Afin que nul n’oublie : Kalilou Cissé dit « Yaba National »

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Il y a dix ans disparaissait Kalilou Cissé dit  Yaba national,  le grand supporter du Stade malien de Bamako, et des équipes nationales du Mali. L’homme aura marqué son temps, partout où il a passé. Dommage qu’après avoir opposé à la maladie une résistance farouche, il a fini par perdre  la bataille. Force est de reconnaitre que les autorités ont pris en son temps des dispositions pour son traitement à l’étranger. Mais à dieu nous appartenons, et à dieu nous retournons.

Dans les années 1980, quelques supporters ont marqué la scène footballistique au Mali. Il s’agit de « Mali Tjèdjan » de Kayes, « Colonel » de l’as Réal, et « Yaba national » du stade malien de Bamako. Ce dernier avait un secret : sa corpulence, ses pas de danse et surtout ses grimaces. Rien à priori, sauf le destin,  ne prédestinait ce natif de Kolokani au métier de « supporter ». En effet, venu à Bamako au début des années 1980 pour faire fortune dans le commerce du riz (il tenait un magasin de Riz au marché de Diafarana à Hamadallaye), ce fan du Stade Malien de Bamako ne tarde pas à devenir un inconditionnel du virevoltant attaquant des blancs de Bamako et des Aigles du Mali en la personne de Yacouba Traoré dit Yaba. L’idolâtrie finit par se transformer en amitié fraternelle, à tel point que Kalilou passait le tiers de son temps dans la famille Traoré. Au fil du temps, il prend part aux déplacements de son équipe et observe les supporters anglophones qui donnent de la voix et esquissent des pas de danse. En 1984, le public du stade omnisports est médusé par les pas de danse de ce supporter, qui prend finalement le surnom de « Yaba ». D’ailleurs un de ses enfants, né à cette époque, porte le nom de Yaba. Le transfert de son idole au biton de Ségou, ne change rien à leurs relations. Kalilou fréquente toujours la famille Traoré et devient un  ami du grand frère de Yaba, en la personne de feu Karim Traoré. Au milieu des années 1980, il devient ce qu’on appelle à l’époque « supporter international » et accompagne aussi bien les clubs engagés en compétitions africaines que les équipes nationales (toutes catégories confondues). Son « duel » avec l’ivoirien feu Troupa Paul au stade omnisports le 16 Juillet 1989, a inspiré la télévision nationale qui le passait au générique de l’émission score.

Le 1èr Novembre 1992, à l’occasion de la finale de la coupe UFOA (opposant le stade malien de Bamako au Hafia de Conakry), il s’époumone à danser avant le match et s’endort juste derrière le banc de touche du Stade. A son réveil à la demi-heure de jeu, il constate à travers  le tableau d’affichage que son équipe mène 2-0. Il se met à crier et réveille un public qui avait commencé à sombrer dans la monotonie après les deux buts matinaux de Moussa Samaké. Une année plus tard, il est présent lors des éliminatoires de la CAN  de Tunis 1994, respectivement les 11 et 25 Juillet 1993, contre le Malawi et l’Egypte. Une fois de plus, il danse, crie et effectue un sprint avant le match en compagnie du reggae man Kalory Sory, pour ensuite s’endormir en début de rencontre.

Lors de la Can, les tunisiens sont surpris de voir un sahélien danser torse nu, malgré le froid qui sévit en ce mois de Mars. Il anime aussi bien dans les stades que dans les rues de Tunis. Après la CAN, il reçoit à titre personnel, la médaille « du Mérite national au rang du Lion débout ». L’année suivante, le président de l’ASEC, maître Roger Ouégnin, « loue » ses services. C’était à l’occasion de la finale retour de la coupe des clubs champions entre l’ASEC Mimosa  et Orlando Pirates d’Afrique du Sud. Il anime le « Félicia » en compagnie du comité d’animation des actionnaires (supporters de l’ASEC). Au début des années 2000, ses efforts sont reconnus par le club des amis du Judo qui, en plus d’un diplôme de reconnaissance, lui offre une enveloppe. A la veille de la CAN 2002, lorsque nous nous rendions à Kayes où les Aigles devaient rencontrer  en match amical les Tchipolopolo de la Zambie, nous nous  sommes longtemps entretenus (entre Kayes et Mahina) avec cet homme au commerce agréable. Et durant trois heures, l’homme nous a tenus en haleine avec souvent des moments d’émotions. Il est allé jusqu’à dire que Yaba est le joueur le plus doué de sa génération. À travers cet entretien, nous avions compris que son amour envers Yaba est sans complaisance. Ce dernier en retour lui vouait affection, respect et  considération à telle enseigne qu’il existait entre les deux hommes une complicité. Lorsque nous avons rencontré Yacouba Traoré dit Yaba à son domicile au sujet de celui qui l’a aimé sans état d’âme, l’émotion était à son comble. L’ancien joueur du Stade avait de la peine à retenir ses larmes, parce qu’il estime qu’il ne saurait rendre à son fan N°1, la monnaie de sa pièce.

Au fil du temps, ses pas de danses  ont entraîné un caillot de sang au niveau de ses membres inférieurs et il garde le lit pendant un bon moment. Au retour des aigles de la CAN 2004, le président Amadou Toumani Touré promet au public sportif malien de s’occuper de celui qu’il a vu, quelques années plutôt,  « haranguer le public » au passage N° 7 de la tribune d’honneur du stade omnisports. Le lendemain, Kalilou Cissé dit « Yaba » est évacué à l’hôpital militaire de Rabat. Parallèlement à cette action, le comité des supporters du Stade Malien effectue une collecte, afin de le soutenir.

A son retour, il arrive à parler, à marcher et à se déplacer au terrain pour y suivre les matchs de son club de cœur. Quelques jours avant son décès, nous l’avions aperçu au grand marché de Bamako, se déplaçant difficilement, habillé aux couleurs du Stade Malien. Le 28 février 2006, après avoir opposé à la maladie un combat dur et âpre, il capitule et rejoint la terre des ancêtres. Deux jours plus tard, ses obsèques ont eu lieu en présence du grand chancelier des ordres nationaux ; du ministre des sports d’alors, Natié Pléah ; de la grande famille du football malien et de son inconsolable confident, complice  et frère, Yacouba Traoré dit Yaba. C’est drapé des couleurs du Stade Malien, que son corps prend la direction du cimetière de Sébénicoro où il repose désormais. Dors en paix « Yaba ». « A Dieu nous appartenons et à lui nous retournons ».

M. Soumaré

O. Roger Sissoko

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