CORRUPTION AU MALI : Les vraies raisons…

0

Durant la brève escale que j’ai récemment effectuée au pays, mon excellent jeune frère Djiguiba « PPR » Kéita et sa charmante épouse m’ont fait la surprise d’un déjeuner au « tiga-dègè-nan ». Ils avaient convié à ce déjeuner informel un groupe d’intellectuels maliens de premier rang venant des principaux mouvements politiques et intéressés, à titre individuel, par un dialogue républicain autour de questions nationales. Nous avons, ensemble, trois heures durant, discuté les réalités économiques, administratives et sociales de notre pays. Avant de revenir au déjeuner, il me sied de présenter quelques impressions négatives qu’il nous faut, à mon avis, corriger afin d’améliorer la complexe réalité de notre pays en pleine transformation sociale que je visite souvent.

Les perceptions négatives suivantes sont venues à moi :

1. La déplorable tentation de la confrontation. Il m’a pris environ 45 minutes pour débarquer de l’avion et remplir les formalités d’arrivée. Durant ces 45 minutes, j’ai assisté à 4 bagarres dont une impliquant une dame. J’en verrai bien d’autres le long des rues de la ville et dans la circulation. La tolérance, la courtoisie, le respect de soi et d’autrui ont largement reculé dans notre pays. On cherche à affronter l’autre, quelquefois à l’humilier sans raisons ni objectifs identifiables. On veut prendre la parole sans l’avoir demandée, on ne veut croire qu’à une seule vérité, la sienne. Cette tentation a cours y compris dans les rangs de ceux qui prétendent diriger le pays. Pour exemple, à la fin de mon séjour, j’ai appris qu’un parti important, l’Adéma venait de prendre des mesures disciplinaires extrêmes à l’endroit de certains des siens suspectés de vouloir ne pas suivre les directives du parti relatives au choix des futurs candidats à la présidence de la République. C’est de la confrontation inutile. Le problème aurait pu être résolu en mettant ces cadres en congé du parti. Après les élections, tout le monde se retrouvera. Les décisions prises par l’Adéma, basées sur la confrontation et non le dialogue et la tolérance, vont opposer des amis, diviser des familles et séparer des camarades. Je suis peut-être naïf mais je crois que cette politique de la répression et de la confrontation n’est pas le bon modèle pour le Mali. Comment pouvons-nous expliquer à des jeunes enfants dans la cour de recréation qu’il est mauvais de frapper son camarade si précisément les seuls exemples donnés par les adultes depuis les parents jusqu’aux dirigeants politiques est la castagne. Ceux qui aspirent à diriger le Mali doivent cultiver la tolérance, le dialogue et en donner l’exemple.

2. Le désordre et l’incivisme. La parfaite illustration de ces deux maux se retrouve dans la circulation où les règles sont royalement ignorées et le respect dû aux forces de l’ordre avec.

3. La pollution. La pollution est une triste réalité à Bamako. Je me demande quel en est l’impact sur la santé des populations dans des quartiers enclavés entre des routes poussiéreuses comme Niaréla, Bozola, etc. En plus il est navrant de constater qu’une ville de la taille de Bamako en s’agrandissant davantage ne construise ni assez d’espaces verts ni assez d’espaces sportifs pour les jeunes. Ceci ne constitue pas un progrès dans un pays où l’écrasante majorité de la population est jeune. 

4. L’arrogance du privilège. Bamako est nervurée par des routes nouvelles rendant la circulation aisée entre les quartiers. Cependant, aucune disposition ou presque ne m’a semblée avoir été prise pour améliorer la vie des populations riveraines. J’ai vu un groupe de personnes attendant le long de l’ancienne route de l’aéroport derrière le fleuve, une opportunité de traverser. Nul policier n’était visible et aucun véhicule ne prêtait attention à ces piétons. Je voudrais demander à M. le gouverneur et à M. le maire de Bamako de penser à ces gens arrêtés au bord de routes de plusieurs kilomètres sans feu de signalisation séparant les populations de leurs lieux d’activités et de vie. La route est par essence un lien, un cordon ombilical. A Bamako, elle est devenue une frontière, une ligne de démarcation, une tranchée, un espace où s’exhibe à la fois l’arrogance de nous tous ayant le privilège de se déplacer à l’aide d’un moyen de locomotion à l’encontre de ceux de nos compatriotes infortunés de devoir marcher à pied.

