TIEBILE DRAME, CANDIDAT A LA PRESIDENTIELLE : rn« ATT nous a poignardés dans le dos »

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Dans l’interview ci-dessous, Tiébilé Dramé, président du Parti pour la renaissance nationale (Parena), candidat à la présidentielle du 29 avril 2007, accepte enfin de parler de son divorce d’avec ATT qui, dit-il, a poignardé dans le dos le parti du Bélier blanc qui lui a pourtant tout donné. Tout en dénonçant la gouvernance actuelle et en expliquant la prévenance fraternelle qu’il a faite à ATT de ne pas se représenter, le président Dramé nous éclaire sur les raisons profondes de sa candidature. Entretien.rn

 

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Les Echos : Vous êtes candidat à l’élection présidentielle du 29 avril 2007. Pourquoi ?

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Tiébilé Dramé : Je suis candidat, parce que mon parti et moi, nous avons des idées, nous avons des projets et une ambition pour le Mali. L’élection présidentielle est une élection assez importante car il s’agit de renouveler la première institution du pays, c’est-à-dire le mandat de président de la République. Par conséquent, il nous a paru nécessaire de participer à cette élection, de proposer aux Maliens un choix, notre vision, notre projet pour le Mali, ce projet que nous avons déjà élaboré sous forme de livret au seuil du nouvel an et à l’attention du peuple malien. Vous savez, le président de la République a une influence énorme sur la vie du pays. Le choix du président de la République est un choix crucial pour un pays, pour un peuple. Les actes que le président pose, ses décisions, ses orientations quotidiennes ont un impact sur notre vie de tous les jours. Nous y participons parce que nous pensons qu’aujourd’hui, la République du Mali, la démocratie malienne sont en danger.

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Les Echos : Un moment donné, vous étiez attendu du côté de l’ADP (la mouvance présidentielle), eu égard à vos bons rapports avec le président de la République. Vous avez plutôt signé la plate forme du FDR. Pourquoi ce choix ?

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T. D. : Votre question aurait dû être pourquoi avez-vous rompu avec le président de la République ? Ma rupture avec le président de la République, la rupture de mon parti avec lui, nous ont conduits au FDR. Avant le FDR, il y a notre rupture avec le président de la République. Vous savez, pour nous, la morale existe en politique. Le candidat Amadou Toumani Touré est venu au siège du Parena, le 3 mai 2002 entre les deux tours de l’élection présidentielle pour demander le soutien du Parena. Il avait dit ce jour, que c’était la première fois qu’il mettait les pieds au siège d’un parti politique. Il nous a dit ce jour combien le soutien du Parena était important pour lui. Le candidat ATT et le 1er vice-président du Parena ont procédé à la signature d’une déclaration conjointe, qui vaut accord politique entre les deux parties. Nous avons quand même pris de part et d’autre des engagements politiques que nous ferons savoir au peuple malien le moment venu. Tout le long du mandat d’Amadou Toumani Touré, le Parena a procédé à un accompagnement conséquent. Conformément à cet accord.

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Les Echos : Qui a faussé les règles du jeu ?

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T. D. : Il est évident pour nous, que cet engagement n’a pas été tenu par celui qui a gagné l’élection présidentielle et qui était candidat au 2e tour et que nous avons soutenu par de nos forces et tous nos moyens. Le problème va au-delà de ça. Pour nous, la morale existe en politique, encore une fois.

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Quand on a soutenu un homme pour son élection, quand on l’a accompagné tout au long de son mandat, quand on a stoïquement fermé les yeux sur tous les traitements infligés à notre parti, quand on a estimé tout au long de son mandat que la parole de notre parti, l’engagement de notre parti, allaient au-delà des actes ponctuels, quand enfin, en septembre 2006, nous avons eu la preuve que notre partenaire qu’est le président de la République nous a poignardés dans le dos, alors nous avons réalisé que notre engagement était unilatéral.

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Ne tournons pas autour du pot : la cabale montée contre le président du Parena au sujet du dossier du Sommet Afrique-France nous a définitivement donné la preuve que notre partenaire, le président de la République, n’est pas fiable dans la collaboration.

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Les Echos : Le dossier de la Casca qui met en doute votre gestion en votre qualité du président du comité d’organisation du Sommet Afrique-France (Cnosaf) est-il à l’origine de la rupture dont vous parlez ?

