“Pouvorisme et Démocratie” au Mali : “Nul ne peut se prévaloir d’avoir été un héros d’un quelconque refus”.

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               En cette veille d’élections générales de 2007, la situation socio-politique malienne est en effervescence. A l’alliance pour la démocratie et le Progrès (ADP)  créée par quatorze formations politiques pour soutenir l’actuel président de la République, candidat naturel à sa propre succession (la constitution en vigueur l’autorise à briguer un second mandat à la tête du pays), les adversaires de ATT répondent par le slogan: “tout sauf que cet  homme reste à Koulouba après le 8 juin prochain”. Des rencontres clandestines par-ci, des meetings et autres assemblées pour s’en prendre au locataire de Koulouba et partisans par-là. A croire que soutenir le président de la République sortant était un crime en démocratie. Ont-ils raison?rn

                Dans tous les cas, le Professeur Yahya Diallo, président de l’Association des Sociologues du Tiers Monde-IFAN avait  suggéré le maintien de ATT au pouvoir à la faim de la transition pour éviter déjà à notre démocratie cette situation confuse qui profile à l’horizon au Mali . Dans un article intitulé “Pouvoirisme et démocratie” paru chez notre confrère “La ROUE” dans son édition spéciale du 4 mars 1992. Bien que quinze années nous séparent de cette publication, son cri de coeur reste toujours d’actualité. Pour vous rafraîchir la mémoire, nous reproduisons intégralement ici ce texte qu’il faudrait absolument lire afin de se faire une idée des agissements de certains acteurs politiques de nos jours au sein de leurs partis politiques respectifs. Un document à conserver dans vos archives ne serait-ce que pour rendre hommage à l’inégalable,  le Doyen feu Boubacar Keîta et son collaborateur Yahya Diallo. Extrait.

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POUVORISME ET DEMOCRATIE

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                Après le sermon de la Baule qui a entraîné la vague de changements provoqués et commandités d’Europe en Afrique, l’ambiance de démocratisation qui a semblé marquer un processus que l’on voulait en profondeur et dans la durée, a pris l’allure d’une dérive pouvoiriste.

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                Le retour de la régénérescence du tribalisme, du régionalisme et de l’esprit de clan confortés par une quête de légitimité a mis en scène des intellectuels demeurés au pays et aux expatriés économiques ou fonctionnaires internationaux dits experts. Une mise en scène qui trahit somme toute la mission et la fonction que l’on attend des intellectuels auprès des peuples longtemps assujettis, ignorés, trompés et désagréablement désenchantés.

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                Le réveil des appétits  et le mythe des messies sauveurs ont donné des spectacles aux populations africaines qui, encore une fois, après les pouvoirs militaires et ceux autoritaires, plutocrates, monolithiques et monarchiques, nous renvoient à une situation de bataille d’acteurs de scènes de théâtre pour enfants et lycéens.

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                Au lieu des bâtisseurs, des constructeurs et d’hommes soucieux de la situation de l’Afrique qui se trouve sur le quai de l’histoire avec des pays malades de tous les maux : un bilan catastrophique aux plans : économique, politique, social et culturel. Un social  désarticulé, une économie désintégrée et déséquilibrée, une culture extravertie, décomposée, une politique désorganisée, inefficace et inopérante. Voilà l’état des lieux. Comment prendre en charge une telle situation ? Avec quel projet de société fondé sur quel type de légitimité historique et politique ?

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                S’agit-il d’un partage de gâteaux, s’agira-t-il d’un pouvoir où les familles et courtisans s’installent dans les privilèges et les prestiges ? Ce sont là des interrogations. A y voir de près et en consultant les professions de foi que l’on présente souvent comme des programmes ou des projets de société, l’on est surpris et désorienté. Surtout cette furie et cette hargne de jeunes qui, pour l’essentiel, n’ont rien apporté que de se servir des circonstances pour s’affirmer ou se positionner.

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Partout, chacun se présente comme un maréchal ou un chef de guerre.

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                Examinons le cas du Mali. Il est surprenant selon un constat de l’histoire politique de ce pays de voir que pour la plupart les nouveaux acteurs, hormis la jeunesse estudiantine, tous ceux qui se mettent en scène pour prétendre à un mandat au suffrage universel, soit pour être député ou Président de la République, sont des hommes adoptés et cooptés par les régimes d’antan. Ils ne doivent leur statut de fonctionnaire international, d’ancien ministre ou autres, qui donne à chacun un titre référentiel que le fait d’avoir été coopté, choisi, désigné ou nommé par les anciens pouvoirs, celui de l’US RDA sous Modibo KEITA même s’il y a eu des reniements et à celui de Moussa Traoré qui, pendant 23 ans, a fait valser tous ceux qui se prétendent aujourd’hui légitimés simplement par la création d’organisations informelles devenues partis politiques.

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La vérité, tous sont redevables à ces pouvoirs pour des raisons diverses. Nul ne peut se prévaloir d’avoir été un héros d’un quelconque refus.

