Une vie de « prenti »Sotrama

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Rangé au flanc d’un de ces luxueux car et autocar, sur les goudrons internationaux  – traversé les frontières, loin des sifflements de la police de la circulation routière et le flirt des syndicats locaux des transporteurs : être au service de plus d’une cinquantaine de passagers, traité avec les gendarmes, les douaniers de Bamako, Bobo-Dioulasso, Ouaga, Po, Kumasi, Accra, Lomé, Kankan, Conakry, Nèguèla, Dakar, Niamey, Nouakchott, etc. je suis un prenti international…

J’ai été brutalement tiré de ce rêve si génial par le 1er cri du muezzin de la mosquée d’à côté, il fait encore noir – le jour attend encore le cocorico pour rejoindre sa femme au ciel – et moi, je me nettoie le visage et allume une cigarette « Ronson » pour me mettre à marcher en direction du goudron, au point de rendez-vous avec mon patron.

Les rues sont calmes et apaisées, seules quelques femmes qui marchent rapidement vers le goudron avec sur la tête un panier en paille et d’autres portent sous les aisselles des bassines. Devant, un chien aboi énergiquement, je ramasse un caillou à terre, aussitôt que le quadrupède m’aperçu, il n’hésita pas à prendre la poudre d’escampette. Me voilà à l’angle du marché après le 1er gendarme couché (dos d’âne), au point de rendez-vous avecla Sotrama.

Toujours à l’heure comme une pendule grecque la sadièkèni arrive à moitié pleine de passagers – un coup de frein suffit pour que je jumpe à mon poste tout en donnant bonjour au quelques passagers dans la voiture, je flanque un gros bang avec ma main droite sur le body dela Sotramapour signaler au chauffeur que je suis dans mon élément. J’aime beaucoup le métier de prenti.

En fait, je crois que j’ai le sang prenti qui court dans mes vaines et je serais devenu un fainéant dans les rues, si je n’exerçais pas ce métier. Vous savez pourquoi ?

Voici, mon papa (paix à son âme) fut prenti, lui aussi. Puisque c’est un métier vivement masculin, je crois que ma maman aurait souhaité en devenir aussi, malheureusement la promotion féminine est timide dans ce secteur.

Dans ma famille, je suis celui qui est en phase de réussir sa vie. Une pensée très ancienne de mon village dit que l’enfant, s’il n’arrive pas à dépasser les actes de bravoure accomplis par son père, il ne doit pas rester en-deçà de celui-ci.

Au vivant de mon papa, chaque vendredi soir il amenait avec lui  du Takoula et du Dibissoko de Bamako – on en raffolait au village, à l’époque. Mon père avait 8 enfants dont 5 filles et 3 garçons. Etant le dernier-né des garçons, j’étais alors plus proche de mon père.

Mes 2 grands frères sont devenus : l’un cultivateur et l’autre commerçant. Même s’ils gagnent bien leur vie, ils renferment tous 2 des regrets pour ne pas être comme le patriarche, c’est-à-dire un prenti Sotrama.

Toutes mes sœurs ce sont mariées, sauf la benjamine qui travaille actuellement à Bolibana, au cœur de la ville de Bamako tantôt en qualité de technicienne aux vaisselles et à la lessive – elle est aussi ambitieuse que moi…

Pour revenir à nos moutons, lorsque j’ai dis à mon papa que je désir être comme lui, il en était tellement content qu’il est tombé de son djô. Depuis ce jour, il m’accorda une attention particulière : il me parlait chaque fois qu’il venait au village de ses exploits, ses patrons, les gens de Bamako – je crois qu’il n’a jamais aimé la grande ville, il trouvait que s’était une malédiction qu’il soit obligé d’aller chercher son pain loin de son village natal.

Mon père aimait bien son job. Il me parlait toujours des quartiers et les lignes de Sotrama à Bamako : Raïlda, Madina-coura, Lafiabougou-kôdaa les arrêts de Sotramas : Pinèba-carré à Magnambougou, Worobinè-da à Missabougou, Sidiki-ka-sirafara, Yirini-kôro à Badalabougou etc. j’ai appris très jeune tous ces endroits sans y fouler les pieds. Papa me parlait également des endroits où les policiers sont sévères et d’autres où ils le sont moins, il me parlait des techniques pour avoir plus de passagers, il m’apprenait à faire le calcul rapide pour les warimissins… mon père était un bon prenti, il a eu la chance d’avoir de bonnes relations avec tous ces patrons, et avant qu’il ne parte à la retraite, il a eu la dextérité de me recommander à un de ses anciens patrons… aujourd’hui, je suis le prenti du fils de ce dernier et je ne me plains pas.

En 3 ans d’activité, je crois que je suis allé plus loin que mon papa, j’ai eu l’avantage sur mes congénères, grâce aux leçons de mon père.

S’il faut vous parler de mon métier, la 1ère information que je veux partager avec vous est que le chômage est quasi inexistant, le taux de non-emploi est de 0% depuis le temps de mon père jusqu’à l’heure ou je vous parle. Pas besoin de diplôme – quelques jours de stage rémunéré, aussitôt un contrat s’annonce – nul besoin de parler français ou de recruter un interprète pour communiquer avec les passagers qui ne comprennent pas le Bamanankan, car il y a toujours un passager qui répond bénévolement à ce besoin. Dans mon métier, il faut être rapide : qu’il s’agit de parler, de comprendre, de calculer, de rechercher les passagers – il faut maîtriser les arrêts de Sotrama sur toutes les lignes, il faut aussi connaître le jargon utilisé, d’ailleurs je vous en donne quelques exemples :

Saou (serpents) pour désigner les policiers de la circulation

Koro-kara/Nonssi (tortue/caméléon) pour désigner les personnes âgées, qui marchent très lentement

Moussokoroba (grand-mère/vielle femme) terme moqueur à l’endroit des jeunes filles

Sèdè-sèdè (du peuhl, doucement) pour demander au chauffeur d’aller doucement

Taakè-nèkèla (mettre le feu au fer) pour dire au chauffeur d’accélérer

To-go (jargon ivoirien) signifie100 FCFA

Un bon prenti doit avoir des choses qui tapent à l’œil : habit, couvre-chef, ceinture, bijoux… il doit éviter de se mêler de la conversation des passagers, il ne doit pas être solidaire pendant la cueillette des paa-cés (frais de transport donnés par les passagers).

Aussi, le prenti préfère les habits avec plusieurs poches, pour fourrer son argent : il y a la poche des paa-cés, celle des pourboires reçus, celle prévue pour recevoir les ristournes et celle pour les surplus, etc.

En ces moments, je vis dans la grande ville et je me rends chaque vendredi au village pour voir ma femme et mes 2 enfants, une fille et un garçon. Mon souhait est de bien coacher mon petit garçon, au moment venu, pour qu’il suive le chemin tracé par son grand-père, comme son père.

Dans mon métier, la mobilité est permanente, au point que je n’ai pas souvent le temps de prendre le déjeuner. Cette journée à été particulièrement pleine.

Plus haut dans le ciel, la nuit a fini par avaler le jour, la terre se refroidie – les passagers se font rares, la ville redevient peinarde : mon patron me remet ma paye du jour et, je prends   congé de lui. Je fais escale chez Badjélika pour dîner – après un bon plat de macaroni, je me recueille pour faire le compte de la somme gagnée dans la journée.

Je m’allume une cigarette « Ronson » et marche pour rejoindre mon studio, où le sommeil m’attend à bras ouverts, car demain est un autre combat : c’est ma vie de prenti Sotrama…

Christophe M. Nyaku

 

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