5. L’absence de l’évaluation. Je suis allé voir les « boutiques » au marché de Médine construites à grands frais il y a quelques années par la mairie pour y transférer les commerçants exerçant naguère au centre ville, le long des avenues. Ces vraies cellules de prison de haute sécurité sont devenues des dépotoirs, des lieux où, par manque de toilettes publiques les gens vont se soulager. Des lieux de prostitution aussi, semble-t-il. Il faudrait procéder à une évaluation de cette opération afin d’éviter la répétition d’un tel gaspillage.

 

Au-delà de ces impressions éplorées, revenons à la matière du déjeuner informel chez « PPR » et Mme. Ce fut une occasion de discuter avec des hommes très compétents et très sérieux. Vue de Bamako, l’économie malienne semble très active. Le problème est qu’elle est alimentée par trois sources qui enivrent, mais ne développent point. Ce sont des drogues. Ces drogues sont : la corruption (au sens large), l’endettement structurel (importation de biens avec déséquilibre de la balance commerciale) et l’aide extérieure. Nous n’avons ici ni l’espace ni le temps d’examiner ces trois éléments. Je vais me contenter de parler uniquement de la place de la corruption dans l’économie du pays.

De façon évidente, c’est la construction de maisons d’habitation qui constitue actuellement le moteur de l’économie à Bamako. J’ai dû me faire une opinion de l’origine du financement de ces activités de construction. Comment ? J’ai constitué deux échantillons ; un premier échantillon fait de 10 maisons nouvellement construites d’une valeur bâtie (n’incluant pas la valeur du terrain) estimée par mes soins à plus de 50 millions de F CFA (je suis très certainement en dessous des valeurs de certaines des maisons que j’ai vues). Dans le second échantillon, j’ai mis 10 terrains non bâtis dont les valeurs sont officiellement annoncées au-delà de 20 millions de F CFA.

Il m’est revenu que 80 % des maisons de mon échantillon appartiendraient à des fonctionnaires ou assimilés et 90 % des terrains de mon autre échantillon appartiendraient à la même catégorie d’individus ; les fonctionnaires. En d’autres termes, 85 % des projets immobiliers en cours, selon ma succincte revue, chaque projet revenant à plus de 70 millions CFA, seraient entrepris par des fonctionnaires dont le revenu annuel connu serait inférieur à un million CFA. Si ces entreprises étaient faites honnêtement, ces personnes devraient travailler 70 ans et dédier la totalité de leurs revenus durant ces 70 ans pour les réaliser. Tous les témoignages concordent pour dire que ces projets durent en moyenne 2 ans. Ainsi la seule conclusion crédible est que ces projets sont financés par de l’argent ayant une origine non déclarée.

Je ne vais point m’aventurer sur des chemins juridiques qui me sont largement inconnus pour identifier et qualifier la corruption. Cependant, sur la base de données matérielles tangibles, essayons de regarder de près cette corruption et son impact sur la vie économique.

Tout d’abord un point d’histoire. La corruption au sens moderne est arrivée chez nous dès le début de l’aventure coloniale. Je fais référence, en simple amateur, à ce point d’histoire sous la réserve de ne pas être démenti par les éminents intellectuels connaisseurs de l’histoire du Mali que sont Sékéné Mody Sissoko (natif de la région dont je vais parler), Bakary Kamian et d’autres.