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T. D. : Le dossier de la Casca, s’il y en a, est venu bien plus tard. Je pense qu’il date de janvier ou février. Nous avons le dossier de la Casca et un rapport du Contrôle d’Etat qui a été manipulé, tripatouillé à la présidence de la République et transmis à la justice. Beaucoup de vos confrères, sans doute malintentionnés, disent que le problème c’est que nous avons été appelés à la justice pour le détournement de 2 milliards de F CFA. Non seulement cela est faux, mais aussi et surtout, cela n’est pas la question.

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Cela est faux parce qu’en fait, pour des raisons évidentes d’intoxication de l’opinion, la Casca qui a balancé ce chiffre s’est refusée à en donner les détails qui allaient couper court aux allégations mensongères : il s’agit d’un ensemble de 24 marchés publics passés en conseil des ministres (où le Parena ne siégeait pas) pour 5 milliards dont trois milliards déjà payés et les 2 147 307 150 F CFA restants, programmés principalement comme suit :

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– 960 709 468 F CFA au titre du budget d’Etat 2006 ;

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– 660 709 468 F CFA au titre du budget 2007.

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Le reste, dont 465 721 931 F sur des restants de budgets en relation notamment avec la réfection du Palais des congrès. Cela n’est pas non plus la question parce que dans notre déclaration du 17 septembre 2006 nous avons dit deux choses :

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Premièrement : il y a eu la mission de contrôle et de vérification de la gestion du Cnosaf, ce qui est normal : quand on a géré, on doit se soumettre à un contrôle. Nous avons été convoqué à la justice, encore chose normale. Nous sommes des citoyens comme tous les autres. Nous sommes allé répondre à l’appel du Pôle économique.

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Deuxièmement : beaucoup de gens ignorent ou font semblant d’ignorer qu’il y a eu deux rapports dans cette affaire. L’un en date du 13 mars, qui dit que sur les questions fondamentales il n’y a pas d’anomalie dans les dépenses de fonctionnement, pas d’anomalie dans les dépenses de personnel, que les marchés ont été exécutés correctement. Un autre rapport en date du 16 mars 2006 (coïncidence : cela fait un an aujourd’hui !) soit 3 jours après qui gomme toutes les appréciations positives contenues dans le premier rapport du Contrôle d’Etat et qui est signé des mêmes contrôleurs. Y a-t-il manipulation ou pas ? Y a-t-il eu tripatouillage ou pas ? Pourquoi a-t-on procédé ainsi ? Pour nous, cela vaut cause de rupture. La morale existe en politique. On n’accepte pas d’être poignardés dans le dos quand on est compagnons, quand on est amis. C’est la raison pour laquelle, le Parena a passé en revue l’ensemble de son compagnonnage politique avec le président de la République et a décidé que non seulement nous n’y gagnons rien, mais en plus, que nos appels au président pour gérer le pays autrement n’ont jamais été entendus.

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Les Echos : Quels appels avez-vous lancés et qui n’ont pas été suivis par ATT ?

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T. D. : Nous lui avons écrit régulièrement pour lui dire que le consensus politique doit lui servir pour faire des réformes essentielles. Nous avons fait le bilan et nous avons décidé de nous éloigner de lui. Nous l’avons fait en allant le lui dire. Nous l’avons fait en lui disant que nous ne signerons pas la plate-forme de l’ADP, qui vise à préparer sa réélection. Nous ne la signons pas parce qu’il y a eu une crise de confiance entre nous. Nous sommes des hommes libres. Nous nous battons depuis des années pour l’avènement de la démocratie. Nous nous battons depuis des années pour la consolidation de cette démocratie. Nous avons compris et nous avons décidé de nous éloigner du président ATT.

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Les Echos : Ces faits prouvent-il, selon vous, qu’ATT ne mérite pas confiance ?

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T. D. : Ecoutez ! Chacun tirera les conclusions qu’il voudra tirer de cela. Nous, nous disons qu’il y a crise de confiance entre le président de la République et nous le Parena. Nous n’avons pas été traités dans notre compagnonnage avec la morale qui sied à la politique. Quand nous nous retrouvons dans le Front pour la démocratie et la République (FDR), c’est tout à fait normal. Le FDR n’est que l’aboutissement logique des décisions successives prises de part et d’autre.

