Entretien avec ABDERRAHMANE SISSAKO, Réalisateur du film BAMAKO" : «Mon objectif n''est pas de sanctionner les institutions financières internationales»"

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Après l”Europe et l”Amérique, le film "Bamako" de Abderrahmane Sissako a été projeté pour la presse le jeudi 4 janvier au Centre culturel français. Sissako est né en 1961 à Kiffa, en Mauritanie. Après une enfance au Mali et un bref retour au pays natal, il part en Union Soviétique suivre des études de cinéma au VGIK, l”Institut fédéral d”Etat du cinéma, à Moscou. Il y étudiera de 1983 à 1989. Il a son actif quelques films. En 1991, il a réalisé "Le Jeu", en  1993 "Octobre", en 1995 "Le Chameau et les bâtons flottants", en 1996 "Sabriya",  en 1997 "Rostov-Luanda", en 1998 "La Vie sur Terre", en 2002 "Heremakono" (En attendant le bonheur). Et, en 2006, "Bamako". Il s”est prêté a nos questions après la projection du CCF.rn

Bamako Hebdo : Comment est né ce projet ?

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Abderrahmane Sissako : Ce film est d”abord lié au désir de tourner dans la maison de mon père, aujourd”hui disparu. Cette maison se trouve à Bamako, dans le quartier populaire d”Hamdallaye. C”est une maison simple, construite en terre. Dans la cour se côtoient, depuis des années, un robinet et un puits. Ici, l”eau coûte cher, et, pour faire des économies, mon père a fait creuser un puits. C”est dans cette cour que j”ai grandi, avec mes nombreux frères, sœurs, cousins, cousines, tantes, oncles, parents proches et lointains. Jamais nous n”avons été moins de vingt-cinq à dormir, à manger, à apprendre, à vivre, presque à tour de rôle. Aujourd”hui, la plupart d”entre nous ont quitté cette maison pour vivre ailleurs. Pour autant, la maison ne désemplit pas… De nouveaux cousins, cousines, parents proches ou lointains y vivent, vont à l”école ou abandonnent pour s”accrocher à un petit boulot de survie. Pour moi, cette maison est liée au souvenir de discussions passionnées avec mon père sur l”Afrique.

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L”autre raison qui m”a poussé à faire ce film tient à mon regard sur l”Afrique, non pas comme le continent qui est le mien, mais comme un espace d”injustices qui m”atteignent directement. Quand on vit sur un continent où l”acte de faire un film est rare et difficile, on se dit qu”on peut parler au nom des autres. Face à la gravité de la situation africaine, j”ai ressenti une forme d”urgence à évoquer l”hypocrisie du Nord vis-à-vis des pays du Sud.

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C”est sans doute votre film qui possède la narration la moins traditionnelle. Comment avez-vous développé ce dispositif ?

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 Dans un premier temps, je voulais circonscrire le film à l”espace du procès, sans jamais en sortir. Par la suite, j”ai compris que je pouvais peut-être aller plus loin si j”abandonnais cette idée d”espace unique, théâtral et que je mettais en scène des personnages extérieurs au procès.

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 Ce qui frappe, c”est précisément la vie qui continue tout autour du tribunal: des femmes teignent des étoffes, une mère soigne sa petite fille, un couple se déchire, un autre se marie. Pourquoi avez-vous fait cela ?

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 J”ai développé ces intrigues secondaires parce que je voulais que la vie des habitants de la cour fasse écho ou interfère avec la parole délivrée à la barre. Le discours des avocats illustre une forme d”intelligence qui monopolise toute l”attention et il fallait impérativement que cette érudition du propos soit relativisée par ces vies qui continuent tout autour de la cour. Les gens qui gravitent autour du tribunal croient au procès mais n”attendent rien de son verdict. Parlant de l”Occident, l”un des témoins m”a dit pour m”encourager : "Au moins, ils sauront que nous savons".

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 Dans " En attendant le bonheur ", vous montriez l”impuissance des pouvoirs publics africains et les politiques anti-immigration des pays occidentaux. Ici, vous franchissez une nouvelle étape, avec un film en forme de parabole.