Je retiens que le premier homme de pouvoir identifiable à avoir succombé à la tentation de la corruption dans notre pays fut Dioukha Samballa Diallo, roi du Khasso Dembaya. Hawa Demba Diallo, fondateur de la dynastie, avait établi dans sa capitale de Médine des règles privilégiant le dialogue des cultures. En témoignage de ces règles, il donna sa fille en mariage au chef des marchands français du nom de Duranton. Plus tard son successeur, Dioukha Samballah Diallo, accepta de vendre aux Français 4 hectares de terre à 5000 F de l’époque ; montant public de la transaction. En réalité, il accepta aussi de recevoir 1200 F des représentants français voulant le « remercier ».

Ce « cadeau » sous forme de rente était payable à lui personnellement et annuellement. C’est sur ces 4 ha de terre, que Faidherbe fit construire, en 1855 le fort de Médine. C’est de ce fort que partira, sous la conduite du colonel Brière de Lisle, la colonne armée qui étendit sur notre pays l’étendard de la colonisation dont la première étape fut la prise par la force de Logo-Sabouciré le 22 septembre 1878. Le reste est devenu de l’Histoire.

Plus tard sous le Mali indépendant, les premiers cas retentissants de corruption rendus publics et dont j’ai le souvenir étaient ceux liés à des « billeteurs » du ministère de l’Education nationale dont je tais les prenons mais qui s’appelaient Diallo et Koné. Je saute les années et les cas pour arriver à la période actuelle débutant sous la transition en 1991. Je laisse le soin aux historiens, aux sociologues et autres psychologues d’expliquer comment et pourquoi les « nouveaux » leaders nés d’une révolution sanglante ont tant voulu s’enrichir si vite au point de faire de la corruption une industrie à part entière, et même l’industrie la plus profitable de notre pays.

Dans notre pays où le sens de l’honneur et de la dignité étaient très forts, il est arrivé que des hommes et des femmes n’hésitent plus à se vanter de posséder des biens soustraits à autrui. Ceci est une tragédie morale nationale et historique. Pour la première fois dans notre histoire, nous avons vu, depuis 1991, l’apparition de véritables ingénieurs de la malversation, du détournement de fonds publics à des fins personnelles. Lorsqu’il a fallu procéder à des audits, les termes de référence furent écrits de façon à ce que « les aiguilles recherchées soient sous certains pieds pendant que les auditeurs avaient mandat explicite de chercher partout sauf sous les pieds ».

Il y a aujourd’hui au Mali des hommes et femmes ayant servi ou en service au bureau du Vérificateur général, au Contrôle d’Etat, entre autres, avec une grande connaissance des mécanismes de la corruption. Nous autres citoyens ordinaires devons nous auto-éduquer pour éviter de prendre part aux schémas ordinaires de la corruption réalisés en surfacturant les marchés, en détournant les allocations budgétaires sans affectation précise, en faisant des prélèvements à la source lorsque les paiements sont faits cash, en ne reversant pas les excès sur les frais de mission ou en faisant du trafic d’influence. Ceci pour ne citer que des modèles connus de tous. J’ai relevé que le ministre Konimba Sidibé, grand connaisseur de la matière, a sur ces questions, d’excellentes idées que notre pays gagnerait à exploiter.

Il existe des schémas simples de malversation basés sur le trafic d’influence consistant à faire commerce de la phrase « c’est le président qui a dit… » et consistant à transformer des avis favorables donnés à une étude de dossier en une autorisation d’exécuter un projet si ce n’est pas, simplement, une obligation de faire. Les secrétariats généraux de la présidence et du gouvernement peuvent convenir d’un codage des documents internes au gouvernement ; codage connu de tous les membres du gouvernement et des membres de leurs cabinets afin d’annihiler cette filière de corruption.

Il y a des ingénieurs de la corruption, nous l’avons dit. Cependant, j’ai l’impression que de nombreux Maliens se retrouvent dans la corruption par manque d’information par ignorance et parce qu’il est devenu admissible de prendre ce qui n’est pas à soi. Ils sont certainement heureux de se retrouver avec de l’argent inattendu et une capacité d’acquérir des biens basiques auxquels tout travailleur devrait avoir droit sans dérogation comme le manger, l’éducation, le logement, la santé, l’habillement, etc.

