est en traitement avec le concours du Samu social. Le médecin est venu remettre un produit et vérifier l’état de santé du patient. Le garçon va mieux. Il confie à l’éducateur social qu’il aimerait retrouver ses camarades. Youssouf Traoré met quelques minutes à le convaincre de rester pour bénéficier encore de quelques pansements, sinon il risque de s’infecter. L’adolescent finit par se résigner, mais il est évident qu’il ne restera pas ici plus de deux jours. Youssouf Traoré explique que ces enfants ne sont à l’aise que dans la rue. Quand ils s’en éloignent, tout semble leur manquer. C’est une sorte d’addiction. Deuxième escale : une autre clinique à un peu plus loin. Un lieu où le Samu a envoyé trois malades : un enfant de 8 ans, une fille-mère et une autre fille. L’enfant a été retrouvé en pleine errance à Kalabankoro, il ne connaît pas le nom de ses parents ni celui de son village. Pour ne rien arranger, il a de sérieux problèmes d’élocution.

Au Samu social, on est tiraillé sur la manière de l’aider à retrouver les siens. Au moment du passage de l’équipe, il s’était déjà endormi. L’infirmière de garde assure qu’il n’a posé aucun problème de la journée. Les deux filles, par contre, étaient bien éveillées, attendant la bouillie que l’équipe distribue en guise de complément alimentaire. La fille-mère est plus sage. Sa camarade tourne autour de l’équipe et demande qu’on pense à les aider à préparer le « 31 ». Pour cela, elle demande un peu de pomme de terre, de poisson fumé et de banane plantain, tout ça pour un peu plus de 1000 Fcfa. Promesse est faite d’y penser. « Cette fille-là revient de loin », confie le docteur Mohamed Ali Fofana. Il y a quelques mois, elle était entre la vie et la mort quand le Samu social décidait de l’envoyer en traitement à l’hôpital du Point G. Il faut dire que son cas était sérieux : sida et maladies opportunistes. Le médecin était réconforté de la voir en train de reprendre des forces. Direction le centre ville. Derrière la CMDT, à côté des établissements Doumbiala, le véhicule médicalisé s’est à peine immobilisé qu’il est entouré d’une quinzaine de mômes. Les membres de l’équipe sont assaillis de questions. Youssouf Traoré engage un débat sur l’hygiène corporelle. Il cherche à savoir ceux qui se sont lavés dans la journée et où. Il déconseille le fleuve à cause des maladies hydriques et des risques de noyade. À ceux qui soulignent la gratuité du fleuve, il rétorque que beaucoup d’entre eux dépensent beaucoup dans les jeux vidéos. Distribution de bouillie et soins à deux enfants et départ pour le square Patrice Lumumba. Ici, règne une ambiance inhabituelle à cause de la fête de Noël.

La circulation est dense à cette heure. Beaucoup d’enfants de la rue sont encore à la tâche avec le nettoyage très intéressé des pare-brise des véhicules retenus par le feu rouge. Ils accourent aussitôt rejoindre l’équipe. Le docteur Fofana est très sollicité. Six enfants et jeunes demandent des soins pour différentes petites blessures. Pendant ce temps, Youssouf Traoré discute avec eux de la journée. Il leur demande ce qu’ils font de la Fête de Noël. Ils ne se sentent pas concernés. Ils attendent le « 31 » qui sera bien fêté. Pourtant certains ont des pétards. Deux filles font partie du lot. L’équipe le sait, elles exercent le plus vieux métier du monde. Comme il n’est pas possible de les en empêcher, autant les aider en les invitant à prendre des précautions et en leur offrant des préservatifs. La soirée se termine sur la rive droite du fleuve, à la gare de Sogoniko et aux Halles de Bamako. Un garçon attire l’attention sur lui. Nous l’appellerons Madou. Il n’a pas 20 ans, mais vit depuis 7 ans dans la rue. Il explique que ses parents ne vivent pas ensemble. Son père, un militaire, est à Sikasso. Sa mère est remariée à Kalabancoro. Pourquoi est-il dans la rue ? Son père l’avait envoyé chez sa grand-mère, mais il n’a pas pu y rester. Il a fui et depuis, réside dans la rue. Il a des nouvelles de sa mère qu’il voit de temps en temps, mais a très peu de nouvelles de son père. Sa mère lui déconseille fortement le vol. Il passe la journée à ramasser des morceaux de fer qu’il écoule pour acheter de la nourriture. Et pour les jours difficiles ? Une dame lui fait confiance et lui donne à manger à crédit. La nuit, lui et ses camarades, une quinzaine d’enfants de la rue, dorment sur la passerelle en face de la gare. Ici aussi Noël ne fait pas partie du vocabulaire. Mais on promet de fêter la Saint Sylvestre.

Aux Halles de Bamako, l’ambiance est animée malgré l’heure. Il paraît qu’il en sera ainsi jusqu’au terme des fêtes de fin d’année. L’équipe constate que les enfants n’ont pas rejoint le site. Ils tournent pour profiter de l’animation inhabituelle. Une poignée de gamins s’approchent du véhicule et bavardent avec l’équipe. Un peu avant 23 heures, Mohamed Ali Fofana, Youssouf Traoré et Tata Mariko décident de se replier. Ainsi tourne le Samu social depuis mai 2001. Chaque soir, une équipe sillonne la ville à la rencontre des enfants de la rue. Une quinzaine de sites servant de lieux de vie sont répertoriés à travers la ville. Alternativement, les enfants reçoivent des visites de jour ou de nuit pour les aider à survivre dans la rue. Ici le soir de Noël ressemble à un autre soir. Ce qui compte c’est survivre. Pour le Samu social, il s’agit de faire face d’abord à l’urgence, ensuite de combattre le phénomène.

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