Bilaly Tamboura, migrant de retour : « Nous ne partons pas pour le plaisir de partir »

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Ils sont nombreux les jeunes maliens qui empruntent la voie de la migration irrégulière. Revenir s’installer dans leur pays de départ sans avoir un avenir assuré n’est pas une bonne option pour la plupart. Bilaly Tamboura est un jeune migrant de retour. Il nous parle dans cette interview de son aventure. Il est également question de ses déceptions des autorités maliennes. 

Le Pays : pourriez-vous nous raconter votre aventure ? Comment vous êtes-vous retrouvé hors du Mali ?

Bilaly Tamboura : je n’ai jamais imaginé qu’un jour, j’allais quitter le Mali par la voie de l’immigration irrégulière. Mais j’étais à la Faculté des Sciences juridique et les années se ressemblaient en raison d’un système LMD mal compris. On avait fait cinq années sans avoir la Licence. C’est ainsi que je me suis décidé de quitter le Mali sans savoir au début quelle orientation prendre.

Je me retrouve ainsi à Cotonou où j’ai passé près d’un mois avant de traverser le Nigéria pour le Cameroun puis Douala où j’ai passé plus de huit mois. De là-bas, je rejoins la Guinée équatoriale où j’ai rencontré énormément de problèmes à l’entrée. Mes difficultés ont d’ailleurs commencé depuis au Nigéria. Nous étions deux convois de jeunes Maliens dont l’un sera arrêté par les militaires nigérians. Moi, j’ai pu échapper à cette arrestation. C’est à la frontière Cameroun-Guinée équatoriale que je serai arrêté et enfermé pendant des jours.

Après ma libération, je passe près de quatre années en Guinée équatoriale. La famille commençait à s’inquiéter. Parce qu’il y avait des contrôles dans ce pays à travers lesquels on chassait les sans-papiers nuit et jour. Ce qui faisait que beaucoup fuyaient vers le Gabon ou retournaient au Cameroun.

Pourquoi êtes-vous retourné au bercail ?

Dans ces inquiétudes de ma famille, ma mère tombera gravement malade jusqu’à ce qu’elle ait été transportée de Douentza jusqu’à Bamako pour les soins. Elle y passera près de six mois pour ses soins sans arrêter pour autant de réclamer mon retour. Apprenant la nouvelle, je me suis décidé de rentrer la rendre visite. Après son rétablissement, nous sommes rentrés ensemble au village où j’ai passé quelques mois auprès d’elle. Elle n’a plus voulu que je quitte le pays.

Selon vous, pourquoi les jeunes préfèrent-ils emprunter la voie de la migration irrégulière qui conduit d’ailleurs le plus souvent à la mort ?

Les jeunes empruntent la voie de la migration irrégulière afin d’avoir des conditions de vie meilleure. Personnellement, j’étais décidé à passer sept ans en Guinée avant de retourner au Cameroun pour faire deux ou trois ans d’étude avant de retourner au Mali. Je sais qu’il y a beaucoup de gens qui sont dans la même situation. Des jeunes qui veulent étudier, avoir une condition de vie différente, travailler et appuyer leur famille.

Cette migration irrégulière est obligatoire pour nous les jeunes. Car nous ne pouvons pas rester dans nos familles et ne pas pouvoir contribuer aux dépenses.

On entend à longueur des journées que cette voie est dangereuse. Mais que faire ? Rester ici aussi et regarder tes parents dans la galère sans pouvoir ne pas agir est très difficile à supporter.

Le gouvernement vous avait demandé de monter des projets. Où en sommes-nous avec votre projet de pisciculture ?

Avant que je ne retourne au pays, j’entendais beaucoup de beaux discours faisant comprendre l’existence de maints projets d’aide, des plans d’accompagnement pour les migrants de retour. Du coup, quand ma  mère a refusé que je quitte pour une seconde fois le Mali, je me suis rendu au ministère des Maliens de l’extérieur pour m’enquérir de ces projets. J’ai eu confirmation. On m’a demandé de monter mon projet. Chose que j’ai faite. J’ai déposé le projet sur la pisciculture.

Depuis 2018 jusqu’à nos jours, je n’ai plus rien entendu de ce projet. Or, après avoir monté ce projet, je me suis vite mis à me former en entrepreneuriat. Pendant trois à quatre mois, j’ai suivi des formations dans ce sens tout en espérant recevoir un financement pour mettre en place mon projet, le gérer et ne plus avoir l’envie d’emprunter la voie de la migration irrégulière.

Malheureusement, jusqu’à présent, le financement tarde à venir. À chaque fois que moi et beaucoup d’autres de mes amis, nous nous rendons audit ministère pour nous en enquérir de l’état d’avancement des dossiers, on nous demande d’attendre parce qu’il n’y a pas encore de financement.

Après toutes ces aventures, seriez-vous prêts à reprendre le même chemin ?

Je serai toujours prêt à reprendre le chemin. Parce que j’ai eu l’expérience de la route. Je connais un peu les rouages. Un proverbe dit : « À défaut de sa maman, on tète sa grand-mère ». Donc, à défaut d’avoir les moyens pour réaliser ses rêves dans son pays, on est obligé de partir.

Nous ne partons pas pour le plaisir de partir, mais quand tu te rends compte que le système n’est pas ouvert aux gens qui n’ont pas de relations, tu es obligé de partir.

Personnellement, pour le financement de mon projet, j’ai été jusqu’à me rendre à des banques pour chercher des crédits. Mais sans garanties, les banques ne peuvent pas aider. Que faire ? L’État qui devrait octroyer le financement ne réagit toujours pas pendant deux à trois ans. On ne peut pas attendre éternellement. Ce qui me retient encore, malgré tout, c’est ma mère.

Soutiendrez-vous la migration irrégulière ?

Je ne dirai pas que je soutiens ou pas la migration irrégulière. Mais n’oublions pas ce dicton qui dit que « la mort vaut mieux que la honte ». Aller mourir sur le chemin de l’aventure ou rester au Mali pour essuyer la honte ? Regardons juste la vérité en face. On ne peut pas retenir des jeunes de trente ans voire plus sans rien leur donner comme occupation alors qu’ils ont aussi des charges comme tout le monde.

Quel appel lancez-vous à vos frères qui ont refusé de retourner chez eux ?

Je ne les en veux pas. Ils ont leur raison. Mais tout ce que je peux leur demander, c’est de temps en temps revenir rendre visite aux parents. Je ne les demande pas de revenir s’installer au Mali s’ils ne sont pas prêts. Mais juste venir rendre visite aux parents.

Dans mon aventure, j’ai croisé des Maliens au Nigéria, qui ont passé 15 ans sans retourner au Mali. Au Cameroun, il y a des gens qui ont fait 20 ans sans retourner.

On ne peut pas revenir s’installer ici. Car une fois que tu pars, tu apportes un changement dans ta situation financière, dans la condition de vie de ta famille.

Ce qui empêche aussi d’autres de revenir, c’est le fait qu’ils n’ont pas pu gagner assez d’argent. Si tu retournes dans ces conditions, les mains vides, ce sont tes parents mêmes qui vont te chasser avant que la société ne le fasse.

Partir est une décision très risquée et très lourde de conséquences, mais revenir bredouilles est une autre traversée du désert.

Réalisée par Fousseni Togola

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