Interview de Léopold Sédar Senghor (suite)rn : «En Afrique, il faut que nous apprenions la gestion, la plaie c’est la fonctionnarisation de l’économie»

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Celui qui restera dans les anales africaines, le premier chef d’Etat démissionnaire du continent, aura marqué son temps, à quelques encablures du 3em millénaire, Senghor, repère incontournable fait face à l’histoire. «Pour moi donc la Tunisie est un modèle. Ce n’est pas parfait. Je pense qu’il manque à la Tunisie, l’expérience du multipartisme». Lisez plutôt cette interview historique.

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J.A : Vous citez l’exemple de la Tunisie. Or, en Tunisie, il y a eu un débat qui tournait autour de la manière de réaliser la justice sociale. Est- ce que la répartition des fruits du développement devrait se faire selon l’optique du socialisme scientifique par la socialisation des moyens de production (c’était plus ou moins la tendance des années soixante) ou par la répartition à posteriori des fruits de la croissance (tendance officiellement adoptée dans les années soixante- dix) ? C’est le débat de fond.

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Léopold Sédar Senghor : Ce même problème s’est posé à nous, au Sénégal. Nous avons une centaine d’entreprises publiques ou mixtes. Cela représente 40% du PIB. Il  y a eu grippage du mécanisme. Pourquoi ? Parce que nous sommes souvent de mauvais gestionnaires. J’ai quatre organismes de contrôle à la présidence de la République. Voyez- vous, je fête, cette année cinquante ans d’adhésion au gouvernement socialiste. Bien que vieux socialiste, j’ai décidé de rendre 10% au secteur privé.

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L’effort doit porter sur la répartition des richesses produites, C’est pourquoi, l’éventail des salaires (exception faite des juges, des professeurs et des officiers), qui est de 1 à10 (comme le cas en France) se réduit de 1 à 9 dès cette année. En engageant un dialogue avec le secteur privé, ou l’éventail des salaires est de 1 à 35, nous voudrions le ramener à un écart de 1 à 25. Nous sommes, là, au cœur du débat socialiste.

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En Afrique, il faut que nous apprenions la gestion. La plaie c’est la fonctionnarisation de l’économie. Nous disons que les entreprises motrices de l’économie (l’eau, l’énergie, les mines,  etc.) doivent être des sociétés d’économie mixte.

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J.A : Il s’agit là, des efforts au niveau national. Mais, dans le contexte mondial, pensez- vous qu’il y ait une chance de sortir de dialogue nord- sud de l’impasse ?

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Léopold Sédar Senghor : Je le pense ! Comme vous le savez, le thème du quinzième congrès de l’Internationale socialiste qui vient de se tenir (novembre 1980 à Madrid) était paix, liberté, solidarité. Un des sous- thèmes était le dialogue nord- sud dont j’étais un des introducteurs. Je suis parti de l’idée qu’il faut, d’abord, supprimer la détérioration des termes de l’échange. J’ai proposé un certain nombre de mesures.

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En premier lieu, que les pays développés tiennent leur  promesse de consacrer 0,7% du PNB à l’aide au développement. Ensuite, j’ai repris la proposition que j’avais faite à la cession spéciale des Nations unies sur le désarmement, il y a deux ou trois ans : instituer une taxe de 5% sur tous les budgets de guerre.

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En troisième lieu, j’ai insisté sur la nécessité de constituer le fonds de stabilisation des matières premières. La quatrième mesure consisterait à indexer  les prix de toutes les  matières premières sur les prix des biens et services produits par les pays développés. L’Internationale socialiste a retenu dans l’ensemble ces propositions. Je demande également que les gouvernements socialistes se concertent et luttent ensemble lors de la prochaine cession spéciale sur le dialogue Nord- Sud.

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J.A : Dans cet ordre d’idées, comment situez- vous la proposition française le trilogue ?

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Léopold Sédar Senghor : C’est une vieille idée. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer mon idée de coopération arabo- berbère et négro- africaine dont l’origine remonte au temps de mes études au Lycée Louis Le Grand. Il y a quelques années nous avons accueilli, à Dakar (1976), la première conférence arabo- africaine des ministres, celle qui prépara le premier, sommet du Caire en (1977). Précisément au cours de ma conférence de presse au Caire, j’ai avancé l’idée euro- arabo- africaine. Ma théorie, c’est que la première renaissance de l’histoire de l’humanité a eu lieu au IVe  millénaire avant J.C., en Egypte et à Sumer.