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Je crois profondément que la vie et l”espoir dépassent la notion de justice.

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Le discours de vérité est aujourd”hui extrêmement difficile à faire entendre et le passage par la parabole me semblait juste. J”ai voulu que les discours des protagonistes du procès soient régulièrement coupés par d”autres réalités, qui prennent parfois la forme de paraboles. Imaginer ce procès en dehors d”un lieu de vie était pour moi impossible.

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 Peut-on dire que ce procès a une vertu cathartique ?

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 La vraie question est là : aucune juridiction n”existe pour remettre en question le pouvoir des plus forts. Il ne s”agissait pas tant de désigner les coupables que de dénoncer le fait que le destin de centaines de millions de gens est scellé par des politiques décidées en dehors de leur univers. Cela renvoie à la déclaration d”Aminata Traoré, l”une des témoins, qui refuse de considérer que la principale caractéristique de l”Afrique est sa pauvreté. "Non, dit-elle, l”Afrique est plutôt victime de ses richesses! " Je voulais donc donner de mon continent une autre image que celle des guerres et des famines. C”est en cela que la création artistique est utile, – non pas pour changer le monde, mais pour rendre l”impossible vraisemblable, comme ce procès des institutions financières internationales.

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Comment avez-vous élaboré les "dialogues" des protagonistes du procès ?

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 Il faut savoir que j”ai fait appel à des magistrats et avocats professionnels et à de véritables témoins. J”ai eu une longue préparation avec eux. J”ai déterminé le cadre des débats, puis je les ai mis en situation. Au moment du tournage, je leur ai laissé une grande liberté pour témoigner, accuser ou défendre. Certains témoins ont été choisis parmi les victimes des fameux "ajustements structurels" de la Banque mondiale et du FMI: ce sont ceux qu”on appelle les "compressés", les "déflatés", les "ajustés", comme ces anciens fonctionnaires qui se sont retrouvés au chômage parce que les services publics ont été privatisés et cédés à des multinationales occidentales … Ces "témoins" avaient le sentiment qu”un authentique procès se déroulait et ont donc déclaré à la barre ce qu”ils avaient sur le cœur. Là encore, je n”ai rien inventé.

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 Vous rappelez que ce sont les femmes qui jouent un rôle moteur en Afrique et empêchent le continent de s”embraser.

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 Oui, et ce sont elles qui empêchent qu”on soit trop pessimiste sur l”avenir du continent … Quand on voit leur volonté de se battre, leur force, il était normal de leur donner un rôle essentiel dans le film, dans le procès comme dans la vie qui continue autour de la cour.

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A quoi correspond la scène de western spaghetti ?

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 Pour moi, c”était une manière de montrer que les cow-boys ne sont pas tous blancs et que l”Occident n”est pas seul responsable des maux de l”Afrique. Nous avons, nous aussi, notre part de responsabilité. 

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C”est pour cela que le cow-boy qui tire sur l”instituteur "en trop" est africain… D”ailleurs, une grande partie de l”élite africaine est complice de l”Occident: ils n”ont jamais eu le courage d”agir pour changer les choses, car chacun veille égoïstement sur ses propres intérêts. J”ai donc envisagé cette séquence de western comme la métaphore d”une mission de la Banque mondiale ou du FMI – puisque ces missions sont menées conjointement par des Européens et des Africains.

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 Quels ont été vos partis pris de mise en scène ?

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 Pour moi, le tournage du procès devait s”inscrire dans une démarche quasi-documentaire: on ne devait pas interrompre une scène, ni demander à un témoin de reprendre sa phrase et on laissait le président du tribunal et les avocats écouter les témoignages puis intervenir comme ils l”entendaient. Nous avons utilisé quatre caméras vidéo et un preneur de son, en les rendant délibérément visibles à l”image. Car je voulais qu”on s”habitue à ce dispositif technique, comme dans n”importe quel procès. Et c”est moi qui décidais de cadrer tel ou tel personnage, comme dans une régie télé. Pour les scènes extérieures au procès, on a, en revanche, adopté une mise en scène de fiction, avec un découpage, des champs contrechamps, des plans-séquences et on a tourné en film. C”est ainsi que j”ai été amené à réunir dans un même film des acteurs professionnels, de vrais avocats, magistrats et témoins, des habitants du quartier, des membres de ma famille.

