« Femmes sans avenir » de Hanane Keita : L’amour à l’épreuve de la polygamie

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« Femmes sans avenir » est l’histoire de Karim et Kady, un couple d’intellectuels et parents de quatre enfants. Très complices dans la vie, un fossé va les séparer à jamais quand Karim décide de prendre une seconde épouse. La terre se dérobe sous les pieds de Kady qui crie à l’ingratitude et surtout à la trahison. On a souvent l’impression de tout savoir des drames liés à cette pratique traditionnelle et religieuse qu’est la polygamie. Mais, la lecture de « Femmes sans avenir » donne froid dans le dos et laissera peu de lecteurs et de lectrices indifférents.

« La femme peut tout pardonner, tout tolérer sauf une seule chose : Que l’homme l’abandonne  pour une autre » ! C’est ce qu’écrit Hanane Kéita (P.113) dans son tout premier roman : « Femmes sans avenir » ! La polygamie est donc au cœur de ce chef d’œuvre qu’hommes et femmes vont lire avec beaucoup d’émotion, mais aussi de crainte et de frayeur.
La polygamie est davantage inacceptable pour des femmes comme Kady qui « rêvaient d’un mariage heureux, d’une vie simple avec mon mari et les enfants… Je me suis toujours contentée de peu…car je n’ai jamais cru qu’un heureux ménage était synonyme de jolie villa, de voiture de luxe. J’ai toujours pensé que faire un beau mariage, un mariage réussi, c’est l’amour, le respect mutuel, le dialogue ».
Ce sont toutes les convictions et tous les rêves de cette épouse tendre et fidèle qui se sont envolés avec la « Trahison » de Karim. De la complicité conjugale, les relations du couple vont vite passer à la méfiance puis à l’affrontement verbal et physique. L’harmonie enviable entretenue pendant 15 ans de mariage s’est transformée en antagonisme, à la haine faisant ainsi de cette vie commune un vrai enfer. Ce qui est normal à en croire l’héroïne de ce roman poignant.
« Qu’attendre d’un homme lorsqu’il cesse d’être le mari, le confident et agit en ennemi déguisé ? », s’interroge Kady, une femme dévouée devenue rebelle parce que se sentant trahie par son conjoint. Pour elle, « quand un homme a plus d’une épouse, aucune d’elle ne peut lui faire confiance. C’est la peur et la méfiance qui s’installent en lieu et place de la tranquillité et de la confiance. Ce sentiment de sécurité qu’une femme doit sentir auprès de son mari n’étant plus, celui-ci devient une menace réelle pour elle ».

Epoux abandonné aux soins des domestiques ?
Mais pour Karim, le « traitre », Kady ne doit en vouloir qu’à elle-même. Pour l’époux indexé, son épouse s’est trop abandonnée à son travail oubliant son ménage. Elle a donc laissé l’habitude, la lassitude et la monotonie prendre le dessus. Ce qui est souvent fatal à l’amour. Karim a besoin d’une conjointe tendre, attentionnée et compréhensive qui est à l’accueil le soir quand il rentre fatigué du travail.
Mais, le plus souvent, ce sont les domestiques qui s’occupent de tout et occupent toutes les places, y compris souvent le lit conjugal dans certains foyers.  Sans compter que pour lui, « la polygamie est dans l’ordre dont Dieu dispose les choses. Cette histoire entre les hommes et les femmes continuera jusqu’à la fin du monde… Tu penses que les Blancs ne sont pas comme nous autres africains ? D’ailleurs, nous valons mieux, parce que notre religion nous permet d’épouser plusieurs femmes, tandis qu’eux prennent des concubines… ».
En manque d’arguments pour convaincre son épouse, il déclare, « quand une femme prouve à son époux qu’elle peut faire les dépenses à sa place, alors il ne faudrait pas qu’elle se fâche si ce mari se trouve une autre femme qu’il prendrait en charge ». C’est ce qui permet alors à « l’homme de se sentir en valeur car jouant son rôle traditionnel de chef de foyer, de se sentir aux commandes : un rôle pour lequel dieu l’a créé ».
Comme on le voit, ces deux visions ne pouvaient plus se concilier. Le fossé était énorme et la rupture inexorable. La haine et la violence verbale voir physique prennent alors le pas sur le respect mutuel, la politesse et la galanterie. Les hommes optent pour la polygamie à leur risque et péril. Pour Kady, les hommes ignorent qu’en se remariant, ils exposent leur vie à un danger plus que jamais permanent : Celui de se voir tuer par une épouse désormais meurtrie et prête à tout (P. 86-87). Cela est d’autant à craindre qu’une « femme désespérée, blessée dans son orgueil et dans sa féminité est prête à tout pour assouvir une vengeance ».
Le plus souvent abandonné par leurs parents en conflit ouvert, les enfants sont généralement les principales victimes de la polygamie. Echec scolaires, troubles de l’élocution ou de la personnalité, violence physique ou verbale, délinquance, déviations diverses sont, entres autres, conséquence de la crise conjugale liée à la polygamie.