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La seconde a eu lieu avec les Arabes. La quatrième (celle qu’on appelle en Europe du nom de renaissance) a eu lieu en Italie au XVe siècle. Toutes se sont produites autour de la méditerranée parce nous sommes complètement biologiquement, géographiquement et surtout culturellement.

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J.A : Autant votre approche est séduisante, autant les réticences se multiplient lorsque l’on présente le trilogue comme une association de l’argent arabe, de la technologie européenne et des ressources de l’Afrique, comme si les Africains ne pouvaient être présents que par des ressources et des projets.

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Léopold Sédar Senghor : Je comprends l’objection. Il s’agit en réalité d’une coopération économique et d’une coopération culturelle. L’une va pas sans l’autre.

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J.A : Comment faire pour que l’approche culturelle domine l’économie et non l’inverse ?

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Léopold Sédar Senghor : Prenons le cas de la France. On y est en train de mettre en place des centres d’études des civilisations des pays francophones : histoire et géographie, langues et cultures. En Grande-Bretagne, il y a des centres spécialisés. Il y a également le projet  d’une université euro- arabo- africaine.                

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J.A : C’est donc un travail de longue haleine ?

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Léopold Sédar Senghor : C’est le cas. Nous jetons seulement les fondements de cette association qui doit nous aider dans la voie de la croissance économique et du développement culturel.

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J.A : Vous ne pensez pas que le trilogue risque de se séduire à une utilisation de matières premières africaines sans aider à réaliser un véritable développement de l’Afrique ?

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Léopold Sédar Senghor : Cela dépend de nous. Je pense que, depuis trois ans, nous nous sommes bien défendus. Il faut arriver à des compromis dynamiques. Nous avons une puissance de refus formidable, qui nous aide à rejeter les solutions qui ne sont pas dans notre intérêt. Précisément nous avons, nous, les matières premières. Au Sénégal, on a découvert du pétrole exploitable, ainsi que de la tourbe, du lignite et de l’uranium. Dans quatre ou cinq ans, nous serons autosuffisants en matière énergétique. Sans parler de l’ère de l’énergie solaire à l’horizon de l’an 200.0.

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J.A : Seriez- vous d’accord avec la définition suivante de l’homme politique et de l’homme d’Etat : le politique se préoccupe davantage de la manière d’avoir, d’exercer et de garder le pouvoir, alors que l’homme d’Etat est essentiellement préoccupé par le destin de l’Etat et la nation dont il a la charge ?

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Léopold Sédar Senghor : Ce sont deux sens du mot politique que j’accepte. Pour les Grecs, la politikès, c’était l’art de gouverner la cité. Aristote définissait l’homme politique comme une espèce de philosophe. C’est le sens que nous donnons actuellement à l’homme d’Etat. Déjà, chez les Grecs, la politique avait un autre sens, celui de la lutte pour le pouvoir, représentée par les jeux de l’Agora. Pour ma part, j’ai toujours donné à la politique le premier sens. Je suis venu à la politique, comme vous le savez, par hasard.

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En 1944- 1945, De Gaulle avait institué une commission pour étudier le statut des territoires d’Outre- mer,  y compris l’Algérie, et leur représentation à la constituante. C’est parce que j’avais été membre de cette commission qu’en 1945, alors que je me trouvais au Sénégal pour mener une enquête relative à ma seconde thèse (d’Etat) sur la poésie sérère, la Fédération socialiste m’a demandé de me présenter à la députation. J’hésitais parce que j’avais des ambitions de carrière universitaire. Je n’ai accepté qu’au vu de la misère dans laquelle les paysans étaient plongés. Depuis 1946, j’ai assigné comme but majeur à mon action politique l’indépendance du Sénégal.

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J.A : Vous aviez déjà donc le souci de créer un Etat sénégalais et pas seulement celui d’infléchir la politique française au bénéfice des Sénégalais ?