J’ai la conviction qu’une campagne continue d’information et d’éducation pourrait permettre de dire aux gens quel comportement constitue un acte de corruption et donc un acte illégal. On pourrait espérer, pour autant que l’on croit qu’une bonne éducation fait de bons citoyens, qu’une telle campagne serait plus efficace que de jeter en prison des chefs de famille, dont j’ai la conviction, une fois de plus, que beaucoup agissent plus par ignorance et par suivisme que poussés par une volonté de malfaiteur. Précisons cependant que l’ignorance ne diminue en rien la responsabilité légale de ceux qui commettent un acte délictueux de corruption ou en bénéficient comme receleur.

Vu l’ampleur de la corruption, l’arrêter sans créer des sources alternatives de financement reviendrait soit à arrêter l’économie toute entière soit à voir apparaître d’autres formes plus sophistiquées de malversation. De ce fait, il faut créer, sans attendre des possibilités de créer de la richesse et de permettre à chaque Malien d’accéder à la richesse créée. Cela est une tâche technique urgente qui ne peut être réglée que par le circuit bancaire. Une tâche cependant simplifiée du fait que des collatéraux ont déjà été créés (grâce à la corruption). Puisqu’ils existent, utilisons les maintenant pour le bien public.

Ces collatéraux peuvent supporter une création monétaire vertueuse, sans effet inflationniste. Mais, attention, tout le monde ne peut être bénéficiaire de ce financement. Le choix des bénéficiaires et le mode de distribution des produits bancaires à créer seront la garantie de la réussite ou de l’échec de l’opération elle-même. Voilà une des directions vers lesquelles les intellectuels maliens doivent travailler pour permettre aux partis politiques de construire des projets politiques et de gouvernement pour notre pays.

Cet argumentaire me permet aussi d’expliquer un peu mieux le fossé entre le gouvernement malien et le Pnud relativement au classement récent attribué à notre pays par cet organisme. A ce sujet, je voudrais d’abord dire, après avoir lu les documents signés de M. le ministre du Plan que le service de la communication de la présidence m’a fait parvenir sur les « Performances de l’économie nationale de 2002 à 2005 » qu’il n’y a pas de conflit entre le gouvernement et le Pnud, chacun est simplement dans son rôle en parlant de ce qui le concerne.

Le gouvernement parle de « ce qui a été fait » et le Pnud parle de « ce que l’on peut espérer de ce qui a été fait ». Les indices du Pnud sont un indicateur de tendance et non un jugement de valeur. Nous Maliens devront comprendre que notre économie, actuellement, vit grâce à la corruption, à l’endettement national (les importations sans contrepartie) et l’aide extérieure. Ceci ne peut permettre de construire un pays. Toutes les statistiques montrent que l’ensemble des habitants de la planète vivant actuellement sous la ligne de pauvreté absolue continuera à s’accroître de façon impressionnante dans les 30 à 50 ans à venir. Nous sommes réellement sur la voie de contribuer à alimenter ce grossissement de la masse planétaire des personnes absolument pauvres.

Ce n’est pas un gouvernement qui est à blâmer, mais notre comportement collectif (qui détruit plus qu’il ne crée de richesse) aggravé par l’irresponsabilité collective des partis politiques qui devraient se comporter en leaders, éducateurs et informateurs de la population.

Malheureusement, de nombreux dirigeants de partis lorsqu’ils sont en charge des affaires de la nation, donnent l’impression que ceux-ci ne sont que de vulgaires associations de malfaiteurs. Comme dans la « Divine Comédie » de Dante Alighieri, pour avoir lié l’Amour (de la Patrie) aux biens matériels, ils retrouveront au plus profond des 9 cercles de l’enfer les politiciens et bourgeois de Florence qui ont menti au peuple, trompé le peuple et forgé de la fausse monnaie.

Dialla Konaté

Commentaires via Facebook :

PARTAGER