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                Parlons clair : Alpha KONARE pour sa référence de militant d’une cause doit à l’US RDA depuis qu’il était étudiant. Ensuite, il doit une fonction ministérielle au régime de Moussa Traoré auquel il s’identifiait. Car il ne l’a renié que pour des opportunités. Cet activisme qui semblait sombrer dans une fatalité anesthésiante.   

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                Créer l’ADEMA, c’était un espace ni public, ni politique, mais une marge de manoeuvre. Ce n’est pas un fait de martyr. Son exemple est celui de la plupart de ces jeunes avocats ou juristes tous pressés dans la convoitise d’un poste ou d’un pouvoir de Président.

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                C’est là où l’on est tenté de dire que les intellectuels autoproclamés se dévoilent toujours chaque fois qu’il est question de surenchères et de gains.

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                Les vrais intellectuels savent mesurer le temps de la maturation. Ils se positionnent opportunément dans l’horizon historique aussi du bon sens. Ils s’inscrivent dans une perspective où les échéances se posent en terme de prospective et non de ponctuel.

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                Feu Ibrahima Ly n’aurait peut-être pas l’idée de se faire élire comme Président du Mali. Il prônait la sagesse, la modestie et observait les vertus des traditions des profondeurs sociales et sociologiques.

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                Sur les 48 partis politiques, 14 ou 15 vont briguer la présidence de la République. Or, l’essentiel au Mali, c’était de mettre en place une nouvelle société politique, une nouvelle citoyenneté, repenser l’Etat, envisager la restructuration de la société. Concevoir un plan qui prenne en compte la redynamisation des facteurs de production pour promouvoir un développement durable et intégré. Enfin reconstruire l’économie et asseoir une nouvelle dynamique économique et sociale.

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                Aujourd’hui, la construction de la démocratie doit être un projet national. Elle ne peut pas se réaliser dans une ère de tribalisme politique, d’éthnicisme, de régionalisme et de dérive pouvoiriste. L’unité, la solidarité ne peuvent se faire dans un combat de clans pour le pouvoir. Voilà pourquoi un gouvernement d’union et de solidarité nationale pourra assurer la transition nécessaire pour mettre le pays sur les rails.

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                Aussi, il serait indiqué que le peuple malien se mobilise pour s’imposer un homme crédible, de consensus et évite que le pays ne glisse sur une pente où les velléités pouvoiristes l’emporteront sur la garantie d’une voie consensuelle pour une ère de paix, de dialogue et de solidarité. Les candidats qui se manifestent pour briguer le suffrage universel, en quête de légitimité historique et politique au Mali comme ailleurs en Afrique ne sont pas des personnages historiques.

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                 Le journaliste de Jeune Afrique a raison de le déplorer. C’est un constat   redoutable et inquiétant pour notre continent. Dommage que l’Afrique se retrouve dans une phase de son histoire où, faute d’hommes charismatiques, débarrassés de réflexes pouvoiristes, elle risque de faire son entrée dans le 3è millénaire à reculons.

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                Nulle part, les hommes qui aspirent au pouvoir n’ont marqué leur temps par une quelconque oeuvre de référence. Quelques intellectuels qui se prévalent de diplômes, tous ayant été des hommes qui ont bénéficié des avantages et des cautions des pouvoirs qu’ils croient succédés par simples instincts souvent des “m’as-tu vu?”, des narcissiques et libéraux agressifs conservateurs.

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                Pour conclure, au Mali l’on devrait faire l’économie d’une agitation stérile où l’activisme et la défense des intérêts personnels égoïstes l’emportent sur l’idéal de faire de l’Afrique un continent qui se recentre et se restructure pour une renaissance de la liberté individuelle et collective dans un monde désarticulé, désaxé où règne l’ordre marchand et la société de consommation. Une nouvelle recolonisation pointe à l’horizon. Il serait impératif et sage que les composantes se concertent dans un cadre unitaire pour le choix d’un homme de consensus, à qui le peuple accordera une confiance contractuelle de gestion, de reconstruction et d’unité.

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A défaut, l’homme qui assume les destinées du pays jusqu’à ce jour, malgré son jeune âge, vu son patriotisme et sa volonté de réussir face aux défis de notre temps, mérite qu’il lui soit confié cette mission nationale pour ouvrir l’ère d’une démocratie consensuelle responsable au Mali et que s’épanouissent les nouvelles formes de dialogue politique constructif, d’efficacité, de participation dans l’unité et la solidarité.   

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                M. Amadou Toumani Touré peut alors ôter dignement sa tenue militaire pour se convertir aux règles et aux vertus civiles d’un Mali réconcilié avec lui-même. Un tel projet fera de ce pays un lieu où l’histoire séculaire cimente encore la conscience de son peuple et fait de lui, un grand peuple, qui ne  se compare pas mais s’identifie modestement à son passé riche et glorieux et à son avenir porteur, apte aux défis.

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Professeur Yahya DIALLO, Président de l’Association des Sociologues du Tiers-Monde.

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IFAN- B.P. 11142-Dakar

rnSource La ROUE N° 53 du 4 mars 1992

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