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Léopold Sédar Senghor : Oui, mais, à ce moment- là, l’Etat, pour moi, c’était encore la polis (au sens Grec), le bien public. Ce fut de Gaulle qui m’inspira la conception moderne du mot Etat. Quand je suis allé (en 1960) au nom de la Fédération du Mali, lui demander de reconnaître notre indépendance, la conversation ne dura pas une heure. Il en profita pour donner un conseil essentiel : celui de constituer un Etat qui est de l’autorité. «Avoir de l’autorité, c’est avoir  le pouvoir de se faire obéir», de faire obéir à la loi. J’avais donc eu jusque- là, la conception de l’Etat- Nation mais non celle de l’Etat administratif.

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J.A : De Gaulle vous avez ainsi fait prendre conscience de l’importance des institutions.

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Léopold Sédar Senghor : Exactement.

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J.A : En 1945, vous pensiez déjà à l’indépendance, mais l’indépendance de quoi ? Du Sénégal tel qu’il est aujourd’hui délimité ?

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Léopold Sédar Senghor : En tant que technicien de la théorie négritude, je ne pensais pas au territoire d’un Sénégal, dont la frontière administrative coupe (encore aujourd’hui) huit fois la même ethnie en deux. Je me suis battu dans le grand conseil de l’AOF (Afrique Occidentale Française) dans un autre sens. Mon idée était que nous devions aller à l’indépendance, groupés.

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L’administration française avait déjà mis en place la Fédération de l’Afrique occidentale et celle de l’Afrique équatoriale. Pour ma part, j’allais au- delà de ces délimitations. Je pensais, déjà, depuis le moment où, au lycée- Louis- Le- Grand et à l’Université. J’avais fait la connaissance d’étudiants nord- africains, à la coopération arabo- africaine. Je pensais donc à une Afrique indépendante, regroupée en fédération, y compris le Maghreb.

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J.A : Vingt ans après l’indépendance, obtenue par des territoires érigés en Etats- Nations ; vingt ans après avoir veillé aux destinées d’un Etat du Sénégal, estimez- vous avoir réalisé, voir dépassé, ce que vous suggérait De Gaulle, ce que vous souhaitiez vous- même ?

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Léopold Sédar Senghor : Non, je ne l’ai pas réalisé. Nous avons été, nous Sénégalais, les plus ardents au combat contre la balkanisation de l’Afrique. C’est même moi qui ai lancé l’expression. Mon idée fut combattue, en 1955, par tous les partis en France (j’étais alors secrétaire d’Etat dans le gouvernement d’Edgar Faure), sauf par le parti communiste, qui était pour l’égalité mais non pour l’indépendance. Plus tard, en 1963, à la conférence constitutive de l’OUA, il y avait les maximalistes (N’Krumah, Sékou Touré,), qui voulaient une Afrique unie avec un seul gouvernement. Nous, nous préconisions une approche plus prudente en vue de constituer, d’abord, des communautés régionales. Il y a quelques années, on en est arrivé là par la formation de la CEAO et de la CEDEAO (16 Etats, 150 millions d’habitants environ). C’est vers l’an 2000 que se situe l’objectif de réaliser une communauté économique pour toute l’Afrique. Les idées sont donc en voie de réalisation, en partie. Mais…mais… depuis que nous parlons dans le Tiers- monde d’un nouvel ordre économique international , nous n’avons eu de cesse d’affirmer au Sénégal qu’il n’y aurait pas de nouvel ordre économique sans nouvel ordre culturel. Or, voilà que la Banque mondiale, à la onzième session spéciale de l’ONU (août septembre 1980), dit qu’on ne peut régler les problèmes économiques en négligeant leur aspect culturel. Je songe toujours à un colloque culturel entre les Négro- Africains et les Arabo- Berbères.

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J.A : On dit que la CEDEAO fonctionne mal et que la CEAO rencontre des difficultés.

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Léopold Sédar Senghor : Je ne partage pas votre pessimisme. Nous avons réalisé des progrès aux dernières conférences de ces deux organismes, sans qu’il y eût unanimité entre nous sur tous les points. Nous avançons doucement, mais nous avançons quand même.

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J.A : Vous pensez que la CEDEAO sera opérationnelle ?

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Léopold Sédar Senghor : Je le pense d’autant plus qu’il n’y a pas de coupure entre Anglophones et Francophones. Je vous disais que j’étais assez pessimiste sur l’avenir de l’Afrique. Si je ne suis pas désespéré, c’est en considérant les efforts d’intégration économique et culturelle.

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Source : Jeune Afrique

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