Une œuvre engagée
Le mérite et le talent de Hanane, c’est d’avoir réussi à mieux cerner les travers de la polygamie tout en faisant de la place à d’autres thèmes plus que d’actualité. La « jeune » auteure touche à des thèmes féministes comme le mariage précoce ou forcé, l’excision, la superstition qui fait le bonheur d’escrocs déguisés en marabouts… Elle fait aussi plus qu’effleurer le blocage mental, le gaspillage des femmes lors des cérémonies sociales comme le mariage et le baptême…, la place de la femme dans une société islamique, etc.
Par rapport à ce dernier thème, la très cultivée écrivaine prouve que l’islam n’a jamais dit que « la femme est inférieure à l’homme » (P.129-130). Au contraire, « c’est la seule religion qui a rehaussé la femme et qui l’a mise au même pied d’égalité que l’homme. Elle lui a restitué tous ses droits et a décrété qu’elle est un être humain à part entière… L’islam en tant que religion n’a pas de problème avec la femme. Ce sont les Hommes qui en font un problème. Ils interprètent le Coran à leur guise, ils font dire au texte ce qu’il n’a jamais dit ».
Quoi de plus normal pour cette écrivaine née en Egypte que de dénoncer l’indifférence de la communauté internationale par rapport au drame vécu par les Palestiniens depuis plusieurs décennies. « Au XXIe siècle, l’homme prétend être plus moderne que jamais. Mais que fait-il de la cause palestinienne ? », s’interroge Kady en voyant à la télé une jeune mère palestinienne devenir la cible de cinq à six soldats israéliens.
Pour cette intellectuelle engagée, « la cause palestinienne reflète le côté sombre du monde civilisé. Un monde sans justice, sans loi ou plutôt la loi du plus fort, la loi des F-16 et des chars… ». Et l’auteur en veut à « ces dirigeants arabes qui ont vendu la Palestine à Israël à force d’hypocrisie et de double-jeu » (p.78).
« L’émigration clandestine s’invite chaque jour dans nos maisons à travers les reportages de bateaux qui chavirent sur le chemin des côtes espagnoles. Quelle horreur et quelle pitié, tous ces corps jeunes et forts qui flottaient désormais sur l’eau, sans vie. S’ils étaient restés chez eux pour travailler, cela aurait été mieux pour eux et pour tout le monde », dénonce également Hanane dans « Femmes sans avenir ».

Au nom de la souffrance féminine
Qui mieux qu’elle peut nous convaincre que « l’immigration clandestine est un fléau que tout le monde devrait combattre en ce XXIe siècle. On devait même juger toutes les parties impliquées, à commencer par tous ceux qui font croire aux jeunes que la vie à l’étranger est un eldorado » (page 79) ?
L’auteure, Traoré Hanane Kéita, est diplômée en Lettres modernes de l’Université Ain-Chams du Caire (Egypte) où elle a vu le jour.  Elle a longtemps travaillé à l’ambassade d’Arabie Saoudite à Bamako tout en s’adonnant à sa passion, la lecture et l’écriture. « Femmes sans avenir » est un premier ouvrage éditée pour la première fois par Elzévir à Paris (France).  Un roman déjà primé comme « Meilleure plume féminine » lors de l’édition 2012 de la Rentrée littéraire au Mali.
Un essai dans le paysage littéraire qui est sans doute l’un des chefs d’œuvres de la littérature malienne voire africaine. Une œuvre dédiée par la talentueuse écrivaine à « toutes les femmes qui ont souffert et à celles qui souffrent ». Ce livre est une passionnante découverte des psychodrames vécus par les femmes et leurs enfants quand la polygamie n’est pas digérée par une épouse.
Un récit passionnant d’une descente aux enfers à cause d’un « crime prémédité » (polygamie). Un crime qui peut engendrer un autre. Heureusement que Kady, personnage principal du roman, n’a pas eu recours à la solution extrême : tuer son époux en l’empoissant à petit feu ! Elle a préféré divorcer. Rompre pour se reconstruire physiquement et moralement, pour changer de vie et commencer une nouvelle expérience. Elle a préféré divorcer pour prendre son « indépendance », sa « liberté » après une expérience douloureuse, épouvantable, traumatisante…
Kady était désormais libre de se « forger un nouvel avenir ». Et naturellement, elle ne souhaite à aucune « femme de vivre les mêmes tourments, les mêmes souffrances » qu’elle a vécus.  Elle souhaite que « les générations futures échappent à cette tyrannie  qui est le destin des femmes ».
Un vœu naturellement pieux car, comme l’écrit Hanane Kéita, « changer n’importe qu’elle situation est plus facile que changer de mentalité des communautés, surtout quand ceux d’entre eux qui appartiennent à une classe dite cultivée ou intellectuelle se comportent comme des ignorants » ! La polygamie, même si elle est souvent imposée par des contraintes (stérilité, éloignement des conjoints), elle est profondément enracinée dans nos sociétés, ancrée dans notre mental !
Moussa Bolly
Journaliste/Critique

-Femmes sans avenir, Hanane Kéita (146 pages, L’Harmattan/La Sahélienne. 1ere édition : Elzévir, Paris, 2008).

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