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Les Echos : Vous êtes en rupture avec ATT qui va bientôt boucler ses 5 ans à la tête de l’Etat du Mali. Vous qui l’avez soutenu jusque-là, quel jugement portez-vous sur son régime ?

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T. D. : Le président Amadou Toumani Touré avait suscité d’énormes espoirs. Raison pour laquelle l’essentiel des forces politiques du pays s’était mis ensemble pour le soutenir et pour accompagner ses actions. Les gens avaient à l’esprit l’homme de la Transition démocratique. Mais force est de reconnaître qu’au bout des cinq ans, il y a eu plus de déception que de satisfaction, que de réalisations. Prenons d’abord les réalisations dont l’ORTM nous rabat les oreilles chaque jour. Mais croyez-vous qu’un président d’un pays ne doit pas travailler à construire le pays ? A faire des routes, des puits, des ponts ? Pourquoi présente-t-on cela comme étant quelque chose d’exceptionnelle ? Avant ATT, il y a eu des routes, des dizaines de kilomètres de route à Bamako, il y a eu deux échangeurs qui sont des réalisations grandioses dans la politique d’urbanisation du Mali. Qui a été au courant de la pose de la première pierre de ces infrastructures ? Qui a été au courant de leur inauguration ? Il y a eu des aéroports construits à Kayes, à Sikasso, Mopti, Ségou, etc. Il n’y a jamais eu de fanfares pour leur inauguration. Je pense que le pays n’a jamais été habitué à ce genre de pratique. En outre, cela plonge le pays dans une campagne électorale permanente depuis juin 2002, qui a fini par lasser l’opinion nationale. Le président de la République ne doit pas avoir une caméra déposée à côté de lui chaque fois.

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Les Echos : Qu’est-ce qui peut motiver tout ça ?

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T. D. : Cela est fait justement pour cacher l’immobilisme qui a marqué les années d’ATT. Pourquoi cet immobilisme alors que le consensus politique aurait dû être le moment de la réforme ? Où en sommes-nous avec la réforme de notre politique d’éducation, la réforme de l’administration malienne, la réforme de notre politique de sécurité et de défense, la réforme de la justice dont tout le monde sent le besoin ? Malheureusement, le consensus n’a été que le temps du sur-place, le temps de tourner en rond. C’est tout cela que nous présentons au peuple malien. Il a le choix entre l’immobilisme, dans ce cas nous allons droit dans le mur, ou les réformes, pour préparer l’avenir, pour que le Mali aille de l’avant.

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Les Echos : Vous êtes de ceux qui pensent que l’école a été un échec sous ATT ?

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T. D. : J’ai entendu, lors d’un débat à RFI, l’un des partisans du président dire que l’école est apaisée. Mais l’école est apaisée est-ce que c’est l’école avec des années scolaires de 3 à 4 mois que nous voulons pour notre pays ? Chacun sait que la rentrée universitaire a eu lieu, il y a quelques semaines. L’année scolaire va se terminer aussi dans quelques semaines. Le consensus aurait dû régler toutes ces questions.

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Les Echos : Selon vous, le consensus n’a pas du tout été une bonne chose pour le pays ces cinq dernières années ?

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T. D. : Tel que nous l’avons vu, il a été une très mauvaise expérience. Il faut en sortir vite. C’est aller de l’avant. Aller de l’avant, c’est faire le choix du Parena, du FDR.

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Les Echos : Vous êtes le parti qui s’est le premier manifesté officiellement pour soutenir l’Accord d’Alger. Est-ce que c’est une conviction ou un soutien à ATT au temps où tout allait bien entre vous ?

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T. D. : C’était lors de notre conseil national à Sikasso le 15 juillet 2006. Nous n’avons pas soutenu l’Accord d’Alger par amitié pour le président de la République. Nous avons soutenu cet accord et nous continuons à le faire parce que la région de Kidal n’est pas ailleurs, elle est au Mali. Dans cette région, depuis les années 1960, le pays est régulièrement confronté à des formes d’irrédentisme qui mobilisent l’attention nationale. Chaque fois qu’il y a des difficultés dans cette partie du pays, il faut les résoudre par le dialogue. C’est la signification profonde de notre soutien à l’Accord d’Alger. Immédiatement pendant ce conseil de Sikasso, nous avons produit un mémorandum sur la situation du Nord qui appelle à une grande politique d’unité et d’intégration nationale où nous faisons des propositions précises. Nous critiquons même le processus qui nous a conduit aux événements du 23 mai 2006. On doit veiller sur la question du Nord comme si on avait du lait sur le feu. C’est pourquoi le Parena a recommandé la mise en place d’une cellule stratégique sur l’intégration nationale, sur l’unité nationale. Si on arrive aux affaires, dans quelques semaines, nous allons, sur cette question, prendre des initiatives hardies. Nous allons faire en sorte que les jeunes dans cette partie du pays, à Kidal comme à Tombouctou, puissent davantage connaître le reste du pays. Nous n’hésiterons pas à recréer les internats dans les lycées à Kidal, Tombouctou et Gao pour un meilleur brassage entre la jeunesse.

