Mali : voyage au coeur du Bamako wahhabite

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JA –  Importé d’Arabie saoudite, au gré des relations commerciales avec ce pays, l’islam wahhabite gagne du terrain au Mali. Mosquées aux imams intégristes, femmes voilées de noir ou en niqab en sont les signes les plus visibles. Mais les islamistes, qui revendiquent de plus en plus ouvertement l’application de la charia dans un pays traditionnellement laïque, sont aussi parfois prêts à en venir aux mains.

Lundi 26 septembre, 4 heures du matin. Un groupe d’individus hurlant des « Allah akbar, astakfir » fait irruption dans la petite boîte de nuit de l’hôtel Flamboyant, dans le quartier de Kalaban Coura, à Bamako. Ils incendient le bar et disparaissent comme ils sont arrivés.

L’acte est isolé, mais pas anodin. Depuis plusieurs années, régulièrement, des incidents plus ou moins violents impliquant des islamistes émaillent la vie nocturne de la capitale malienne. Une tension autour des bars et des lieux de rencontre qui est indissociable de la montée en puissance des partisans d’un islam dur au Mali. Mais aussi de l’ambiguïté des autorités maliennes, qui redoutent la mobilisation des islamistes contre le gouvernement, comme cela a été le cas en 2009 contre la réforme du Code de la famille, qui attend toujours une deuxième lecture à l’Assemblée nationale.

« Lorsque j’ai commencé à avoir des problèmes avec les fidèles de la mosquée Sabilou Rachad, l’Office malien de l’hôtellerie m’a dit d’élever le mur du patio pour cacher ce qui se passe à l’intérieur. Ce que j’ai fait. Peu après, j’ai dû changer l’entrée de la boîte de nuit. Mais malgré ça, ils sont venus tout casser », indique M. Dembélé, le propriétaire de l’hôtel Flamboyant.

Décret imprécis et source de tension

Au Mali, les religieux s’appuient souvent sur un décret de 2006, pris après la nuit de violences du 27 mars 2005 (voir encadré ci-contre). Celui-ci interdit la présence de débits d’alcool à côté des lieux de culte, mais sans préciser la distance minimale devant être respectée. Or la population de Bamako croît à grande vitesse : elle est passée d’environ un million d’habitants en 1998 à près de deux millions en 2011. Conséquence : les mosquées, dont on estime désormais le nombre à plusieurs centaines dans la capitale, ont presque triplé depuis les années 2000. Et les conflits – plus ou moins latents – se multiplient avec les bars qui s’ouvrent un peu partout.

D’autant que dans les nouveaux quartiers de Bamako se construisent de plus en plus de mosquées qualifiées de « wahhabites » par la population. « Les gens nous désignent comme cela, car nous croisons les bras en priant, nous ne faisons pas de « fatiha » [vœu après la prière collective, NDLR] et nous n’acceptons pas le port de grigris », explique Ibrahim Maiga, l’imam adjoint de la grande mosquée du quartier de Magnambougou, qui se félicite de « compter au moins 10 mosquées » de même tendance que la sienne dans la capitale malienne.

Âgé de 35 ans, il a fait ses études en Arabie saoudite pendant 4 ans « après avoir rejoint [son] père, émigré » dit-il. Les pays du Golfe financent parfois des études, des pèlerinages, des équipements comme « les tapis de la mosquée », confie Maiga, mais aussi, souvent, le bâtiment religieux lui-même. « Nous avons eu des soutiens de la part de l’ONG Alpharouk, qui trouve de l’aide en provenance des pays extérieurs », explique Mohamed Fofana, le muezzin adjoint de la mosquée Diamiou Ali Ibn Abitaleb, du quartier de Lafiabougou.

"Celui qui n’est pas musulman n’est pas mon frère"

Au siège de ladite ONG, dans le quartier chic de Hamdalaye ACI, se trouve une mosquée wahhabite du nom de Al- Muntada al-Islami, réputée pour son caractère ultra-conservateur. « Celui qui n’est pas musulman n’est pas mon frère, même si nous sommes frères de lait », lance l’imam, Ousmane Traoré…

Retour à Kalaban Coura, où la boîte de nuit du Flamboyant a été vandalisée (voir photo ci-contre). « Les mosquées wahhabites poussent en grand nombre ici », indique fièrement Cheik Ali Fofana, enseignant dans une medersa située dans la cour de la mosquée Sabilou Rachad, dont les fidèles sont soupçonnés d’être à l’origine de l’attaque du 26 septembre. « Nous accueillons chaque année à la rentrée une moyenne de 80 nouveaux élèves », précise-t-il.

Autre quartier, même tableau. Située à Yirimadjo, la « mosquée de Daoud » est réputée proche du Pakistan. Âgé d’à peine 30 ans, l’imam se nomme Mohamed Togola mais se fait appeler Mohamed Ben Mokhtar. « Nous ne nous définissons pas comme wahhabites, explique-t-il, mais plutôt comme des sunnites ». Tendance rigoriste, bien-sûr. Pas de bars, ni de boîtes de nuits dans les parages, mais « si jamais ces choses viennent ici, nous ne les accepterons pas, pas plus nous que les cinq autres mosquées du quartier », menace Ben Mokhtar.

Même le traditionnel « bal poussière » malien, où les filles et les garçons se rencontrent, est menacé. « Nous allons nous organiser avec les autres jeunes des mosquées pour empêcher ce genre de manifestations dans nos rues », affirme le muezzin adjoint de la mosquée de Lafiabougou. Après une rencontre portant sur le sujet à la grande mosquée de Bamako, le 2 octobre 2011, la ligue des imams et des érudit pour la solidarité islamique a publié un communiqué de presse appelant à la tolérance et à la paix. Tout en restant ferme sur les principes pour donner des gages à son aile dure. « Les musulmans respectent tout le monde, mais ne craignent personne quand il s’agit de dire la vérité dans le domaine de la religion ».

Source: jeuneafrique.com – 11/10/2011 à 10h:08 Par Baba Ahmed, à Bamako

 

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