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 Vous faites aussi intervenir un personnage muni d”une caméra

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 Le personnage de Falaï, le cameraman, fait des images aussi bien pour les mariages que pour la police criminelle. Mais il dit qu”il préfère filmer les morts, "ils sont plus vrais". J”ai voulu montrer les images qu”il tourne en caméra subjective, sans son. Ces images représentent pour moi le regard de ceux qui n”ont pas droit à la parole.

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 Le mot de la fin ?

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 Remercier tous ceux qui, de loin ou de près, m”ont aidé dans ce travail, vous, les communicateurs et hommes de médias, les autorités maliennes, qui n”ont ménagé aucun effort pour la réussite des projections du film à Bamako. Merci à tout le monde.

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Alou  B HAIDARA

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"Bamako" divise les  Bamakois  au Babemba

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Si la projection pour les journalistes du film " Bamako " n”a pas posé de problèmes, l”avant-première, qui a eu lieu dans la salle de cinéma du Babemba, a été tout autre. Les invités, ministres, diplomates, directeurs, personnalités du monde des affaires, commerçants, artistes et autres ne voulaient pas rater cette première projection publique. Tout le problème était d”obtenir une carte d”invitation, sésame indispensable pour avoir accès à la salle. En outre, contrairement aux autres cérémonies, où les détenteurs de cartes d”invitation peuvent venir avec leurs épouses, la consigne était " une personne, une carte ". Ce qui a occasionné beaucoup de grincements de dents chez ceux qui se sont retrouvés bloqués à la porte par les responsables de la salle.

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 Parmi eux, l”épouse de Modibo Sidibé, Secrétaire général de la Présidence,  Bassary Touré et Madame, le directeur du Musée national, Samuel Sidibé et quelques grands commerçants de la place. Certains d”entre eux ont, dans un premier temps, laissé entrer leurs femmes pour négocier leur propre sort auprès des organisateurs. Mais nombre de chefs de familles ont préféré demander à leurs moitiés de retourner à la maison. A ce premier lot de Bamakois divisés, il faut ajouter les organismes qui ont envoyés trois ou quatre représentants avec une seule carte d”invitation. Des équipes de reportage, dont celle de l”Essor ont été refoulées et les photographes et autres caméramans ont été simplement priés de rentrer chez eux, faute d”invitation.

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Puis le Directeur de la salle de cinéma du Babemba, Samba Sacko est venu fermer la porte, en faisant savoir à la foule qu”il n”y avait plus de places. Il régnait un tel désordre que IBK est arrivé quasiment incognito, aucun dispositif de sécurité n”existant pour l”accueillir. Il y eut beaucoup de mécontents parmi les diplomates et anciens ministres et le pauvre Mohamed dit Sadio Mady Kanouté, du ministère de la Culture a fait tout ce qu”il pouvait pour intercéder en leur faveur. Peine perdue. A la fin de la projection, une partie du public a déclaré que le film ne valait rien, contrairement aux films maliens comme "Finyé ", "Guimba" ou "Walaha". "Ils ont fait le tout en français. Même Guimba parle en français ! Nous n”avons rien compris. Je croyais que c”était comme nos films en bamanan. En réalité, je n”ai pas vu le film que je voulais " nous a déclaré une dame. Nombre de cinéphiles non alphabétisés en français de la capitale disaient la même chose. Contrairement à eux, les " intellectuels " ont apprécié "Bamako", dont la projection au Babemba restera dans longtemps dans la mémoire de nombre de nos cadres, qui ont vécu un calvaire ce jour-là.

rnKassim TRAORE

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