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Les Echos : C’est votre expérience d’ancien ministre des Zones arides et Semi-arides qui vous le commande ?

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T. D. : Avant cela, c’est mon expérience dans les bagnes du Nord. J’ai été emprisonné à Boureissa en 1980. Quand je passais à ce moment, Abeïbara était un puits. C’est aujourd’hui un cercle. C’était un point d’eau. C’est mon expérience de prisonnier à Ménaka qui me fait croire fondamentalement à l’intégration nationale parce que pendant cette période des années difficiles, alors qu’on était les pestiférés du régime d’alors, nous avons connu une solidarité rarement vue avec les populations du Nord, blanches comme noires. On nous a déportés, on était des exilés intérieurs, on était en prison. Mais, nous avons été entourés d’une attention et d’une solidarité par les populations du Nord qui nous ont fait chaud au cœur. On croit fondamentalement à la paix. On maintient notre soutien à l’Accord d’Alger.

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Les Echos : A votre investiture il y a quelques semaines, vous avez conseillé ATT de ne pas se présenter à la présidentielle. Pourquoi ?

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T. D. : Le président ATT est un monument de notre histoire. A l’aube du 26 mars, lui et ses parachutistes, en relation avec d’autres chefs militaires, ont parachevé la révolution démocratique. Il a conduit une transition politique de 14 mois qui a été un moment palpitant pour notre peuple. En 2002, après les deux mandats du président Alpha Oumar Konaré, nous l’avons tous soutenu en croyant qu’il serait un très bon président pour réconcilier la classe politique. Il a fait de son mieux. Mon appel au président est un appel d’ami. Je veux qu’il reste un monument de notre histoire. Je veux qu’il reste le héros de mars 1991. C’est pourquoi je l’invite à nouveau à ne pas briguer un second mandat. Cela peut contribuer à ternir son image. Je l’invite fraternellement à se limiter à ce seul mandat. Vous avez vu comment les Français ont apprécié Chirac l’autre jour, qui déclarait qu’il ne sollicite pas un autre mandat. Le monde entier a tressé des lauriers à Chirac.

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Les Echos : Si l’on vous demandait, pas en tant que politique, mais en tant qu’enseignant de formation d’attribuer une note à ATT pour ces cinq ans, combien lui donneriez-vous ?

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T. D. : Non, au-delà d’une note, je lui donne une appréciation : pouvait mieux faire, voire, devait mieux faire.

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Les Echos : Samedi (17 mars 2006), a été célébré, l’anniversaire de la mort de Cabral. Qu’est-ce que vous retenez de lui et de son assassinat supposé ?

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T. D. : Assassinat supposé vous avez dit ? Cabral a été assassiné. Ceux qui l’ont assassiné en 1980 ont commis un crime odieux. Cabral a été élu secrétaire général de l’UNEEM dans des conditions extrêmement difficiles. Il fallait une bonne dose de courage et d’héroïsme pour accepter de prendre la direction d’un mouvement qui venait d’être dissout et interdit par le régime de Moussa Traoré. Il a été élu à la fin de mon mandat après la fin de mes études. Il a été leader de la génération d’élèves et d’étudiants qui ont aujourd’hui 50 ans. Si son souvenir reste encore vivace, c’est qu’il a été un exemple de courage et de bravoure. Ceux qui ont été trempés dans ce crime n’ont jamais été identifiés, ils n’ont pas payé pour ce crime. C’est malheureux. Je pense que la révolution de mars 1991 était une excellente occasion pour que le Mali fasse une introspection de son histoire et en tirer toutes les conséquences.

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Propos recueillis par Abdrahamane Dicko

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